mercredi 24 avril 2019

Pour les gourmets ou les affamés ?

- Mon humaine, tu es mon infini.
- Mon chaton, je sens que je devrais me sentir flattée, mais ça sent le coup fourré.
- Allons, allons, humaine de peu de foi en ton chat ! 
- Mouais, j'en ai vu d'autres en la matière, mon filouchat.
- Ce que je voulais dire, mon humaine, c'est que tu es mon infini parce que quand il n'y a plus de croquettes, c'est toi qui en remet, et donc je n'en manque jamais, jusqu'à l'infini et au-delà.
- Tu es sûr de tes références, chaton ?
- Et toi ?
- Je... Bref. Je comprends, tu me vois comme la pourvoyeuse fidèle de croquettes, lesquelles te garantissent de survivre, sinon de vivre. Il y a une leçon à en tirer ?
- Je te tendais la perche, mon humaine.
- Je te reconnais bien là, mon chaton. Alors si c'est moi qui m'y colle : ça m'évoque en effet une question importante qui se pose à la théologie aujourd'hui. Faut-il la voir comme l'outil qui permet de rendre plus compréhensible et plus crédible pour les athées comblés de tout cette "bonne nouvelle" à laquelle nous croyons ? ou comme l'outil qui force l'Eglise à se confronter sans relâche et sans concession à l'urgence d'un profond besoin de justice et d'amour pour tous, y compris les sans-grade et les oubliés, quitte à choquer, quitte à bouleverser les choses et l'ordre du monde ? En d'autres termes, faut-il me voir comme la distributrice de croquettes de qualité, bio et goûteuses, que tu peux déguster à loisir même si tu n'as pas faim, ou comme celle qui lutte avec toi contre l'urgence d'une faim toujours renouvelée ? Tu me suis ?
- Ben... je ne suis pas sûr de saisir l'urgence de la chose, à vrai dire.
- Parce que tu n'as jamais faim, mon chaton. Mais pour ton congénère qui vient mendier tous les matins sur le bord de la fenêtre, tout efflanqué et misérable, c'est autrement urgent. 
- Dois-tu travailler pour les gourmets ou pour les affamés, c'est ça ta question ?
- En un sens, oui, c'est ça... J'aimerais avoir tous les jours le courage de me confronter aux questions urgentes, difficiles, où l'éthique se situe sur une ligne de crête, où parfois on ne peut pas trancher définitivement... ne pas craindre de se confronter à la réalité de ce monde-ci... ne jamais se résoudre à trouver seulement les réponses qui nous brossent dans le sens du poil... 

Chats errants

lundi 22 avril 2019

Pâques commence aujourd'hui

Pour nous, Pâques commence aujourd'hui. 
Hier, nous avons célébré la résurrection de Jésus et esquissé ce qu'elle signifie pour nous encore, à l'époque qui est la nôtre, dans une joie profonde. Mais aujourd'hui ? N'allons-nous pas oublier un peu facilement ce que nous avons dit et entendu hier, et qui pourtant nous rendait si heureux ? 
Un texte biblique met en scène ce doute et cette peur. Dans l'évangile selon Jean, au chapitre 21 (dont beaucoup d'exégètes sont d'accord pour dire que c'est un ajout tardif au texte original), nous lisons l'histoire de quelques disciples qui retournent, quelque temps après la résurrection, à leur vie quotidienne. Ils étaient pêcheurs et ils retournent à leurs filets. Comme si, au fond, il ne s'était rien passé. Ou comme si ça avait de l'importance au moment où ça se passait, mais que maintenant, la poussière était retombée et qu'il n'y avait plus qu'à retourner à la vie ordinaire, celle d'avant tout ça, d'avant la parenthèse.
Et nous ? Est-ce que nous ne serions pas un tout petit peu tentés de faire la même chose, un peu écoeurés par tout ce chocolat ? 
La vie à laquelle retournent ces hommes (car il n'y a là que des hommes) est dure. D'ailleurs, cette nuit-là, la nuit où ils retournent au travail, ils ne prennent rien. Jusqu'au moment où un inconnu leur conseille de jeter leurs filets ailleurs : boum, plein de poissons. Poissons inutiles d'ailleurs puisque le repas est déjà cuit lorsqu'ils finissent tous par débarquer : c'est Jésus qui a préparé le repas, sur la plage. 
Sur les rives de nos vies, ce n'est pas l'ordinaire qui importe désormais. C'est l'excès, la surabondance, le trop, l'immense... qui naît de rien du tout, d'une parole. Par la grâce d'une simple parole, nous recevons au-delà du nécessaire, bien au-delà. Du simple fait de reconnaître un inconnu, un Autre tellement Autre qu'il est déjà sur un autre rivage que nous, nous vivons l'extraordinaire. 
Aujourd'hui, nous sommes appelés à être, dans l'ordinaire de nos vies, les disciples de cet homme-là. Et à accepter de vivre l'extraordinaire même au coeur de notre vie la plus ordinaire, même si nous n'osons pas lui demander qui il est, même si nous n'y croyons plus, même si nos filets reviennent vides à chaque fois. Une fois encore, jeter nos filets : l'image même de l'espérance... 

Rubens, La pêche miraculeuse

samedi 20 avril 2019

Le temps du deuil



Aujourd'hui, c'est ma collègue et amie Isabelle qui médite pour et avec nous... 

J’aime le samedi saint.
Je crois même que c’est le jour de la semaine sainte que je préfère... Celui qui est loin de toute l’agitation et des fortes émotions des jours précédents, mais pas encore dans la joie absolue du lendemain... et pourtant on la sait là, toute proche !
C’est le jour du grand silence, celui où nous nous souvenons qu’ « il est allé prêcher même aux esprits en prison »[1]. C’est là que nous avons le temps de « repasser toutes ces choses dans [notre] cœur », comme Marie[2]. Nous, les disciples de 2000 ans plus tard (à peu près), nous avons le loisir de méditer sur tout ce qui s’est passé en ces-jours-là... en connaissant la suite de l’histoire.
Et pourtant, les premiers, de disciples, n’étaient pas calmes et tranquilles en attendant le lendemain.
Les évangiles ne nous racontent pas ce qu’ils ont fait le samedi, le shabbat qui a immédiatement suivi la mort de Jésus.
Ils n’ont pas pu s’étourdir d’activité, puisque c’était shabbat. Peut-être sont-ils allés aux offices de la Pâque juive, puisqu’ils étaient à Jérusalem pour cette fête.
Le jeudi soir, ils avaient fêté avec leur rabbi, puis ils s’étaient endormis alors qu’il leur demandait de prier avec lui. Quand on était venu le saisir, ils s’étaient tous enfuis[3].
Pierre avait suivi de loin, mais pour le renier par trois fois.
Jean et Marie étaient au pied de la croix... donc ils n’avaient aucun doute de l’issue de cette histoire folle, l’issue de ce temps qu’ils avaient passé à suivre Jésus sur les routes de Galilée et de Judée : celui qu’ils avaient admiré, aimé, envié, était mort, comme les deux brigands condamnés à mort en même temps que lui.
Déni, colère, marchandage, dépression, acceptation...ces phases classiques du deuil, ils n’ont pas eu le temps de les parcourir en une journée. Comme pour tout le monde, elles ont été plus ou moins mélangées, avec des aller-retours de l’une à l’autre. Mais ils ont au moins eu cette journée... et puis 40 jours ensuite, du dimanche de Pâques à l’Ascension, pour comprendre tout doucement qu’ils ne retrouveraient jamais leur vie d’avant, même si le Christ était ressuscité. 
Les premiers disciples ont eu le temps du deuil...
Mais aujourd’hui, nous avons tendance à oublier le samedi saint, le temps du deuil.
Nous nous agitons pour préparer la fête du lendemain, voire même, dans bien des églises chrétiennes, nous avançons la fête du matin de Pâques pour fêter la résurrection dès le samedi soir.
D’accord, la journée liturgique commence le soir, comme la journée était comptée dans le Proche-Orient : d’un coucher du soleil à l’autre.
Mais ce que les évangiles racontent, eux, ça n’est pas une mort presque immédiatement suivie par la nouvelle de la résurrection. Comme le dit le symbole des Apôtres, c’est « le troisième jour » qu’il est ressuscité des morts – 3 jours, le temps de croire vraiment à sa mort, avant d’être complètement retournés par sa Vie.
Notre monde, aujourd’hui, tente d’éviter le deuil, la perte, jusque dans ses célébrations pascales. 
Nous le voyons tout autour de nous, et tout particulièrement en ces jours où l’incendie de Notre Dame de Paris est balayé en quelques heures par les promesses de dons et de délais courts pour sa reconstruction. Enfin quelque chose à quoi on peut remédier : pas de personnes décédées comme les migrants en Méditerranée ou ailleurs ; pas de gilets jaunes qui refusent de rentrer chez eux et d’arrêter de manifester que rien ne va plus pour eux ; pas de gens à la rue qui meurent de froid l’hiver, de chaud l’été, et d’être ignorés chaque jour de l’année ; pas d’enseignants et d’enseignés qui ne se plient pas à la dernière idée de l’un ou l’autre gouvernement pour « tout arranger » ; pas de malades, ou de personnes âgées en EPHAD qui n’en peuvent plus que celles et ceux qui doivent s’occuper d’elles n’en aient plus le temps, plus l’attention, plus la douceur et l’amour requis pour demeurer humain.e.s...
Voilà, avec Notre Dame, ce sont des pierres, elles ne crieront pas si on ne prend pas le temps du deuil, de la mesure de la perte, du respect du souvenir, si, après le premier choc, on ne prend pas le temps du bilan, mais qu’on se précipite dans la reconstruction (De quoi ? Comment ? Par qui ? Pour quoi ?...).
A nous qui croyons, il nous reste le samedi saint. Pour prendre le temps du deuil, la mesure de la perte subie par les premiers disciples, avant d’arriver à la mesure du gain démesuré de Vie pour le monde.
Il nous reste le samedi saint, le jour du silence, le jour où nous prenons avec le Christ le temps de la descente dans les profondeurs.
Et une pierre pour nous aussi, devant un tombeau...

(Chut, demain matin, elle sera roulée...)

Isabelle Alves
[1] 1 Pierre 3, 19
[2] Luc 2, 51
[3] Marc 14,50

Giotto

jeudi 18 avril 2019

Trois jours

Un jour, par la grâce d'une artère cérébrale taquine, je me suis retrouvée à l'hôpital. Pendant trois jours, je n'avais plus qu'une conscience limitée de ce qui se passait, comme s'il avait fallu me retirer en moi-même, au plus loin du monde où je perdais pied.
Que me restait-il ? Peu de choses. Ma pensée se mouvait dans un petit triangle - étrange image et pourtant je n'en ai pas d'autre. Des pensées y tournaient en rond, des regrets, des paroles, des bribes de texte. Plus le temps passait et moins il y en avait. Il n'est plus resté au fond qu'une certitude et une peur. La peur de mourir, et la certitude que même si je devais mourir... quelque chose ne mourrait pas, quelque chose qui au fond ne m'appartenait pas mais appartenait déjà à un autre pays, un autre horizon. Un socle ferme sous mes pieds. Une confiance indéracinable. 
Trois jours : trois jours dans le poisson, comme Jonas, trois jours dans l'inconnu, le temps suspendu. Peu à peu, j'ai été happée par la réalité de ce monde-ci, des paroles humaines, une main amie, précieuse d'être rare et respectueuse. 
Ce tombeau-là n'était pas fermé. Il y aurait d'autres jours, d'autres visages, d'autres sourires, d'autres paroles, d'autres horizons, d'autres mots à dire et à écrire, d'autres liens à créer, et des confiances tissées à savourer encore, pour le bonheur de la vie. 
Aujourd'hui, des humains sont au bord de la mort, d'autres y échappent, d'autres l'ignorent, d'autres en ont peur. Nous n'échapperons pas à cet horizon-là, aucun de nous. Mais je crois que cet horizon-là n'est pas le dernier et qu'un jour, le tombeau s'ouvre, qui nous fait voir la vie autrement. 
Trois jours pour une traversée...



mercredi 10 avril 2019

Celui qui dialoguait tout seul

Hier je vous parlais de Jésus et de son refus de trancher une dispute entre un homme et son frère qui ne se parlaient plus, pour une sombre histoire d'héritage. Cette absence de dialogue m'évoque ce poème du pasteur Niemöller, qui date de 1942 et que vous connaissez sans doute : 
Quand ils sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste. Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste. Quand ils sont venus chercher les juifs, je n’ai rien dit, je n’étais pas juif. Quand ils sont venus chercher les catholiques, je n’ai rien dit, je n’étais pas catholique. Puis ils sont venus me chercher. Et il n’y avait plus personne pour protester.
 Quand il écrit cela, de fait, il dénonce la position morale de celui qui, en toute bonne conscience, estime que la vie de l'autre n'a rien à voir avec lui : que le dialogue avec l'autre est, sinon grotesque, en tout cas inutile. Dans la parabole de l'homme riche qui passe à côté de sa vie, Jésus nous parle d'un homme trop riche, trop plein de tout, incapable d'entrer en dialogue avec Dieu, parce qu'il ne voit pas à quoi ça pourrait bien lui servir : 
"Un homme riche avait une terre qui rapporta beaucoup. Il se disait à lui-même : Que vais-je faire maintenant ? Je n'ai plus de place pour ranger mes récoltes. Il se disait encore : Voilà ce que je vais faire ; je vais abattre toutes mes granges, et puis j'en construirai de plus grandes et j'y mettrai toutes mes récoltes et toutes mes possessions, et je dirai à mon âme : Mon âme, tu as de grands biens ici, pour de nombreuses années. Repose-toi, mange, bois, fais bombance. Alors Dieu dit à cet homme : Abruti, cette nuit même, ton âme te sera demandée, et alors, à qui appartiendra tout ce que tu as préparé ? Moralité : c'est ainsi que vit celui qui thésaurise pour lui-même, au lieu de s'enrichir auprès de Dieu." (Lc 12,16-21)
 Cet homme n'avait pas assez de portes à son goût, de portes à fermer pour y abriter ses richesses... et le couper des autres par la même occasion. C'est le drame des portes : on les utilise pour se protéger, mais elles nous coupent des autres. Plus nous avons de portes, et moins nous sommes en capacité d'entrer en dialogue avec d'autres que nous-mêmes. 
A vrai dire, l'ensemble de cette parabole est basé sur un jeu de mots. Quant l'homme se demande ce qu'il va faire à présent, le verbe grec employé est dialogizomai, un verbe qui a deux sens possibles : soit "calculer en soi-même avec précision" (on a la nette impression qu'il est assez doué pour ça et que c'est la source même de sa richesse) soit "raisonner, discuter avec quelqu'un d'autre". Si on traduit avec le premier sens, c'est bien parce que le deuxième ne semble pas être son point fort : il est incapable d'échanger, de discuter, de raisonner avec quelqu'un, quitte à ne pas être d'accord. Il est d'accord avec lui-même et ça lui suffit. Il n'y a de place pour rien d'autre, personne d'autre. 
Deux significations, deux réalités opposées, un choix à faire. Voilà qui ne peut pas nous laisser indifférents. Ni comme citoyens, ni, bien sûr, comme croyants. Croire, ce n’est pas posséder Dieu en soi-même, dans une absence totale de dialogue et d’altérité, et ce n’est certainement pas prétendre pouvoir imposer son Dieu aux autres par la violence, quelle qu’elle soit. Croire, c’est entrer en dialogue avec Dieu, et se mettre au risque de ce que ce chemin révèlera, de Dieu et de nous-mêmes, liés par cette marche commune. Et c’est, bien sûr, entrer en dialogue avec d’autres. Y compris, et Jésus ajoute, surtout, avec ceux qui ne seraient pas nos partenaires de choix pour un dialogue, ceux qui n’ont pas l’air légitimes, ceux qui n’ont pas l’air dans les clous.
Ceux, en bref, qui étaient comme lui pour ses contemporains, et c’est ce qui l’a conduit sur la croix sous les quolibets des bien-pensants, en toute bonne conscience... Risque à prendre, enjeu de toute fraternité. Choix éthique qu’il nous est possible de refuser. Mais qu’il nous est aussi donné d’accepter...
C'est difficile, c'est vrai. Parce que dialoguer, se lier de confiance avec quelqu’un, c’est prendre des risques, y compris (peut-être surtout) entre êtres humains. Celui de ne pas être d’accord d’abord, et il est inévitable de ne pas être d’accord, parce que nous ne sommes pas des copies conformes les uns des autres, nous sommes différents et pensons différemment. C’est frustrant, c’est éprouvant. C’est le partage de notre humaine condition. Et c’est aussi incroyablement joyeux, et ça ouvre des portes dans notre cœur et dans notre âme, des portes qui ne s’ouvriraient pas toutes seules. C’est ce que nous vivons en Église : que vous soyez là depuis longtemps ou que vous veniez de franchir la porte et choisissiez de rester, vous serez forcément frustrés, peut-être agacés ou en colère à un moment ou à un autre... mais accueillis et accueillants les uns envers les autres, et joyeux de l’être et d’ouvrir des portes les uns pour les autres. La fraternité n’est pas théorique. La fraternité consiste à se donner mutuellement ce que nous ne possédons pas : la parole. Se donner la parole, entendre la parole de l’autre, savoir que la sienne est écoutée, c’est tout l’enjeu de la fraternité. Et c’est aussi le trésor qui nous lie à Dieu. Jésus écoutait toujours... et répondait à côté, ouvrant de nouvelles portes, de nouvelles perspectives.


mardi 9 avril 2019

Ce n'est pas ce qu'on possède qui fait notre vie...

Quelqu'un dans la foule dit à Jésus : "Maître, dis à mon frère de partager l'héritage avec moi". Jésus lui dit : "Est-ce moi qui ai été établi sur vous les humains pour être votre juge et vous départager ?" Il ajouta alors, s'adressant à eux : "Voyez : ne vous laissez pas aller à la cupidité, parce que ce n'est pas la richesse d'un homme qui lui garantit la vie". Il leur dit une parabole : "Un homme riche avait une terre qui rapporta beaucoup. Il se disait à lui-même : Que vais-je faire maintenant ? Je n'ai plus de place pour ranger mes récoltes. Il se disait encore : Voilà ce que je vais faire ; je vais abattre toutes mes granges, et puis j'en construirai de plus grandes et j'y mettrai toutes mes récoltes et toutes mes possessions, et je dirai à mon âme : Mon âme, tu as de grands biens ici, pour de nombreuses années. Repose-toi, mange, bois, fais bombance. Alors Dieu dit à cet homme : Abruti, cette nuit même, ton âme te sera demandée, et alors, à qui appartiendra tout ce que tu as préparé ? Moralité : c'est ainsi que vit celui qui thésaurise pour lui-même, au lieu de s'enrichir auprès de Dieu." (Lc 12,13-21)
Je peux être franche avec vous ? Il m'énerve, ce texte. Quelqu'un demande à Jésus de lui rendre justice, et Jésus refuse. Il n'est pas du côté de la justice. Ensuite, il nous raconte une parabole qui retrace la vie d'un homme qui a fait tout ce qui était humainement possible pour être sage en ce monde au prix d'une immensité d'efforts et d'intelligence et Jésus n'est pas du côté de la sagesse. Ni la justice ni la sagesse, vraiment ? 
Oui, vraiment. 
Lorsqu'il refuse de rendre justice à celui qui a été lésé par son frère dans une histoire d'héritage, c'est un peu comme s'il disait : vous n'avez pas été capables de vous causer pour résoudre ça, et c'est à moi que vous demandez ? Il pointe l'absence de dialogue, et c'est tout. Enfin presque tout, parce qu'il en profite au passage pour dire que ce n'est pas ce qu'on possède qui fait notre vie. Soit. Mais il pourrait en profiter pour nous dire clairement ce qui fait notre vie, non ? 
Entre ces deux personnes qui ne se parlent plus, qu'y a-t-il ? Des choses. De la richesse. Des possessions. De quoi se faire un nom, une vie confortable. Mais il semble que si l'un des deux possède tout ça, alors l'autre n'a rien : si l'un des deux devient quelque chose, alors l'autre n'est rien. L'abîme entre le rien et le quelque chose est si profond que rien, aucune parole, ne peut le traverse. Le gouffre qui nous sépare des autres lorsque nous avons le sentiment d'être quelqu'un et que l'autre n'est rien est impossible à surmonter. Le dialogue est impossible. 
Ce n'est pas la richesse en soi qui est à craindre. C'est l'attitude qu'elle nous impose, la barrière qu'elle étlève entre nous et les autres. Dans les événements tragiques de notre monde, il y a entre "eux" et "nous" comme une barrière insurmontable. Nous voudrions, nous aussi, dire à Dieu "fais-nous justice, règle ça pour nous !"
Mais il semble que cette justice-là ne soit pas celle que Jésus annonce. Et si Dieu ne répondait pas, tout simplement parce que nous aussi nous réclamons une justice qui n'est pas la sienne ? Peut-être préférons-nous nous bercer d'illusions plutôt que de regarder la vérité en face, cet abîme sous nos pieds. J'ai parfois entendu avec tristesse, dans mon ministère : "Moi, je sais tout ce qu'il y a besoin de savoir sur l'Islam, le Coran est plein de violence, pas étonnant..." Mais dire ça, c'est tenter de se rendre maître de la richesse de l'autre pour creuser entre l'autre et nous un abîme d'obscurité : depuis quand connaît-on quelqu'un parce qu'on a lu quelque chose sur lui ? Connaître quelqu'un, c'est risquer le dialogue. C'est se laisser toucher par son humanité, sa faiblesse et ses joies. Nous vivons dans un monde qui croit tout savoir sur l'autre sans jamais lui avoir parlé, en se contentant la plupart du temps d'adresser à l'autre des injonctions diverses et variées. Nous vivons dans un monde où des paroles terribles condamnent l'autre a priori, en refusant par principer d'imaginer qu'il soit possible d'entrer en dialogue avec lui... 
Quelque chose me dit qu'une parabole pour aujourd'hui parlerait des réseaux sociaux... 


lundi 8 avril 2019

Trop sérieux (l'uberisation des tapis et quelques autres considérations)

- Mon chaton, l'heure est grave.
- Ah bon ? Qu'est-ce que tu as fait, encore ?
- ... Je te demande pardon ?
- Je t'en prie.
- Non, je veux d... Peu importe. Voilà : il paraît qu'on est trop sérieux.
- Je suis toujours sérieux.
- Kof, kof, kof. Tu viens d'assassiner le petit tapis à rayures.
- Il l'avait cherché. Il m'avait volé une croquette.
- Bon. Bref. Si tu permets, je vais sans autre détour te faire part de ma dernière découverte qui, je l'avoue, me plaît infiniment. Je suis tombée sur un article américain qui parle d'une membre du clergé de l'Eglise épiscopale américaine, une Eglise issue de l'Eglise anglicane après la révolution américaine (j'ai déjà évoqué ici même un sermon prononcé par un autre membre de ce même clergé à l'occasion d'un mariage princier). Cette femme, donc, y parle de son expérience en tant que pasteure "freelance" : elle n'est pas rattachée à une paroisse, mais "loue" ses services à des paroisses pour des choses bien précises. L'ubérisation du pastorat, en quelque sorte...
- J'en suis tout frisotté des moustaches.
- Ton sarcasme, mon chaton, m'indiffère. Je disais donc qu'elle intervient dans une paroisse pour deux cultes par mois et que pour le reste, ses services sont rémunérés à l'heure pour l'accompagnement pastoral et pour la formation. Elle est le pasteur habituel de cette paroisse, sans lui être rattachée, ni y vivre. Du coup, la communauté locale se prend en charge et décide des domaines précis qui doivent être affectés à l'activité du pasteur. Ca me semble, sur ce point précisément, plutôt futé...
- Parce que ça encourage les gens à se prendre en charge ?
- D'une certaine façon, oui. S'il n'est pas automatique que le pasteur va s'occuper des affaires de l'Eglise locale, alors on pense l'Eglise locale autrement. On pense la vie communautaire autrement que celle d'un groupe animé par le permanent de l'institution. Ca m'évoque un peu, toutes proportions gardées, la relation entre les premières Eglises et l'apôtre Paul : il les guidait à distance, en quelque sorte... et leur essort au départ montre que ce n'est pas la présence permanente d'un serviteur de l'Eglise qui fait l'Eglise, c'est la dynamique locale de ceux qui prennent la foi au sérieux et décident de mettre en oeuvre ce qu'elle leur inspire, personnellement et communautairement.
- Tu es en train de dire qu'il faut arrêter de mettre des pasteurs dans les Eglises ? Mais... tu n'auras plus de travail ? Qu'est-ce que je vais manger ?
- Mon chaton, ce n'est pas ce que je dis. Mais je pense à ces toutes petites communautés sur lesquelles pèse l'obligation de payer ce que, dans mon Eglise, on appelle "la cible" et qui servira à financer la vie de l'Eglise globale (y compris le salaire des pasteurs) ou, dans d'autres systèmes, directement le salaire d'un pasteur, alors que le nombre de participants à la communauté a tellement baissé qu'il n'y a plus les moyens de le faire. Le système dont il est question dans cet article permettrait d'accompagner les communautés telles qu'elles sont, avec leurs besoins réels, ponctuels.
- Payer pour la grâce, ce n'est pas antithétique de ce que tu prêches ?
- Il ne s'agit pas de payer pour la grâce, mais pour la présence ponctuelle de quelqu'un qui accompagne une communauté qui vit déjà de la grâce. Ce n'est pas du tout la même chose... Dans l'Eglise, comme dans les structures associatives en général, ce sont les coûts cachés qui permettent de faire vivre la structure. C'est parce que des gens sont prêts à sacrifier leur temps, leur énergie, leur argent, que ça peut vivre. Mais je crois que de temps en temps, il est bon de dire clairement quels sont les coûts cachés, ne serait-ce que pour clarifier qui fait au quoi au bénéfice de la communauté. On a parfois des surprises... Et à vrai dire, si le temps des pasteurs pouvait être libéré pour d'autres choses que le quotidien des Eglises locales, je crois qu'on aurait des surprises aussi... Pouvoir prendre le temps de s'ouvrir à d'autres manières de comprendre et de dire la grâce, de penser théologiquement, d'écrire un blog pourquoi pas, c'est souvent un luxe impossible... alors que c'est essentiel pour jouer un des rôles du pasteur, qui est de vivifier nos communautés. Enfin je crois. Au fond, je crois à la créativité...
- ... tu peux prêcher là-dessus, non ?
- Tiens oui, bonne idée. Pour Pâques peut-être : la grâce, source infinie de créativité pour nos vies et nos Eglises...
- N'empêche que c'est hérétique, comme idée, un pasteur qui loue ses services alors qu'il est supposé ne louer que Dieu...
- Je sais. D'ailleurs à tenter de l'appliquer sans réfléchir, cette idée, on tomberait vite dans un travers de notre civilisation : payer pour avoir un droit et, au passage, mettre à bas les structures sociales de régulation des intérêts particuliers. Mettons plutôt que c'est un petit fil qui dépasse de la tapisserie et qu'on est libre de tirer pour voir où ça mène...
- Euh, en parlant de fil qui dépasse... tu y tenais, à ton tapis ? 

(c) PRG

vendredi 5 avril 2019

Le taux de lapin

On peut imaginer un statisticien fou (dans une autre vie, il m'est arrivé d'en fréquenter via des connaissances communes) qui s'amuserait à créer un concept idiot. Un statisticien ordinaire lui, peu poète, sérieux et bien noté dans son travail, calculera des moyennes, des médianes et tout un tas de choses que je ne saurais nommer correctement mais qui sont infiniment utiles pour traiter des grands  et petits nombres.
Le taux de fréquentation, il me semble, fait partie de ces indicateurs qu'un statisticien pourrait utiliser, ou la densité, qui désigne le nombre d'items dans une surface donnée : 10 personnes au kilomètre carré, par exemple. Dans nos Eglises, nous utilisons sans trop le savoir des concepts statistiques, ne serait-ce que pour compter les gens présents le dimanche matin au temple, ou le nombre de baptêmes, mariages et enterrements célébrées au cours d'une année. S'il y a 30 personnes au culte, c'est un chiffre qu'on peut mettre en rapport d'autres chiffres de fréquentation, on peut faire des courbes, établir des comparaisons, bref beaucoup s'amuser avec des tableaux et des graphiques si le coeur nous en dit.
J'aimerais ici introduire un concept idiot, si vous permettez.
A côté du taux de fréquentation, le voici, le voilà : le taux de lapin
Je m'explique : poser un lapin c'est laisser croire qu'on sera là et ne pas y être. Donc, le taux de lapin, c'est le nombre de personnes qui devraient être là mais qui n'y sont pas. C'est-à-dire : les personnes qui, en principe, sont susceptibles d'appartenir à la communauté en montrant leur présence physique à des moments bien précis, mais qui ne le font pas. 
J'aime à croire que nous aurions tout intérêt, avant de nous lamenter sur la baisse de fréquentation, à nous pencher sur l'augmentation du taux de lapin.
Si lapin il y a pour cause de compétition sportive des enfants, d'anniversaire de la grand-mère, d'embouteillages monstres sur la route du temple, et qu'on arrive à déterminer ces causes, ça peut décharger les épaules du pasteur du poids infini de se croire responsable de la baisse de fréquentation.
Je dis ça je dis rien (ou si peu). C'est une folle idée, comme ça. 

(c) Dürer