samedi 23 janvier 2021

Le salut

- Dis, mon humaine, dans ton système, là, qui mérite le salut ?

- Mon chaton, déjà ce n'est pas "mon" système, il existait bien avant ma naissance et je fais comme tout le monde, j'essaie de comprendre comment il marche et ce qu'il vaudrait mieux laisser dehors. Et puis je te retourne la question : à ton avis, qui mérite le salut ?

- Les gens qui pensent à remettre des croquettes. Et des bonnes, hein, pas des trucs cartonneux "goût saumon", on me la fait pas, à moi.

- Je vois. Et qui d'autre ? 

- Euh... je sais pas. Les poissonniers ?

- Hmmm. Et ?

- Et les gens qui conduisent les camions qui amènent les crevettes jusqu'au poissonnier ?

- En gros, tous ceux qui concourent à la satisfaction de ta gourmandise, quoi.

- Pas ma gourmandise. Le strict minimum pour ma survie matérielle et émotionnelle.

- Je vois. Et les pourvoyeurs de gratouillis, non ? Ni les gens qui cousent des coussins dodus et moelleux ? Ni les plombiers qui font en sorte que le robinet soit réparé pour que tu ailles lécher les gouttes ? 

- Si si. OK. Ceux-là aussi.

- Et quelques autres ?

- Et quelques autres, si tu veux.

- Mais lesquels, mon chaton ? 

- Ah, pour ceux-là, mon humaine, je laisse Dieu décider. 

- Alors on est revenus à ta question de départ : au regard de Dieu, qui a droit au salut ? 

- Oui, mais au milieu de la discussion on a parlé de crevettes, alors tout va bien.

- Tout va bien parce que tu n'as aucun pouvoir mon chaton (sauf le pouvoir de la persuasion, qui est très grand, la force est puissante en toi). Mais sérieusement : la seule question qui importe à propos du salut, c'est "au regard de qui ?" Le problème, c'est que ceux qui ont le pouvoir de se prononcer sur la question ne sont pas Dieu et que c'est un pouvoir dont il est très facile d'abuser. Il faut pouvoir tenir fermement au salut comme ce qui se joue devant Dieu et nulle part ailleurs. Et alors, si on tient ça, la question qui reste c'est "Qui est ce Dieu ?" Avec quel Dieu un lien de confiance peut-il se créer, pour ne pas avoir peur de dépendre de lui pour ton salut ? 

- Je vois. Mais tu n'as pas dit ce que c'est, le salut.

- Certes. Mais c'est simplement parce que personne n'en sait rien. On a des idées, on sait globalement ce que ça ne peut pas être, on a des métaphores pour dire ce que c'est, mais strictement parlant, personne ne le sait. Ce qui est peut-être bien une bonne nouvelle : ça rend les humains incapables de trancher et ça laisse cette décision strictement à Dieu. Enfin... en principe. Parce qu'en réalité, il y a bien des forces à l'oeuvre qui se mêlent de nous dire ce qu'est le salut. Depuis les religions qui imposent des codes de morale à une économie triomphante qui nous explique que travailler pour consommer c'est être, à nos propres parts d'ombre qui essaient de nous faire rejouer des tentatives pour nous sauver nous-mêmes ou aux machisme/racisme/haines ambiantes qui affirment que seuls les hommes/blancs/purs ont droit au salut... ça fait du monde à se croire propriétaires de la question.  

- Vous êtes impossibles, vous les humains.

- C'est bien pour ça, mon chaton, qu'on a besoin d'aide. 

lundi 16 novembre 2020

Traduire, d'abord

Quelque chose est survenu. Quelque chose, qui était totalement étranger à ce monde, est survenu. Quelque chose qui parle une autre langue, qui dit une autre réalité, qui convoque d’autres fidélités. Quelque chose est survenu qui nous appelle à voir ce monde-ci, le nôtre, autrement, à entendre notre langage commun autrement, à y transposer des histoires venues d’ailleurs. 
Ce quelque chose qui est survenu, appelons-le le Royaume de Dieu. Il s’est approché, il a même fait irruption dans ce monde-ci, en la personne de Jésus, que ses disciples ont reconnu comme le Christ. Dans la personne de Jésus-Christ, le Royaume s’est rendu présent à l’humanité. Il a parlé, il a agi, il a fait survenir dans notre langage humain une réalité qui ne lui appartient pas. Pour cela, il fallait un autre langage, d’autres mots, d’autres images, d’autres métaphores que les nôtres. Nous sommes, nous qui appelons Jésus le Christ à notre tour, les héritiers de ce langage nouveau qui est survenu dans notre monde. Et ça ne va pas de soi. Ça ne va pas du tout de soi. 
Les évangélistes ont raconté l'histoire, chacun à leur façon. Et nous, deux mille ans plus tard à peu de chose près, nous sommes au bénéfice de cet effort pour rendre compte du « quelque chose » qui a surgi dans le monde. Mais comment sait-on si on peut faire confiance à la parole transmise ? 
Le problème, c’est que, quand le Royaume s’approche, il est totalement hétérogène à notre monde ordinaire. Les catégories en sont renversées par rapport au nôtre, rappelez-vous, les premiers seront les derniers… Pour le monde, la survenue du Royaume, c’est l’épreuve de l’étranger. Notre langage ordinaire résiste à l’intrusion d’une étrangeté. Comment faire passer, dans notre langue, l’étrangeté du Royaume ? C’est tout le paradoxe de la traduction. Tout traducteur vous le dira, la traduction est une tâche impossible parce que traduire, c’est servir deux maîtres : l’auteur et son étrangeté, le lecteur et ses exigences de familiarité. D’un côté, l’œuvre et tout ce qui est porteur d’un langage étranger pour dire des choses totalement nouvelles et inédites, et de l’autre côté, le lecteur qui n’a encore aucune idée de ce qui l’attend et qui veut y comprendre quelque chose dans sa propre langue. Comment passer de l’un à l’autre ? Comment faire entrer dans une nouvelle langue le mystère du texte de départ ? Alors le traducteur va être ambivalent, il va servir deux maîtres : il va vouloir forcer des deux côtés, forcer sa propre langue à accepter l’étrangeté et forcer l’autre langue à s’inscrire dans sa langue maternelle. Il va se soumettre à deux loyautés.
D’un côté, le Royaume, ses histoires, ses personnages, sa logique propre, de l’autre, nous tous, notre langage ordinaire, nos attentes, notre exigence d’y comprendre quelque chose. 
Et moi, quand je vous parle aujourd’hui, je fais la même chose que les auteurs des évangiles. Je vous parle d’un monde auquel je veux être désespérément loyale parce que j’y perçois la Vie même, parce que la Vérité qui en émane est la vérité de ma vie. Mais je suis aussi loyale à notre langage commun, à vous et à moi, bien forcée d’en utiliser l’encyclopédie et la syntaxe parce que c’est ce qui nous permet de nous comprendre. Une double fidélité. De cette façon, le Royaume devient un peu plus familier, et notre langue commune, un peu plus poreuse. De cette façon, nous sommes des « serviteurs de la parole » (Lc 1,1-4), parce que nous ne cédons pas sur le désir de parler une langue inconnue, d’en goûter l’étrangeté, la beauté, mais nous ne renonçons pas à parler la langue des humains, parce que c’est là que nous avons un rôle à jouer.
Nous sommes doublement fidèles. C’est une position inconfortable ! Le traducteur vit avec la perpétuelle certitude qu’il trahit ses deux langues, parce qu’il ne peut jamais forcer l’une à devenir l’autre, ça coince toujours ! C’est inconfortable, et pourtant, dans un monde qui semble haïr l’étrangeté, nous avons pour tâche de rendre compte de quelque chose qui survient et qui est totalement étranger. Nous avons pour ambition de dire « vous savez, ça n’est pas si simple »… Nous avons pour tâche, nous aussi « serviteurs de la parole », de dire, vous savez, notre langage ne dit pas tout. Nous avons pour mission de faire dialoguer notre propre langue avec celle d’une contrée étrangère. Nous avons pour horizon la double loyauté à ce monde-ci et à un autre. Et nous avons pour mission la transmission, c’est-à-dire d’inviter dans ce monde-ci, pour nos contemporains, les échos d’un autre monde. 
Rappelons-nous, à la racine de la Réforme, il y a le geste prophétique de Martin Luther qui a traduit la Bible en allemand, pour la libérer du latin qui était la langue de l’Église. La Bible n’est pas destinée à rester l’apanage de quelques-uns qui la lisent en connaisseurs et en discutent savamment. Les textes bibliques contiennent les échos d’un monde étranger, et si personne ne s’en fait les traducteurs, alors ce monde reste silencieux pour nous. Il est toujours possible de dire les choses autrement. 
Il nous reste la responsabilité de traduire à notre tour, de prendre le risque de la traduction, pour dire ce qui, dans ces mots qui nous sont offerts, nous disent l’horizon du Royaume. Comment dirons-nous que Dieu a fait irruption de façon totalement nouvelle dans notre monde et a déjà changé ce monde ? L’apôtre Paul utilisait d’autres mots pour dire, je crois, la même chose. 
En effet, la parole de la croix est folie pour ceux qui vont à leur perte, mais pour nous qui sommes sur la voie du salut, elle est puissance de Dieu. Car il est écrit : Je détruirai la sagesse des sages, j'anéantirai l'intelligence des intelligents. (1 Co 1,18-19)
Il y a une certaine folie à vouloir parler de la croix à ceux qui n’en savent rien, parce que la croix renverse les valeurs du monde : là où les humains attendaient un Dieu vainqueur, le voilà qui laisser mourir son fils sur une croix ; là où les humains attendaient un règne puissant, il ressuscite mais il s’en va et nous laisse seuls à tenir le cap ; là où nous espérons qu’il vienne nous donner la puissance, il nous confie de dire comment il a déjà changé le monde, avec de simples mots, avec de simples histoires. Et il a l’air plus intéressé par le processus que par le résultat, par les moyens que par la fin. Il nous enjoint d’utiliser l’amour, la douceur, la parole, alors que nous savons bien que ce n’est pas aussi efficace que les armes, la haine et le silence. 
C’est un risque. Parler, dire l’étrangeté du Royaume, prendre le risque de la parole et de l’amour, c’est un risque. Faire confiance à une parole qui tient, qui résiste aux traductions, aux trahisons, à la transmission, parce qu’elle désigne un étranger venu habiter le monde à sa façon, c’est un risque. Faire entrer la folie de Dieu dans l’ordinaire du monde, c’est un risque. C’est celui qui nous est donné !


vendredi 13 novembre 2020

Le silence et l'absence

L'Église repose sur un type qui n'est plus là, c'est-à-dire, littéralement, sur rien. Et sur une parole qui, elle, reste, sur un souffle donné, l'immatérialité même. 

L'espèce de bouillonnement autour de la question du "droit" à la célébration des cultes me semble assez symptomatique d'une grande peur. Confrontés au vide obligé, nous sommes tentés de remplir. Confrontés à l'arrêt obligé, nous sommes tentés de redémarrer quelque chose qui vienne recouvrir cette peur du vide. 

Et si c'était l'occasion, plutôt, de se demander : quand tout s'arrête, que reste-t-il ? 

Quand il n'y a plus de rassemblements, de chants, de prières à haute voix, de rencontres, que reste-t-il ? 

Quand les activités d'Église s'arrêtent, que devient l'Église ? 

Il nous est donné, dans ce temps bien étrange, de contempler ce qui ne se donne jamais à voir d'habitude : une Église toute nue, toute vide. Que voyons-nous ? Que reste-t-il ? 

Ne serait-il pas temps de vraiment s'arrêter, et de vraiment regarder ce vide ? Ne serait-il pas temps de dire que toutes nos actions servent peut-être en temps ordinaire à recouvrir la peur du vide ? 

Mais quelle peur ? Il y en a deux. 

Il y a la peur que tout repose sur nous, que l'Église disparaisse si nous cessons de nous agiter. Alors bien sûr, on comble. Il faut produire du contenu. Il faut soulever la poussière. Il faut se sentir agir pour espérer que tout ne s'écroule pas complètement. 

Mais surtout, il y a la peur de l'absence, bien plus fondamentale, bien plus importante, celle qui est au coeur même de notre foi. Celui qui nous appelés n'est plus là - et pourtant son Eglise existe bien. Le tombeau est vide - et pourtant la résurrection existe. Dieu se fait absence et nous laisse seuls, il se fait promesse et en appelle à notre désir de rencontre. Il échappe à notre main-mise sur lui. Il se fait, pour toujours, celui que nous ne pouvons posséder. Ça, c'est très angoissant : il ne nous reste plus que le lien de confiance avec un absent. Et pourtant, c'est avec cet absent que nous sommes invités à entrer en relation. Le vide n'est pas un handicap, c'est la condition même de ce lien. C'est parce qu'il est absent que la foi est possible... 

Ne serait-il pas temps de ralentir, de mettre de côté les tentatives pour combler le silence et l'absence, pour accueillir cette absence... autrement ? 

Pour habiter le silence et l'absence et laisser résonner cette question toute simple : où en êtes-vous avec Dieu en ce moment ? 

mercredi 4 novembre 2020

Faire ou être ?

Si on arrête de faire des trucs d'Église, y a-t-il encore une Église ? Autrement dit, faut-il faire des trucs pour qu'il y ait une Église ? Ou pour poser la question autrement : si on enlève des choses, une par une, à la vie de l'Église, quand est-ce qu'il faut s'arrêter parce que si on enlève encore une chose, alors il n'y a plus d'Église ? C'est quoi la dernière chose qui fait qu'il y a une Église ? la chose indispensable ? 

C'est l'appel de Dieu qui fait l'Église, et rien d'autre. Être une Église, c'est répondre ensemble à l'appel de Dieu. Comme on peut. Et par définition, l'appel de Dieu, on ne peut pas l'enlever, vu qu'il ne dépend pas du tout de nous : la chose première, la chose qu'on ne peut pas enlever, c'est l'appel de Dieu. 

On pourrait aussi penser que ce qui fait l'Église c'est ce qu'on fait pour qu'elle soit active, visible et audible, pour qu'elle fasse le bien et dise le bon. On pourrait. Mais ce n'est pas du tout la même posture spirituelle. 

Si on pense qu'il faut "faire" l'Église, alors on vit sous un impératif et on vit l'Église comme un poids, une montagne à gravir, un ensemble de choses à faire qui ne s'épuisent jamais. On va chercher à faire toujours mieux, toujours plus, pour lutter contre la disparition. 

Si on pense qu'il suffit d'"être" l'Église, alors on vit sous le signe d'une liberté donné, d'un cadeau qui nous précède et nous offre l'espace d'une créativité toujours possible. On va chercher à faire, parce qu'on peut compter sur l'existence de l'Église qui ne dépend pas de nous. 

Faire l'Église ? Être l'Église ? Ce sont des attitudes spirituelles opposées. Ce sont des expériences de l'Église opposées, aussi. 

Par les temps qui courent, on en tirera des conclusions opposées. Pour faire l'Église, il faudra chercher à trouver les moyens de faire autrement ce qu'on fait d'habitude. Pour simplement être l'Église, rien à faire de particulier, mais une liberté qui s'ouvre de faire des choses qu'on ne fait pas d'habitude, juste parce que c'est possible, juste pour la joie de la liberté de rencontrer autrement, de réfléchir autrement, de créer autrement, de souffler autrement. Faire l'Église ? Être l'Église ? C'est une question, urgente, pour aujourd'hui. 


samedi 13 juin 2020

A sa place

Tu ne sais pas : tu ne sais pas quel est le jugement de Dieu sur toi.
Tu ne sais pas quel est le jugement de Dieu sur l'autre. Et lui, elle, ne sait pas non plus quel est le jugement de Dieu sur toi. 
Les honneurs ou la honte qui s'attachent à nous ici-bas ne sont pas les honneurs ou la honte dans le regard que Dieu porte sur nous. Le malheureux à la porte de nos villes ? il est peut-être prince au regard de Dieu - qui le sait ? Le fier qui se pavane ? il est peut-être destiné au pied de la table dans le regard de Dieu. Qui peut le dire ? en vérité, personne. 
Une conséquence de cette idée, c'est que je ne peux pas regarder mon prochain, ma prochaine, comme une cause perdue ni comme un maître du monde, parce que le jugement de Dieu m'est inconnu, dans un sens comme dans l'autre. Je suis bien obligée de considérer tout prochain, quel que soit son rang apparent, avec le regard le plus positif qui soit. Simple ? non. Honnête ? autant que je peux l'être. Parce que je ne sais pas. Je crois que le jugement de Dieu est important, mais il m'échappe absolument, et si j'admets que je ne suis pas Dieu, je suis bien forcée de voir dans mon prochain, ma prochaine, la merveille qu'il ou elle est probablement au regard de Dieu. Evidemment, je pourrais aussi faire le contraire et croire que Dieu le, la condamne et m'autoriser à le, la condamner aussi... mais c'est un jeu dangereux.
C'est Jésus qui le dit, que c'est un jeu dangereux. On peut lire ça dans l'évangile selon Luc, au milieu d'un long passage où Jésus mange avec des gens pas tellement recommandables, au grand dam de tout un tas de gens très bien qui ne se privent pas de le faire remarquer. Pour ces gens très bien, il s'agit bien sûr de savoir quelle est sa place et s'y tenir. Les pauvres et les pécheurs à leur place, le plus loin possible des bonnes gens, les bonnes gens en haut de la table, parce que c'est comme ça. Toute ressemblance avec notre monde actuel ne me semble pas entièrement fortuite. 
Alors voilà :
Jésus adressa une parabole aux invités parce qu'i remarquait comment ceux-ci choisissaient les premières places; il leur disait: Lorsque tu es invité par quelqu'un à des noces, ne va pas t'installer à la première place, de peur qu'une personne plus considérée que toi n'ait été invitée, et que celui qui vous a invités d'un et l'autre ne vienne te dire : "Cède-lui la place". Tu aurais alors la honte d'aller t'installer à la dernière place. Mais, lorsque tu es invité, va te mettre à la dernière!re place, afin qu'au moment où viendra celui qui t'a invité, il te dise : "Mon ami, monte plus haut !" Alors ce sera pour toi un honneur devant tous ceux qui seront à table avec toi. En effet, quiconque s'élève sera abaissé, et celui qui s'abaisse sera élevé.
Tu ne sais pas où ton hôte te placera : ne vole pas une bonne place qui ne serait pas la tienne. Tu ne sais pas où votre hôte vous placera : fais le pari que chacun mérite la meilleure place. Parce que vous ne savez pas... 
Il y a une conséquence importante à cette idée : lutter pour le respect de tout être humain dès ici et maintenant devient incontournable. Parce que nous ne savons pas... 

Retable du jugement dernier aux hospices de Beaune (Rogier van Weyden)
Retable du Jugement dernier aux hospices de Beaune 
(Rogier van Weyden)

lundi 8 juin 2020

Mérite

Il y a une façon de dire "Je l'ai mérité, j'y ai bien droit".
Il y a une façon de dire "Il l'a bien mérité, je m'en lave les mains". 
Que veut dire "mériter" ? 
Dans certains cas, il s'agit de dire que ce que nous avons, c'est par notre propre mérite que nous l'avons, et que rien ni personne n'a le droit de remettre en cause cet état de fait. 
Dans d'autres cas, il s'agit de dire que ce qui arrive à quelqu'un d'autre ne survient que par une faute de sa part, que quelque part, il l'a bien cherché. 
Il y a une façon de dire que nous méritons d'avoir les avantages que nous avons. C'est une façon de refuser de voir que ce que nous croyons mériter, nous en avons en fait hérité sans l'avoir cherché et nous en profitons sans y réfléchir. 
Il y a une façon de dire que les autres méritent le malheur qui leur échoit. C'est une façon d'attribuer à des individus la responsabilité du mal qui les atteint, pour refuser de voir que le mal vient d'ailleurs.
Tout ceci se traduit ainsi : "Je mérite le bien qui m'arrive, parce que je suis une bonne personne. Ils méritent le mal qui leur arrive, parce que ce sont de mauvaises personnes."
Dans un cas comme dans l'autre, on cherche à éviter de voir que les uns comme les autres, nous sommes pris dans des choses qui nous dépassent et auxquelles nous ne pouvons rien - ou si peu. 
La religion, hélas, peut nous tirer dans le sens d'une illusion coupable sur nos mérites et ceux des autres.
Quand vous avez passé votre vie à croire que vous êtes meilleur et que vous méritez le bon qui vous arrive, ou quand vous l'avez appris de gens que vous aimez et que vous auriez le sentiment de trahir si vous pensiez autrement, il est moins douloureux de vivre sous cette loi. Être dans les petits papiers de Dieu et en récolter les fruits. Regarder de travers ceux qui sont forcément en faute si le malheur leur échoit.
Il se trouve que Jésus met tout ça à l'envers.
Pour l'auteur de l'évangile selon Jean (au chapitre 9), cette question fait un tas de foin, à cause d'un type qui était aveugle, aveugle de naissance, et qui un jour croise la route de Jésus. Les disciples, bien renseignés sur la question des mérites et démérites et de ce que la religion est supposée en dire, se demandent qui a fauté, pour qu'il devienne aveugle : ça peut être lui (m'enfin il était bébé, alors quand même...) ou alors, évidemment, ses parents. Mais ça n'a quand même pas l'air bien solide comme idée, alors ils posent la question au type qu'ils suivent depuis un moment et qui a l'air d'avoir des idées bien arrêtées sur un certain nombre de choses : Jésus.
Evidemment, il répond à côté. Ni l'un ni les autres, dit-il. Et il ajoute un truc sur le fait qu'on peut travailler pendant qu'il fait jour et que ça tombe bien, c'est lui la lumière du monde. Et un autre truc sur la gloire de Dieu. Et paf, il guérit le type. Le foin ne s'arrête pas là : tout un tas de gens convoquent tout un tas de gens pour éclaircir cette histoire, et demander pourquoi l'ordre naturel des choses était remis en question, un jour de sabbat en plus. Ils ne voient pas du tout comment ça peut se faire. Ce type qui n'avait pas mérité la guérison, qui avait même mérité par son péché l'injustice qui le frappait, qu'ils disaient, il ne fallait quand même pas être grand druide pour voir que c'était une vaste fumisterie. Y a pas de "faut voir", c'est tout vu - et ils le fichent dehors.
Bon. Et nous, on fait quoi ? On essaye de voir ou pas ? On essaye de voir ou on préfère notre aveuglement ? On en fait quoi, de cette question du mérite ?
On peut tout à fait croire qu'on a mérité le bon et que les autres méritent le mal. La question est alors : est-ce bien chrétien, comme sentiment ?
Au moment de la Réforme, on a beaucoup agité cette question : peut-on ajouter à ses mérites en payant (ça s'appelle les indulgences) ? Peut-on sauver ceux qui sont déjà morts en leur payant des mérites pour les sortir du purgatoire ? Plus tard, la question a évolué, mais on ne s'en est jamais vraiment débarrassé. Quand des êtres humains ont été réduits à néant parce qu'ils ne méritaient pas d'être en vie, on a dit pour justifier ça qu'ils n'étaient pas vraiment humains. Des humains méritent le respect, oui - mais ceux-là ne l'étaient pas. La question est toujours : est-ce bien chrétien, comme sentiment ?

Henri Lindegaard


mardi 14 avril 2020

Et maintenant, qu'est-ce qu'on fait ?

Maintenant que nous sommes bien ressuscités, qu'est-ce qu'on fait ? Comment on pense ? Et surtout, à qui on pense ?
Le confinement, oui c'est dur. Ça fait une grosse rupture dans notre vie, ça bouscule, ça questionne, ça angoisse, ça nous pousse à chercher des choses drôles à regarder, ça nous encourage à cocooner, à retrouver ce qui nous fait du bien dans le quotidien. Mais... vous savez qui nous remercie et nous déteste à la fois, en ce moment, au spectacle de nos affres ? 

Ceux qui sentaient confusément que c'était normal d'être déprimé.e quand la maladie leur a coupé les pattes et tout enthousiasme pour la vie
Ceux qui sentaient confusément que non, ce n'était pas si simple de se secouer un peu et de profiter de ce temps libre pour entamer un grand projet de vie
Ceux qui sentaient confusément qu'il était légitime de nous détester lorsque nous disions qu'ils n'avaient pas l'air malade et qu'ils en faisaient un peu trop
Ceux qui se retenaient de toutes leurs forces pour ne pas répondre sèchement quand nous leur reprochions de ne servir à rien et de coûter trop cher à la collectivité
Ceux qui croyaient ne servir à rien parce qu'invisibles, parce qu'à peine légitimes, parce que leur salaire était si misérable et leur impression sur nos rétines si éphémère
Ceux qui ont bossé tout ce qu'ils ont pu pour seulement surnager péniblement et qui ont fini par lâcher l'affaire
Ceux qui se sentaient coupables d'avoir les ailes coupées, la vie ratatinée, par la dureté du quotidien
Ceux qui croyaient être anormaux de mal vivre le malheur et la pesanteur des jours 
Ceux qui croyaient que le bonheur était au détour d'une publicité, sans jamais y croire tout à fait
Ceux qui ont essayé un jour d'entrer dans un bâtiment religieux et qu'on a regardés de travers parce qu'ils n'avaient pas les codes et qui, maintenant, regardent nos beaux services religieux et s'interrogent
Ceux qui sont polyglottes, mais pas des langues qu'il faut

Ils sont trop, ou pas assez ; ils serrent les dents devant notre injustice

Ceux qui n'avaient pas les moyens et que nous regardions de haut
Ceux qui prenaient en plein coeur l'injonction à aimer leur vie alors que leur vie est détestable
Ceux que nous avions oubliés et qui s'en sentaient moins humains 
Ceux qui nous enviaient d'avoir la légèreté des relations faciles, des conversations agréables
Ceux qui croyaient vraiment être malades alors qu'ils étaient juste différents
Ceux qui se sont forcés à nous croire et qui découvrent que nous avions tort
Ceux qui n'ont même pas envie de nous mépriser en retour en nous voyant nous débattre avec nos émotions contradictoires
Ceux qui avaient honte d'avoir peur, et honte d'avoir honte d'avoir peur
Ceux qui le savaient, que le monde était inégalitaire et cruel  
Ceux qui se découvrent légitimes du simple fait d'exister et que le silence soulage enfin
Ceux qui espèrent que le monde d'après ne sera pas aussi dur que le monde d'avant, mais qui entretiennent peu d'espoir
Ceux qui ont l'espérance chevillée au corps, sans savoir d'où elle vient

Nous avions oublié que nous étions fragiles et si dépendants de nos sécurités quotidiennes. 
Ils savent, et luttent, et n'en font pas un titre de gloire. Ils ont même honte de leur colère et de leur tristesse qui nous semblent si illégitimes. 
Ils comprennent en ce moment que si nous trouvons normal de nous plaindre aujourd'hui, ça veut dire qu'ils en avaient le droit hier et qu'ils l'auront encore demain.
Par tous ceux-là, je comprends aujourd'hui pourquoi Jésus disait que c'était eux qui entreraient en premier dans le Royaume des Cieux, et que nous aurions tout intérêt à nous reconnaître en eux pour y entrer aussi, avant que le monde ne reprenne sa course folle et que nous ayons oublié.
Ne cessons pas d'échanger nos vidéos rigolotes, nous en avons besoin. Ne lâchons pas nos téléphones, ils sont une ligne de vie. Ne lâchons pas sur l'essentiel, qui est de se sentir vivant même au milieu de ce qui semble mort. Mais n'oublions pas - surtout n'oublions pas que notre exceptionnel d'aujourd'hui, c'est l'ordinaire de tous les jours pour beaucoup. 

Van Gogh, Les mangeurs de patates