jeudi 8 mars 2018

Ève, la pomme et la honte (ou pas)

En ce "jour d'la femme", qui est en réalité la journée internationale des droits des femmes, ne comptez pas sur moi pour un petit billet rigolo sur les adorables défauts féminins, parce que je suis énervée, et faut pas me marcher sur les talons aiguille. Et pour une raison qui m'échappe, être énervée me fait toujours aller lire des textes difficiles dans la Bible. Tiens, ce matin par exemple : Ève et la pomme.
Alors déjà, il n'y a pas la queue d'une pomme dans cette histoire. Et la femme ne s'appelle pas encore Ève. Mais à part ça...
Avant le malheureux incident de la mangeaille du fruit de l'arbre, Adam et la femme, sa moitié, sont nus et ils n'en reçoivent aucune honte (Gn 2,25). Mais après que ce fourbe de serpent s'en soit mêlé et qu'ils aient mangé, "leurs yeux furent ouverts et il leur apparut qu'ils étaient nus ; ayant cousu des feuilles de figuier, il s'en firent des pagnes" (Gn 3,7). Je suis frappée que dans ce passage, comme dans le dialogue avec Dieu qui suit immédiatement, il ne soit plus question de honte ; de peur, oui, mais pas de honte. On le suppose, bien sûr, que l'homme et la femme aient honte. Et les auteurs bibliques, qui ne sont pas les derniers des idiots, surtout avec le souffle de Dieu de leur côté, savent parfaitement construire le suspens pour nous obliger à suivre l'histoire pas à pas.
Avant le fruit, le regard de Dieu n'éveille pas la honte ; le regard de l'un sur l'autre n'éveille pas la honte. Après, le regard de l'un sur l'autre fait connaître la honte, et le regard de Dieu est insoutenable.
Avant le fruit, ils n'ont pas honte ; après, ils ont honte. Qu'est-ce qui s'est passé ? La connaissance. Et la connaissance de quoi ?
On traduit généralement en disant que l'arbre qui porte ce fruit est "l'arbre de la connaissance du bien et du mal". Ce qui est problématique, si on lit ça en comprenant qu'il s'agit d'un espère d'arbre à morale qui dit ce qui est bien et ce qui est mal. En fait, tov (bien) désigne ce qui est bon, beau, agréable, positif, comme quand Dieu dit "tov", bon, à chaque étape de la création. Rah (mal) désigne ce qui est mauvais, malsain, sans valeur, maléfique, malheureux.
Mais pour développer ces idées-là quand l'humain y est mêlé, la Bible ne fait pas une liste du bien et du mal, énonçant clairement ce qui est l'un ou l'autre. On nous parle plutôt de honte.
L'expérience de la honte, c'est celle de tous les humains. Ça fait partie, d'une façon ou d'une autre, de l'éducation des enfants. "Tu n'as pas honte ?" fait partie des phrases que nous avons tous entendues enfant, que ce soit à la maison, à l'école ou ailleurs. Et pour peu que ce soit dit sans perversion, c'est structurant, parce que ça permet aux enfants de comprendre la différence entre ce qui est acceptable et ce qui ne l'est pas. Ça permet de faire comprendre que certains comportements, certaines paroles, leur font du mal, font du mal aux autres, et font du mal aux relations. Ça dit clairement qu'il y a du bon, et qu'il y a du mauvais, et qu'être humain consiste à naviguer à vue par rapport à ce que ça fait, qu'il y ait du bon et qu'il y ait du mauvais. Cette honte-là fait des adultes qui sont capables de dire "j'ai honte", des adultes capables d'en tirer des conclusions pour porter un regard différent sur eux-mêmes, sur leurs valeurs, sur ce qui doit être préservé et ce qui doit être évité, et capables donc de changer pour prendre un nouveau départ.
Le problème, c'est que la honte peut devenir totalement envahissante, surtout si elle est manipulée par des adultes pervers autour de l'enfant. Lorsque la honte est utilisée pour détruire l'expérience que l'enfant fait du monde, de lui-même et des autres, elle fait mourir intérieurement. Lorsque l'expérience de la honte est telle qu'elle coupe totalement du genre humain, au point qu'on ne se sente plus digne d'être appelé un humain, alors elle détruit. Elle détruit d'autant plus qu'elle n'est pas nommée. Et dans ce cas, plutôt que d'être l'occasion d'un nouveau départ, elle reste un lieu mortifère au coeur même de la vie.
Mais dans le texte de la "chute", la réaction de Dieu a quelque chose de fascinant : il n'écrase pas les deux humains sous la honte. Il la nomme, il dit ce qui s'est passé, il explique clairement que sa loi n'a pas été respectée, il examine le rôle de chacun, il condamne le comportement du serpent, et envoie l'homme et la femme en exil. Désormais, plus rien ne sera comme avant, et un nouveau départ est imposé.
Dieu, par la parole, ne menace pas, ne détruit pas. Il prend acte, il expose, il renouvelle. Il ne condamne pas à la honte pour qu'ils y marinent éternellement. Il vêt ceux qui sont nus et les envoie vivre.
La honte peut perdre, ou la honte peut ouvrir à un nouveau départ. Dieu n'est pas pervers : ce qu'il ouvre pour ces deux humains, prototypes de toute l'humanité, symboles de ce que nous sommes tous, c'est une vie nouvelle. Pour eux, la honte ne sera jamais une prison, mais un aiguillon qui tourne vers un nouvel avenir.
Qu'il nous soit donné, à nous aussi, lorsque nous ressentons de la honte, de ne pas nous y perdre, mais d'en saisir l'occasion pour une résurrection !

Lucas Cranach l'Ancien

mercredi 7 mars 2018

Où mon chat défend les pharisiens

- Mon humaine, je déborde de doute et de mal-à-l'aiseté quant à ce que tu dis sur les pharisiens.
- Tiens ? Qu'est-ce que j'ai dit, déjà ? 
- Qu'ils étaient tous des hypocrites.
- Euh... c'est pas moi qui dis ça, mon chaton, tu le sais ? C'est Jésus qui se permet cette interprétation-là, et moi j'essaie de comprendre ce qu'il veut dire. 
- Tu veux dire que Jésus a forcément raison ?
- Non. D'ailleurs je crois qu'en au moins une occasion, il a raconté une bêtise plus grosse que lui et qu'il l'a compris ensuite, mais ça m'intéresse de savoir ce qu'il dit sur la façon dont les humains comprennent leur appartenance au royaume de Dieu. Et ce que je crois comprendre, c'est qu'il critique vertement l'attitude des pharisiens, qui se croient au-dessus de tout le monde parce qu'ils se croient protégés par leur stricte application de la loi. Ils pensent que leur rectitude morale, leur respect absolu des règles et leur refus de la compromission les mettent nécessairement dans le camp des bons gars. 
- Oui, je comprends que ça soit énervant. Mais suppose qu'ils aient raison ?
- Raison comment ?
- Que ce soit important d'être du bon côté de la barrière. Et que ce soit important de savoir quelle est la loi de Dieu, pour pouvoir la respecter. 
- Mmmhhh... Je me demande si l'illusion que ça ouvre n'est pas pire que tout. Se croire hors du monde, à l'écart de l'humanité ordinaire. D'ailleurs "pharisiens" ça vient de la racine parash, qui désigne la séparation, la mise à l'écart. Ce qui se distingue, se sépare. Les pharisiens sont ceux qui croient qu'ils peuvent rester purs en refusant de se mêler aux autres et en respectant le plus possible la loi transmise par Moïse. Ils se détachent du monde pour protéger leur foi. 
- Et bien je maintiens qu'il y a du bon là-dedans. Toi qui n'es qu'une humaine, tu devrais en croire ma sagesse de chat : se savoir au-dessus de la mêlée, c'est la substance de la vie. Et si vous avez besoin, animaux grégaires que vous êtes, de vous serrer les coudes sur ce coup-là, moi je dis miaah.
- De la part de quelqu'un qui n'a jamais mis une patte dans un temple, c'est un peu tiré par les moustaches, non ? 
- Mais ça sert à quoi d'avoir de la religion si c'est pas pour se sentir du bon côté ? 
- Mon chaton, quand je suis entrée dans le ministère, c'est le truc qui me faisait hésiter. Je sais très bien que les pasteurs sont attendus sur leur capacité à dire ce qui est bien ou pas, à maintenir les traditions et à les prolonger, à mener le petit troupeau dans l'unité. Seulement moi, ce qui me passionne, c'est une Parole qui vient provoquer et bouleverser cet imaginaire-là. Le Jésus qui m'intéresse, c'est celui dont la parole est si subversive qu'elle l'a mené à la mort et que ça change tout, parce qu'elle mine toutes les illusions sur les "bons" et les "mauvais" côtés. Les premiers seront les derniers, et les derniers seront les premiers... c'est inimaginable. Vivre le ministère entre ces deux pôles-là, ça n'a rien de confortable. Peut-être que c'est juste moi, peut-être que c'est ma névrose perso qui fait que je trouve ça difficile. Mais honnêtement, je ne crois pas. Je crois qu'on bataille tous (pas juste les pasteurs, mais tous ceux pour qui la foi est une interrogation profonde dans leur vie) avec l'envie d'être du bon côté, et en même temps le désir de connaître Dieu et d'être connu de Dieu. Et ça n'est pas la même chose. 
- C'est pour ça que tu arrêtes le ministère pastoral ?
- Non. De toute façon, mon corps n'arrivait plus à suivre le rythme, et puis je peux me mettre au service de la Parole autrement qu'au service quotidien d'une Église locale. Mais ça m'interroge toujours. 
- (Baillement.) Bon, c'est pas tout ça, mais c'est l'heure de la sieste. Je te fais une place sur le canapé si tu veux parasher avec moi.
- Un de ces jours, on se fera une petite révision des formes verbales de l'hébreu, mon chaton... mais OK pour la sieste.
- Dans ce royaume-là, crois-moi, je te précède, mon humaine.

mardi 6 mars 2018

Six thés quoi ?

- Mon humaine, c'est quoi la théologie ?
- Mon chaton, je suis sous la douche. Que tu restes là à attendre que j'aie fini pour aller lécher les gouttes, soit. Que tu répandes généreusement des poils partout parce que c'est le printemps et que ça me fasse éternuer quand je mets un orteil dehors, soit. Que tu me fasses de la télépathie avec tes grands yeux verts pour réclamer des crevettes ou je ne sais quoi au moment précis où je suis dans l'incapacité physique de m'en occuper, à supposer qu'il y ait des crevettes dans la maison, soit. Mais que tu me poses une question pareille quand j'ai de la mousse dans les oreilles et froid partout parce que j'ai dû arrêter l'eau pour pouvoir te parler, là, je dois te dire en toute amitié que j'atteins la limite de mes capacités.
- Chuis un chat.
- Je... Ah. Oui. Certes. Ça peut au moins attendre que j'aie enlevé la mousse ?
- Il paraît que théologie, ça veut dire discours sur Dieu, c'est ça ?
- Oui, c'est du grec, ça... non mais attends ! zut à la fin, zou le matou, sors de là !

(...)

- Alors, mon humaine, tu es séchée et de meilleure humeur ?
- Je... Bref. Oui, théologie ça veut bien dire discours sur Dieu, ou paroles sur Dieu, voire Verbe sur Dieu (c'est le même mot que dans le prologue de l'évangile de Jean, où on traduit parfois logos par  "Verbe"). Mais comme on part du principe que personne n'a jamais vu Dieu, ça rend la discipline un rien complexe... On va parler de la façon dont les humains ont compris, comprennent et peuvent comprendre Dieu. Ça rend le champ particulièrement vaste et potentiellement miné. 
- Et on fait quoi, au juste, quand on fait de la théologie ? 
- Les autres je ne sais pas trop, je veux dire précisément au niveau du vécu... mais comme c'est une discipline, il y a des repères. Par exemple, de nos jours, on distingue quatre domaines de la théologie. En premier lieu, il y a les sciences bibliques (tout ce qui est en lien avec les textes bibliques, et même un peu plus largement, puisqu'on s'intéresse aussi aux apocryphes, à la littérature contemporaine de ces textes, etc.), avec l'étude des langues originales, l'hébreu, un brin d'araméen pour le livre de Daniel, et le grec (on peut ajouter le latin si on s'intéresse à la façon dont la Bible a été transmise et commentée dans la chrétienté pendant très longtemps), et puis l'histoire des textes, comment ils ont été écrits, pourquoi, par qui, dans quel contexte, comment ils ont été transmis, avec plein d'approches différentes que nous partageons avec les disciplines littéraires en général. C'est foisonnant, c'est passionnant.
- C'est ton truc ?
- C'est assez mon truc, oui, mais en fait ça l'était déjà avant que je m'intéresse de près à la Bible.
- Et les autres disciplines ?
- Il y a l'histoire. Pour quelqu'un qui comme moi a un mal fou avec les dates, c'est une discipline un chouia ardue, mais elle est indispensable, ne serait-ce que pour sortir de l'illusion que l'Église n'a jamais vécu ce qu'elle vit actuellement. Ou, paradoxalement, aussi pour comprendre que l'Église a déjà vécu ce qu'elle vit actuellement. Je ne sais pas si je suis très claire...
- Pas forcément, non. Et les autres disciplines ?
- La théo' prat'.
- À tes souhaits.
- Haha. Très drôle. La théologie pratique, c'est une discipline qui, au fond, réunit toutes les autres, parce qu'il s'agit d'aller comprendre avec ses yeux, ses mains et tout son corps, ce que disent les autres disciplines avec la tête. Comment ça se vit, pour de vrai, ces histoires de Dieu auprès des humains, comment on peut le dire, le vivre, agir quoi. En pratique, comme son nom l'indique. On parle d'homilétique (l'art de la prédication), de catéchétique (l'art de la transmission), d'ecclésiologie (l'étude de l'ekklesia, l'assemblée, sous ses multiples formes), d'écoute et d'accompagnement, bref de tout ce qui fait que l'Évangile est une réalité tangible. On dialogue avec plein d'autres disciplines, les sciences sociales, les arts, les autres traditions religieuses et culturelles... c'est d'une infinie richesse. Et ça n'est pas réservé aux futurs pasteurs. C'est pour tout le monde, de comprendre comment la théologie s'incarne, comment l'histoire dialogue avec la réalité d'une communauté, comment l'écoute de la Parole prend chair, comment les choix éthiques sont mis en oeuvre.
- Et l'éthique, ça va où ?
- J'y arrive. Mais d'abord, il faut que je te cause de la quatrième discipline. La théologie systématique. On considère souvent que c'est la reine des disciplines de la théologie, la plus prestigieuse sans doute. La plupart des grands auteurs chrétiens ont écrit sur la systématique.
- Et c'est quoi, ce truc ?
- Ce truc, mon chaton, c'est l'art de décrire un système.
- Beurk.
- Ben pourquoi, beurk ? C'est utile, un système ! Un système, c'est quelque chose qui répercute les mouvements dans sa totalité. Je m'explique : un système, c'est un ensemble d'éléments liés entre eux (un peu comme un mécano, par exemple), et si tu fais bouger un élément, tous les autres bougent aussi en même temps, forcément. Alors on examine comment ça bouge. Ou comment ça coince. Parce qu'il y a des éléments qu'on ne peut pas utiliser ensemble, qui ne colleront jamais ensemble, qui ne seront jamais cohérents (comme la théologie de la prospérité avec... un peu tout le reste, en réalité !). On essaie de voir comment s'articule l'idée de Dieu avec l'idée de l'humain. L'idée d'un Dieu tout-puissant et l'idée de la croix. L'idée du salut et l'idée du sacrifice. On bouge un élément, et on voit comment tout le reste bouge ou pas. Tu vois ?
- Comme l'espèce de boîte à croquettes que tu m'as installée ? comme quand tu as essayé de la retourner avant d'avoir fixé le haut avec le bas et qu'il y a eu une (bienfaisante) pluie de croquettes tout partout ?
- Hmmm... peut-être, oui. Peut-être que j'avais oublié de vérifier la cohérence de l'ensemble avant de le mettre à l'épreuve. Elles étaient bonnes, les croquettes ?
- N'essaie pas de changer de conversation. Il manque un truc, dans ta liste. L'éthique, donc. Tu mets ça où ?
- Ah oui, l'éthique. Le truc dont beaucoup qui ne comprennent rien à la théologie croient que c'est la seule et unique chose qui nous intéresse, nous autres les croyants et plus encore les théologiens. D'ailleurs, ils croient souvent aussi que l'éthique, c'est juste de la morale. Du genre, il faut faire ceci et pas cela. Non, l'éthique, c'est beaucoup plus large que ça. C'est comprendre comment le sujet humain est directement concerné par ce qu'on dit de Dieu. En fait, on met l'éthique dans la systématique, parce que l'être humain fait partie du système, tu vois. Les chats, je sais pas trop.
- Je vais y réfléchir. Mais au fond, ça sert à quoi, tout ça ? Sauf à remplir des bibliothèques et amuser quelques théologiens ?
- Mon chaton, ça sert à ne pas s'empoussiérer. Ça sert à ne pas s'arrêter de penser, et à aider tous les autres à ne pas renoncer à la pensée critique. C'est assez essentiel, en réalité... Pour les protestants, l'Église doit se réformer en permanence pour être fidèle à la Parole de Dieu, ça fait partie des grands principes issus de la Réforme, semper reformanda. Et pour faire ça, il ne suffit pas de chercher des solutions, il faut comprendre les problèmes. Trouver de nouvelles questions, de nouvelles possibilités, de nouveaux angles, pour rester fidèles à Dieu, c'est ça, la théologie.
- En fait, pour être théologien, il faut être créatif, quoi ?
- Oui... c'est ça. D'une certaine manière. Ne jamais lâcher sur la créativité.
- Ah. Je comprends pourquoi les théologiens de tous poils se font adopter par des chats, alors.

Albert Schweitzer photographié par George Rodger à Lambaréné
(c) Magnum Photos

Ceci était un petit billet fraternel en guise de clin d'oeil aux étudiants en théologie,
futurs ou actuels, 
avec toute mon admiration pour leur choix 
et mon enthousiasme pour ce chemin qu'ils entreprennent. 
Amusez-vous bien ! 

lundi 5 mars 2018

Les pharisiens sont des gens bien

Les pharisiens sont des gens très bien. Ils aiment les Écritures et les connaissent très bien. Ils ne sont pas littéralistes, ils prennent soin de l'interprétation qu'ils font des textes. Ils témoignent de leur foi et font des convertis. Ils sont généreux pour les pauvres, les veuves et les orphelins. Ils respectent leurs anciens et la tradition dont ils ont hérité. Ils détestent le désordre moral. Ils croient à la résurrection. 
Des gens bien, vraiment. Pourquoi, alors, Jésus passe-t-il son temps à dire d'eux qu'ils sont hypocrites ? 
Bon, déjà, hypocrite, c'est un mot grec, alors ça vaut peut-être la peine d'aller voir ce que ça signifie au départ. Ça désigne le masque de l'acteur, c'est-à-dire le rôle qu'il est supposé jouer pour représenter un personnage dans le texte qu'il a appris : c'est un visage artificiel, qui raconte une histoire importante dans laquelle il est obligé de s'investir, mais qui n'est pas la sienne. Et puis, hupo-critès, c'est un mot composé : hupo = dessous et critès = le critère, le jugement. Donc hupo-critès = sous le jugement. Évidemment, l'acteur de théâtre est sous le jugement du spectateur (et de l'auteur, s'il est toujours là, et même surtout s'il n'est plus là).
Alors voilà : être hypocrite, c'est se soumettre au jugement, au critère. Au devoir. À ce qui est imposé, à ce qui va de soi, à ce qui ne se discute pas. À l'histoire qui se déroule comme on attend qu'elle se déroule. Être hypocrite, c'est vivre selon le sens de l'histoire, le sens du devoir. 
Alors, hypocrite en matière de religion, ça signifie vivre selon le devoir qu'on imagine avoir envers Dieu, envers la pièce de théâtre qu'il semble nous avoir léguée. Ça signifie identifier Dieu à quelqu'un qui a un pouvoir sur nous et qui a des exigences envers nous. Pourquoi pas. Mais est-ce bien le bon Dieu ?
Je veux dire, c'est important de le savoir. C'est ce qui fait toute la différence entre se résoudre à accepter un tyran, ou vivre libre dans la bienveillance et le désir. C'est la différence entre le Dieu de notre imagination et le Dieu d'une autre réalité que la nôtre. C'est la différence entre se coller le masque à la super-glue et oser l'enlever, même si c'est dangereux, même si c'est toujours prendre un risque. Même si ça bouleverse les vies et les institutions. 
Alors oui, les pharisiens sont des gens bien. Et nous aussi, sans doute. Mais à quel Dieu sommes-nous fidèles ?


samedi 3 mars 2018

Mystères et poules de gnomes

Je ne quitterai pas le ministère pastoral sans avoir partagé avec vous quelques grands et petits mystères qui ont émaillé ces bientôt quatre ans. Dont acte - je m'interroge sur :
  • l'identité de la personne qui dépose régulièrement un numéro de L'Huma Dimanche dans ma boîte à lettres (je voudrais le/la remercier pour les économies réalisées)
  • l'identité de la personne qui encourage régulièrement son chien à se soulager pile devant ma porte (je voudrais le/la remercier pour toute la chance que Dieu m'a envoyée)
  • l'identité du mauvais génie qui crèche dans la chaudière du presbytère (je voudrais le remercier parce qu'il paraît que l'eau froide, c'est bon pour la peau)
  • l'identité du bon génie qui m'a vendu l'écran géant d'occasion pour mon ordinateur, me permettant ainsi de continuer à écrire malgré mes mirettes indécises (je voudrais lui dire que ma gratitude lui est acquise pour l'éternité et un jour et que je regrette de ne pas avoir osé lui donner l'accolade au beau milieu du magasin)
  • l'identité du pasteur à la retraite dont j'ai hérité par de multiples détours et dont l'exemplaire fatigué du Dictionnaire encyclopédique de la Bible de 1932 trône dans mon bureau, me donnant l'air sérieux (je voudrais lui dire que je lui envoie, là où il est, un salut ému et fraternel pour m'avoir sauvé la mise le jour où les KT ont voulu savoir ce que la Bible disait sur les crimes en général et la confiscation du portable en cas de punition en particulier)
  • la raison pour laquelle le rabat de ma robe pastorale penche à gauche, toujours 
  • la localisation précise du paradis des chaussettes perdues

(c) PRG

vendredi 2 mars 2018

In Code Venenum ? (le secret pastoral)

Lors de l'ordination (autrement nommée, dans la tradition réformée, reconnaissance de ministère) d'un.e ministre de mon Église, l'officiant prononce les paroles suivantes : 
Mon frère -ma sœur-, le ministère qui vous est confié par le synode national de l’Eglise protestante unie de France fait de vous, là où vous êtes placé (e), un témoin de l’universalité de l’Eglise.
Dans la soumission mutuelle, vous travaillerez fraternellement avec tous ceux qui ont part à l’œuvre du Seigneur. Vous serez responsable de vos frères et de vos sœurs. Vous les encouragerez par toute votre vie. Vous serez discret (e) dans vos propos. Vous vous garderez de tout ce qui pourrait faire tomber les plus faibles. 
Disposé (e) à accueillir et à écouter, vous serez auprès de chacun le témoin de l’amour exigeant de Dieu et de son pardon qui libère. Vous garderez secrètes les confessions que vous recevrez.
Vous serez vigilant dans la prière, persévérant (e) dans l’écoute de la Parole, fidèle au repas du Seigneur, assidu (e) aux assemblées de l’Eglise. Vous poursuivrez votre formation spirituelle, théologique, humaine. Ainsi, vous aurez à cœur de renouveler l’élan de votre ministère.
Est-ce bien là ce que vous voulez ?
Et le nouveau ministre répond : 
- Oui, je le veux. Jésus-Christ est le Seigneur. Qu’il me soit en aide.
A deux reprises donc, il est demandé au ministre qui s'engage d'être discret, de garder secrètes les confessions qui lui sont faites. Mais il ne s'agit pas que d'un engagement pris devant Dieu et devant une communauté. Le secret pastoral est protégé par la loi : il relève en effet du secret professionnel. Ça n'est d'ailleurs pas aussi simple qu'il y paraît. Dans le Code pénal, on trouve deux principes distincts quant à cette question : d'une part, l'autorité judiciaire (magistrat et tribunal) a droit à connaître toutes choses ; d'autre part, les pasteurs étant par leur état dépositaires du secret professionnel, il leur est fait interdiction de révéler tous les faits connus, qu'ils soient entendus ou supposés (avec une seule limitation, lorsque ce savoir concerne des mineurs de moins de 15 ans risquant des faits dégradants). On voit que ces deux dispositions peuvent être contradictoires, entre le devoir des uns d'exiger la connaissance et le devoir des autres de la leur refuser.
Pour la Cour de cassation appelée à se prononcer sur le sujet, c'est le secret pastoral qui doit primer. Le raisonnement est le suivant : le fait qu'il existe des lieux où existe une totale absence de sanction participe au lien social. Le pasteur devra donc tout faire pour persuader une personne de se dénoncer elle-même si nécessaire, mais il ne pourra pas lui-même révéler quoi que ce soit (sauf, on l'a vu plus haut, si un mineur est concerné). Un ministre qui souhaiterait évoquer des choses posant problème dans ce qu'il a entendu de personnes venues se confier à lui ne pourra donc le faire qu'auprès d'un autre ministre, lui-même tenu au secret. Et on ne prend jamais de notes !
Outre la dimension légale de la question, le secret est important d'un point de vue humain : comment pourrait-on se confier si l'on savait que ce que l'on a dit, même une toute petite partie, sera répété à d'autres, et surtout à d'autres que l'on côtoie dans une communauté ?
Mais que se passe-t-il si, lors d'un entretien, le pasteur lui-même est l'objet de violences ? peut-il en parler ? Là, je n'ai pas la réponse. Pourtant ça m'est arrivé, et je sais que je suis loin d'être la seule. Deux possibilités : soit on porte plainte (mais on rompt le secret professionnel, et en plus c'est prendre le risque de provoquer de grands bouleversements dans la communauté locale, alors qu'un des rôles du pasteur est de maintenir l'unité autant qu'il est possible), soit on se tait (et on respecte le secret professionnel mais alors, non seulement on peut continuer à avoir peur, mais on se fait aussi complice de ce qui est inacceptable et qui risque de se reproduire, pour soi ou pour d'autres). D'une façon ou d'une autre, ce n'est pas seulement d'un problème légal qu'il s'agit, mais de vivre avec une certaine hypocrisie inévitable inhérente à une discipline exigeante, celle de tenir sa langue. 
La nécessité de savoir tenir sa langue, comment et pourquoi, a été beaucoup explorée par les auteurs bibliques. 
Vers l'an 40 de notre ère par exemple, l'auteur de l'épître de Jacques prend acte de ce que nous trébuchons tous dans nos paroles. Il poursuit : "Si quelqu'un ne trébuche pas quand il parle, il est un homme accompli, capable de tenir en bride aussi son corps tout entier. D'ailleurs si nous plaçons un mors dans la bouche des chevaux pour qu'ils nous obéissent, nous menons aussi leur corps tout entier. Voyez! Même les bateaux, qui sont de si grands appareils et soumis à des vents si rudes, ils sont menés par un tout petit gouvernail selon l'impulsion et la volonté du pilote. De même, la langue est un petit organe, et cependant sa jactance est démesurée. Voyez ! Un petit feu qui embrasse une grande forêt ! La langue aussi est un feu. Avec la langue, l'ordre d'iniquité s'établit dans nos membres. Elle souille le corps tout entier; elle enflamme le cycle des générations en propageant une étincelle de la géhenne. De fait, toute espèce de bêtes et d'oiseaux, ainsi que de reptiles et de poissons, a été domptée et domestiquée par l'espèce humaine. Mais la langue ! Personne parmi les hommes n'est capable de la dompter, monstre de désordre, saturé d'un venin mortifère. En elle, nous bénissons le Seigneur et Père, et en elle nous maudissons les hommes créés à la ressemblance de Dieu ! De la même bouche sortent la bénédiction et la malédiction ! Il ne faut pas qu'il en soit ainsi, mes frères !" (Jc 3,2-10, trad. J. Assaël et É. Cuvillier)
La langue humaine est perverse. C'est un fait. C'est très dérangeant, mais c'est vrai. Ce tout petit organe fait plus de dégâts que les catastrophes naturelles et ces dégâts retentissent sur des générations, répandant le malheur et l'injustice. On peut tuer par la parole, on peut estropier par la parole. C'est vrai.
Pourtant, l'auteur de Jc s'exclame "Il ne faut pas qu'il en soit ainsi !"
Alors qu'est-ce qui permet d'espérer ? Comment pourrait-on faire autrement ?
Le secret pastoral est peut-être ce qui garantit cet espace où la langue peut se déchaîner librement, sans risquer de causer des dégâts dans la vraie vie. Où elle peut être fourbe, malhonnête, malveillante même, sans que le pasteur lui-même le reçoive personnellement, mais pour que ça permette de travailler à tirer de tout cela l'étincelle d'espérance qui fera que la personne ne restera pas bloquée là-dessus, sans rien céder sur une Parole qui refuse fermement toute violence et toute injustice, Parole qui n'est pas la nôtre, Parole qui autorise et exige qu'on puisse dire fermement "non" pour que des "oui" puissent surgir. Est-ce seulement possible ? Je n'en sais rien. Quand ça arrive, c'est miraculeux. Quand ça n'arrive pas, c'est terrorisant.
Il serait bon que les communautés sachent qu'elles font porter implicitement cette tâche à leur pasteur. Ce n'est pas anodin, c'est parfois dangereux, ça l'expose au regard de la loi. Mais ça fait partie du ministère. Et personne n'a jamais dit que le ministère, c'était chose facile... sauf, bien sûr, les langues perverses. 

Norman Rockwell, The Gossips (1948)

jeudi 1 mars 2018

Incarnation, poil au menton (le ministère féminin)


Quand vous êtes pasteur, comme dans bien d'autres professions d'aide et de soutien à autrui, votre temps et votre énergie semblent appartenir à tout le monde, être une espèce de propriété universelle : par défaut, tout le monde y a droit (même, parfois, sans vous demander votre avis). On apprend à naviguer autour de ces écueils avec autant de grâce qu'il est possible. 
On aimerait, parfois, être un être éthéré et ailé, pourvu de toute la patience du monde et d'un temps illimité. C'est-à-dire, pas vraiment humain. Pourtant, être pasteur, c'est tenir ferme à l'incarnation. C'est pouvoir dire que personne, même le pasteur (surtout le pasteur), ne peut se dire surhumain, hors des normes de l'humanité ordinaire. Et que le pasteur aussi connaît la fatigue, le coup de mou, le pas-envie, le doute, le besoin de se retirer de l'agitation perpétuelle pour réfléchir et faire autrement. Si j'osais parler comme Lacan, qui a une rue à son nom dans la ville où j'ai été ministre en poste jusqu'à récemment, je dirais que traiter le pasteur comme un saint homme, c'est un symptôme... Penser qu'il y a des humains qui, par nature, sont des saints hommes (et femmes), c'est refuser l'incarnation. C'est, finalement, la porte ouverte à la croyance que pour être légitime aux yeux de Dieu, il faut se rendre autre qu'humain, c'est-à-dire croire qu'on peut marchander son salut avec Dieu en sacrifiant son humanité. 
L'incarnation, c'est au contraire dire que si Dieu est venu parmi nous comme un véritable humain, ce n'était pas pour faire joli sur les photos de famille... Il s'est manifesté dans la chair, comme on le dit dans l'Église depuis les origines. Et cette chair-là, celle de Jésus de Nazareth, pas une autre.
On peut en faire deux lectures théologiques différentes qui ouvrent à des implications différentes. Soit on dira qu'alors, le représentant de l'Église doit ressembler à Jésus et donc être un homme (c'est la position de l'Église catholique, même si elle est beaucoup plus complexe que ça, bien sûr). Soit on dira que Jésus est venu dans cette peau, à l'exclusion de toutes les autres, parce qu'il est bien humain et pas un ange. Alors, ce sera l'humanité véritable qui sera mise en avant, et l'affirmation que Dieu se manifeste pour les humains sous toutes les formes que prend cette humanité... y compris féminines. Ces deux pôles interprétatifs ne sont que des moments sur une échelle d'interprétations complexes, variées et parfois contradictoires. 
Le deuxième choix interprétatif est celui des Églises protestantes, mais pas toutes. La mienne, oui. Encore que le débat sur la question de l'ordination des femmes, au détour des années 1930, ait été violent, long, et que ses traces n'en aient peut-être pas totalement disparu partout, si j'en crois certaines collègues. 
Dans les cercles concernés par ces questions dans le monde anglophone, il circule une liste que je ne résiste pas à partager avec vous, les "Dix raisons pour lesquelles un homme ne devrait pas être pasteur". Elle est de la plume de l'exégète et professeur de théologie David M. Scholer et on peut la trouver, en version originale, ici. 

10. La place d'un homme est à l'armée.
9. Pour ceux qui ont des enfants, les responsabilités du ministère pastoral risquent de les détourner de leurs responsabilités de parent.
8. La physiologie masculine tourne naturellement les hommes vers l'abattage des arbres et la chasse aux pumas. Il serait contre nature qu'ils se livrent à des activités pastorales.
7. L'homme a été créé avant la femme. Il est évident, par conséquent, que l'homme était un prototype. Aussi, le genre masculin est un brouillon, et certainement pas le couronnement de l'oeuvre de la création.
6. Les hommes sont trop émotifs pour être prêtres ou pasteurs. Il suffit pour s'en convaincre de les observer pendant un match de foot ou de basket.
5. Certains hommes sont mignons ; ils risquent de distraire l'assistance féminine lors des célébrations.
4. Être ordonné pasteur, c'est éduquer et prendre soin de la communauté. Mais ce n'est pas un rôle d'homme. Il se trouve que tout au long de l'Histoire, ce sont les femmes qui ont été considérées comme les plus à même de prendre soin et d'éduquer, et aussi les plus attirées par ce rôle. Cela fait d'elles les candidates les plus logiques à l'ordination.
3. Les hommes sont excessivement enclins à la violence. Aucun homme vraiment viril n'acceptera de régler un conflit autrement que par la bagarre, ce qui fait des hommes de piètres exemples à suivre, et les rend dangereusement instables dans les postes de direction.
2. Tout cela n'empêche pas les hommes de s'impliquer dans les activités d'Église, même s'ils ne sont pas ordonnés. Ils peuvent balayer les allées, réparer le toit de l'église, et peut-être même diriger la chorale le jour de la fête des pères. En se cantonant à ces rôles masculins traditionnels, ils peuvent être d'une importance vitale pour la vie de l'Église.
1. Selon le Nouveau Testament, la personne qui a trahi Jésus était un homme. Son manque de foi et la punition qui s'en est ensuivie sont les symboles de la position de subordination que tous les hommes devraient respecter.

Carolina Costa, pasteure à Genève