mardi 14 avril 2020

Et maintenant, qu'est-ce qu'on fait ?

Maintenant que nous sommes bien ressuscités, qu'est-ce qu'on fait ? Comment on pense ? Et surtout, à qui on pense ?
Le confinement, oui c'est dur. Ça fait une grosse rupture dans notre vie, ça bouscule, ça questionne, ça angoisse, ça nous pousse à chercher des choses drôles à regarder, ça nous encourage à cocooner, à retrouver ce qui nous fait du bien dans le quotidien. Mais... vous savez qui nous remercie et nous déteste à la fois, en ce moment, au spectacle de nos affres ? 

Ceux qui sentaient confusément que c'était normal d'être déprimé.e quand la maladie leur a coupé les pattes et tout enthousiasme pour la vie
Ceux qui sentaient confusément que non, ce n'était pas si simple de se secouer un peu et de profiter de ce temps libre pour entamer un grand projet de vie
Ceux qui sentaient confusément qu'il était légitime de nous détester lorsque nous disions qu'ils n'avaient pas l'air malade et qu'ils en faisaient un peu trop
Ceux qui se retenaient de toutes leurs forces pour ne pas répondre sèchement quand nous leur reprochions de ne servir à rien et de coûter trop cher à la collectivité
Ceux qui croyaient ne servir à rien parce qu'invisibles, parce qu'à peine légitimes, parce que leur salaire était si misérable et leur impression sur nos rétines si éphémère
Ceux qui ont bossé tout ce qu'ils ont pu pour seulement surnager péniblement et qui ont fini par lâcher l'affaire
Ceux qui se sentaient coupables d'avoir les ailes coupées, la vie ratatinée, par la dureté du quotidien
Ceux qui croyaient être anormaux de mal vivre le malheur et la pesanteur des jours 
Ceux qui croyaient que le bonheur était au détour d'une publicité, sans jamais y croire tout à fait
Ceux qui ont essayé un jour d'entrer dans un bâtiment religieux et qu'on a regardés de travers parce qu'ils n'avaient pas les codes et qui, maintenant, regardent nos beaux services religieux et s'interrogent
Ceux qui sont polyglottes, mais pas des langues qu'il faut

Ils sont trop, ou pas assez ; ils serrent les dents devant notre injustice

Ceux qui n'avaient pas les moyens et que nous regardions de haut
Ceux qui prenaient en plein coeur l'injonction à aimer leur vie alors que leur vie est détestable
Ceux que nous avions oubliés et qui s'en sentaient moins humains 
Ceux qui nous enviaient d'avoir la légèreté des relations faciles, des conversations agréables
Ceux qui croyaient vraiment être malades alors qu'ils étaient juste différents
Ceux qui se sont forcés à nous croire et qui découvrent que nous avions tort
Ceux qui n'ont même pas envie de nous mépriser en retour en nous voyant nous débattre avec nos émotions contradictoires
Ceux qui avaient honte d'avoir peur, et honte d'avoir honte d'avoir peur
Ceux qui le savaient, que le monde était inégalitaire et cruel  
Ceux qui se découvrent légitimes du simple fait d'exister et que le silence soulage enfin
Ceux qui espèrent que le monde d'après ne sera pas aussi dur que le monde d'avant, mais qui entretiennent peu d'espoir
Ceux qui ont l'espérance chevillée au corps, sans savoir d'où elle vient

Nous avions oublié que nous étions fragiles et si dépendants de nos sécurités quotidiennes. 
Ils savent, et luttent, et n'en font pas un titre de gloire. Ils ont même honte de leur colère et de leur tristesse qui nous semblent si illégitimes. 
Ils comprennent en ce moment que si nous trouvons normal de nous plaindre aujourd'hui, ça veut dire qu'ils en avaient le droit hier et qu'ils l'auront encore demain.
Par tous ceux-là, je comprends aujourd'hui pourquoi Jésus disait que c'était eux qui entreraient en premier dans le Royaume des Cieux, et que nous aurions tout intérêt à nous reconnaître en eux pour y entrer aussi, avant que le monde ne reprenne sa course folle et que nous ayons oublié.
Ne cessons pas d'échanger nos vidéos rigolotes, nous en avons besoin. Ne lâchons pas nos téléphones, ils sont une ligne de vie. Ne lâchons pas sur l'essentiel, qui est de se sentir vivant même au milieu de ce qui semble mort. Mais n'oublions pas - surtout n'oublions pas que notre exceptionnel d'aujourd'hui, c'est l'ordinaire de tous les jours pour beaucoup. 

Van Gogh, Les mangeurs de patates

dimanche 12 avril 2020

Parmi les vivants

"Si l’on me disait que le monde devait se finir demain, j’irais planter un pommier..." 
On attribue souvent cette phrase au réformateur Martin Luther. En réalité, cette phrase n’apparaît pas dans les écrits de Luther : on la trouve pour la première fois parmi les chrétiens de l’Église allemande, au début des années 1940, au creux le plus noir, le plus terrifiant de l’histoire en marche. Une phrase qui dit que le monde semble finir, et pourtant qu’il reste la place pour une décision. Une décision folle, inutile aux yeux du monde, dérisoire et même risible. 
Pourquoi se donner la peine d’aller planter un arbre dont on ne verrait jamais les fruits, dans un monde qui s’achève ? Pourquoi se donner la peine de vivre, alors que la mort s’annonce inéluctable ?
Je vous propose aujourd'hui, en format audio, une méditation pour le dimanche de Pâques.
Belle résurrection à vous ! 

Jean-Marc Pascolo, Pommier en fleur à Murrhardt

vendredi 10 avril 2020

Les mots pour le dire - la tristesse

Cette semaine, et aujourd'hui, Vendredi Saint, en particulier, c'est le moment de dire le deuil, collectivement, pour n'être pas seuls et pour en comprendre le sens. Le deuil, particulièrement, de Dieu. Aujourd'hui, c'est une certaine compréhension de Dieu qui doit mourir : comment comprendre, comment admettre, que celui que Dieu a envoyé parmi nous a été tué et qu'il a laissé faire ça ? Comment comprendre, comment admettre, qu'en plus ce soit une bonne chose ? 
Nous n'avons pas les mots. Individuellement, chacun dans notre coin, nous n'avons pas les mots. Si les églises et les temples se remplissent à Pâques, c'est souvent parce que nous avons besoin de communauté dans ce moment précis. Il faut pouvoir dire ensemble, chanter ensemble, célébrer ensemble ce qui peut l'être, y trouver du sens, ne pas laisser la mort prendre le dessus. Au contraire : célébrer la vie ! 
Alors en ce moment, que nous reste-t-il ? Quels mots avons-nous pour le dire ? Nous faisons en ce moment l'expérience des mots qui manquent. Isolés, nous alternons entre consommation parfois compulsive de mots offerts (sur internet, dans les livres, la presse et la radio, dans les films et les séries, dans les conversations précieuses d'être rares) et retrait, repli sur nous-mêmes, autour du silence. Quels sont nos mots pour dire le deuil, la tristesse, l'absence, la solitude ? 
Nous sommes une société bavarde, ô combien. Et pourtant, nous n'avons pas les mots. Nous ne sommes pas habitués à dire la tristesse. Je ne compte plus le nombre de personnes qui m'ont dit récemment "Je ne suis pas à plaindre", "Il y a pire comme situation". Et c'est sans doute vrai. Mais c'est comme si nous ne pouvions pas communiquer la douleur intime, ténue parfois, débordante parfois, sous prétexte que d'autres pourraient souffrir aussi. 
Ne nous laissons pas prendre au piège du manque de mots pour le dire. Ne croyons pas que, parce que les mots nous échappent, nous pourrions ne pas ressentir. Il est normal d'être triste, d'être en deuil. En deuil de la vie ordinaire. En deuil de ceux qui meurent. En deuil de nos illusions sur notre maîtrise du vivant. En deuil de nos espérances, de nos projets, de nos joies attendues, des relations qui nous sont chères. En deuil, malgré les petites joies et les petits bonheurs. Il est normal aussi de se sentir confusément coupables d'être sains et saufs, alors que d'autres ne le sont pas, alors que d'autres luttent à notre place. 
Le silence du deuil est ce qu'il y a de plus douloureux. Or, les mots existent. Il existent mais ils ne prennent consistance véritablement que si vous les adoptez pour vous-mêmes, si vous les laissez résonner au fond de vous pour donner corps, chair, substance, à ce deuil sans mots. Ne laissez pas les mots des autres recouvrir la tristesse pour tenter de la chasser, ça ne marche pas. Attrapez simplement au vol les mots qui vous aideront à dire la tristesse, simplement pour dire qu'elle est là, qu'elle existe. 
D'avoir dit pour vous-même "C'est vrai, c'est dur" peut vous ouvrir les oreilles à ces mots venus des autres et qui disent "C'est dur, c'est vrai". 
Vendredi Saint, mort de bien des choses que nous aurions pu espérer... mais pas des mots pour le dire. 

Jörg Bräu l'Ancien, retable de Melk (1520)

dimanche 5 avril 2020

Le masque et les faux-semblants

En ce temps de confinement, le mot de "masque" a des échos bien réels et urgents, comme ce qui peut faire la différence entre la vie et la mort. Mais ils y a d'autres masques que ceux-là... 
Nous entrons aujourd'hui dans la semaine des faux-semblants. 
Aujourd'hui, jour de Carême, c'est Jésus qui monte à Jérusalem, impassible, au milieu de la foule en délire qui l'adore et se livre à des manifestations de joie débordante : enfin, le libérateur, le guérisseur, le plus grand des prophètes, le fils de Dieu en personne s'approche, il va livrer la plus grande des batailles ! Enfin ! Mais oui, on l'aime, on l'adore cet homme-là ! 
Il y aura aussi le reniement : les disciples qui lâchent le maître, même celui qui a juré de ne jamais le quitter et qui se surprend à l'abandonner publiquement. Mais oui, on l'aime, mais enfin... si c'est trop dur... 
Il y aura le confinement : les disciples qui, atterrés par la mort du maître, se cachent, terrorisés de devoir subir le même sort si ça se sait, qu'ils sont les disciples de ce maître-là : mais oui, on l'aime... mais il vaudrait mieux que ça reste discret. 
Sommes-nous bien sûrs de n'être pas les mêmes disciples ? attendant la grande libération glorieuse ? renonçant quand ça devient trop dur? cachés parce que c'est trop dangereux ? Ceux qui disent ou qui pensent "Oui on l'aime, mais..." Qui d'entre nous oserait se dire meilleur ? C'est la semaine des faux-semblants, la semaine des masques qui vont bientôt tomber. C'est la semaine où nous sommes invités à admettre que nous aussi, au quotidien, nous portons des masques pour faire face aux circonstances, et que nous sommes toujours prêts à en changer bien vite quand les circonstances changent. 
Entendons-nous : c'est au milieu de ces erreurs de perspective, de ces idées grandioses plaquées sur un Dieu autre, de ces renoncements au coeur des difficultés, que Dieu s'approche et qu'il nous convoque à le suivre. C'est là, et pas ailleurs. C'est avec tout ça comme bagage. Avec nos masques pour bagages. Malgré eux. 
Admettons-le, cette semaine encore, nous préférerions nos masques habituels, ceux qui nous permettent de nous confronter à autrui sans perdre la face, les petits arrangements avec nos vérités, les petites histoires qui nous font paraître meilleurs et plus aimables. 
Qu'il nous soit donné de poser ces masques pour être en vérité autant que faire se peut. Qu'il nous soit donné de rencontrer autrui avec sincérité, sans crainte et sans fard, lorsque c'est possible et que dans ce temps de communications virtuelles, nous ne devenions pas de simples porteurs de masques.
Si nous avons foi en Dieu, nous le savons : devant lui, pas de masque possible, ni pour lui, ni pour nous. Cette semaine sainte, c'est cela qui se joue pour nous... 

Giotto

mercredi 1 avril 2020

Il y a des jours comme ça

- Il y a des jours comme ça, mon chaton, ...
- Oooh miah.
- Je te demande pardon ?
- Je te connais, mon humaine. Quand tu commences comme ça, ça fait pas un pli, tu me chasses de ta bible où je suis augustement assis et tu racontes des trucs à n'en plus finir. 
- Je vois. Je vois.
- Te vexe pas, mon humaine. C'est juste pour miaouter. Tu voulais dire quoi ?
- Je sais plus.
- Alors dis autre chose, ô pourvoyeuse de mots.
- Alors, la recette des écorces d'agrumes confites. Juste pour dire. 
Bien laver et brosser des agrumes non traités : citrons, oranges, pamplemousses, kumquats. Les peler à vif avec un couteau bien aiguisé (c'est-à-dire prendre toute la peau jusqu'à la chair). On se retrouve avec de grandes languettes d'écorce qu'on recoupe en bâtonnets (sauf pour les kumquats qu'on laisse entiers). Mettre dans une cocotte, couvrir d'eau froide, mener à ébullition, puis égoutter. Couvrir à nouveau d'eau froide, mener à ébullition, etc., encore deux fois, ceci afin de se débarrasser de l'amertume, puis laisser bien égoutter.
Peser et verser dans une cocotte avec le même poids de sucre blanc. Laisser reposer toute une nuit. Le lendemain, mettre à feu très doux (il ne faut pas laisser bouillir) et laisser confire tout doucement pendant deux ou trois heures. Laisser refroidir. Recommencer le lendemain et ainsi de suite jusqu'à ce que le liquide restant soit devenu très épais. Poser les écorces confites sur du papier sulfurisé et les laisser sécher, de quelques heures à quelques jours selon la chaleur et la sécheresse ambiantes. Enfin, rouler les écorces (ou les kumquats entiers) dans du sucre ou, pour les plus aventureux, les couvrir de chocolat fondu. 
- Allez viens, mon chaton, on va s'ouvrir une boîte de sardines.
- J'aime bien quand tu causes comme ça, mon humaine.

Lucas Cranach l'Ancien, L'Arbre de la connaissance

mardi 31 mars 2020

Les mots pour le dire

L'effort n'est pas encore pour maintenant. Dans quelques jours, déjà, il faudra se confronter à la perspective d'une vie qui résiste à la mort... mais pour l'instant, ce qu'il nous faut, ce sont des mots pour dire la mort. Pour la dire sans éviter de la regarder en face. Pour la dire sans hésiter à souffrir à cause d'elle. 
Pour la dire, surtout, pour d'autres que nous-mêmes. Pour tous ceux qui l'affrontent au quotidien, qui se battent contre elle. Pour tous ceux que nous avons oubliés, à nos frontières, dans nos bidonvilles, dans nos prisons, dans les failles et les points aveugles de notre société. C'est le moment de dire la douleur de la pauvreté, pas la belle, celle que nous souhaitons, celle de la simplicité et de la clarté par manque d'encombrement, non, l'autre, la misère, la terrible, celle qui ne sait pas d'où viendra le prochain bout de pain. C'est le moment de nous lamenter avec celles qui souffrent parce qu'elles sont physiquement plus faibles qu'un homme, empêtrées dans l'obligation de rester et qui n'ont même pas les mots pour dire la culpabilité. C'est le moment aussi de dire le refus de l'avidité qui condamne les uns au trop de tout et les autres au manque de tout. Nous avons les mots pour cela, nous avons la révolte pour cela. Nous avons le temps pour cela. 
Toi, Dieu, pourquoi as-tu abandonné ? Pourquoi as-tu renoncé à accompagner ceux qui souffrent, ceux que nous avons, nous, oubliés ? Pourquoi es-tu si absent ? 
Nous avons les paroles faciles pour dire que tu es là malgré tout, que tu luttes avec nous, contre la misère et la douleur et la peur, et pourtant, notre expérience de chaque jour, c'est que tu nous laisses nous débattre seuls. Si elles sont trop faciles, ces paroles, elles tuent, elles nous font baisser les bras, détourner le regard, oublier la douleur. 
On ne peut les dire en vérité qu'en ayant fait l'expérience de ta présence malgré tout. On ne peut les dire que si on se met soi-même à l'épreuve d'en être relevés. 
Pour l'instant, nous avons les mots pour nous lamenter avec le monde, parce que nous ne craignons pas de rejoindre le monde avec ces mots-là. En vérité. 
Bientôt, dans quelques jours, nous serons appelés à croire bien plus incroyable que cela : que la mort a été vaincue. C'est beaucoup plus difficile à croire parce que nous n'avons pas les mots. La mort, nous la voyons, nous la craignons, nous nous en lamentons avec le monde. La résurrection, c'est autre chose... Qui nous donnera les mots pour la dire ? 
Peut-être que de ce creux, de cette absence de mots au coeur de tous ces maux, naît doucement le désir puissant de cette vie nouvelle qui s'apprête à surgir... 

Dirk Van Baburen, Le Couronnement d'épines

vendredi 27 mars 2020

C'est pas juste

C’est pas juste ! 

Si vous êtes parents, vous connaissez le syndrome du « biscuit cassé ». Ce moment éprouvant où votre enfant, fatigué, ou éprouvé, ou affamé, prend un biscuit pour se remettre de ses émotions, et que, malheur, le biscuit se casse entre ses doigts... C’est pas juste ! En cet instant, c’est comme si tous les malheurs de la terre se concentraient dans ce biscuit cassé. C’est pas juste... c’est pas juste qu’une telle chose m’arrive, alors que je n’ai de contrôle sur rien dans mon existence, et même cette toute petite chose-là m’échappe. C’est pas juste, parce que ce qui devait me consoler me confronte au non-sens de l’existence. C’est pas juste, parce que les plus grands sont les plus forts et qu’ils peuvent taper dans la cour de récré. 

Mais c’est pas juste aussi, parce que ceux qui n’avaient rien fait sont morts. De façon absurde, sur la route des vacances. De façon amère, sur la route de l’exil. De façon malheureuse et souvent tragique, dans un lit d’hôpital. Toutes ces morts nous accablent, toutes les morts n’ont aucun sens. Et chacun de nous a son propre biscuit cassé, ce moment où une toute petite chose finit par nous faire exploser de colère et de révolte face à toutes les grandes choses auxquelles nous ne pouvons rien. C’est pas juste... en effet, ce n’est pas juste. 

Au cœur de l’Ancien Testament, déjà, cette révolte contre la fatalité s’exprime dans le livre de Job. Job, vous vous en souvenez, est un homme riche, qui a tout – possessions, respect de ses contemporains, une famille merveilleuse, une épouse fidèle, des amis, et un Dieu sur lequel compter. C’est un homme plus que respectable. L’auteur (ou les auteurs) du livre de Job prend un soin infini à présenter le portrait d’un homme parfait, plus que parfait, un parangon de vertu et de grâce humaine. Celui qui n’avait jamais rien fait de mal dans sa vie, que Dieu même respectait, et qui poussait le zèle religieux jusqu’à offrir des sacrifices pour des fautes même pas commises, au cas où. S’il existait un grand livre des fautes et des mérites, il serait du côté des parfaits. S’il existait un grand livre des indulgences, il pourrait racheter tous les maudits du purgatoire... 

Alors tout ce qui lui arrive – c’est pas juste. Vraiment, c’est injuste. C’est même l’exact contraire de la justice. Et là encore, les auteurs du livre de Job le mettent en scène par le personnage du Satan, le diviseur, le fourbe, le malicieux. Personnage imaginaire certes, mais qui représente tous ces doutes qui nous tenaillent au fond, toutes ces pensées mesquines et bien humaines : pourquoi est-il bon, celui-là ? Pourquoi a-t-il tout ? Quel secret contrat a-t-il passé avec le bon Dieu, pour que toutes ces bonnes choses lui arrivent, alors que moi... c’est pas juste... Il y a un Satan en nous, qui vient semer le doute au cœur de la foi la plus ancrée... 

Le moine Martin Luther, quelques siècles après Job, était en proie au même doute. Et quand je dis doute, je devrais dire angoisse, l’angoisse la plus profonde, de celle qui vous tient aux tripes de jour comme de nuit et ne vous laisse pas un instant de repos, juste des moments plus calmes. Dans ses moments calmes, Luther croyait pouvoir satisfaire Dieu – ce Dieu de toutes les religions, des plus rigoristes aux plus profanes, le Dieu de notre imaginaire, le Dieu terrible et vengeur qui pèse les âmes et les cœurs et attribue à chacun selon ses mérites. Ce Dieu-là est impossible à satisfaire. Les exigences de ce Dieu-là sont infinies. Comment être juste face à un tel Dieu ? Dans ses moments plus calmes, Luther y mettait pourtant tout son zèle, réalisant toutes les œuvres humaines qu’il est humainement possible de faire, jeûnant, priant, se privant, pour atteindre à la perfection. Mais jamais il ne pouvait tout à fait écarter la colère de ce Dieu-là, qu’il sentait toujours prête à s’abattre sur lui. Il écrira plus tard, à propos de cette période de sa vie : « J’étais chevauché, jour et nuit, par une bête féroce, et je ne savais si c’était Dieu ou si c’était diable ».

C’est de cette angoisse, de cette confrontation, jour et nuit, avec ce Dieu terrible, qu’est née la Réforme. Luther raconte cette expérience : « Moi qui, vivant comme un moine irréprochable, me sentais pécheur devant Dieu avec la conscience la plus troublée et ne pouvais trouver la paix par mes bonnes actions, je haïssais d’autant plus le Dieu juste qui punit les pécheurs, et je m’indignais contre ce Dieu, nourrissant secrètement sinon un blasphème, du moins un violent murmure... » 

Luther vivait comme Job, accablé de malheur et de désespoir. Après toutes ces années où il tentait de sauver son âme, dégoûté de lui-même et de ce dieu, dégoûté des marchandages sordides où se trouvait acculé, c’est en lisant la Bible que, pour lui, la lumière est venue déchirer les ténèbres. « Le juste vivra de la foi... » Dieu fait de toi un juste. C’est ça, la justice de Dieu. 

Luther avait fini par comprendre ça. Dieu n’attend pas que tu soies juste pour t’aimer. Il t’accepte et c’est ça qui te rend juste. La justice, ça se reçoit. Sans rien à y faire. Sans avoir à la gagner. Autrement dit : il n’y a pas de condition à remplir, pas d’œuvres à accomplir, pas de sacrifices à faire. Tu es rendu juste. Il ne s’agit pas de se conformer à quoi que ce soit, simplement d’accueillir ce don inouï. Crois-tu cela ? 

Comprends-tu cette révélation qui a déchiré le ciel ? Parce que c’est un nouveau soleil qui se lève sur nos vies, lorsque vraiment nous le croyons. La foi qui naît en nous, c’est un cadeau, c’est la confiance toujours possible, c’est le roc de notre vie, la valeur de notre vie. C’est une révolution spirituelle, qui nous permet de reconnaître notre juste place. Nous sommes rendus justes ; nous pouvons nous risquer à vivre comme des justes, parce que nous n’avons plus à le gagner. 

Comprendre cela, c’est être délivré de tous les dieux obscurs et accusateurs, de tous les dieux qui ne nous aiment qu’à condition d’être conformes, qu’à condition de faire ce qu’il faut. Il ne « faut » rien ! C’est donné.

C’est la naissance d’un nouveau Dieu ! Entendez-moi bien, je ne dis pas que la Réforme a créé un nouveau Dieu qui viendrait supplanter tous les autres, meilleur, plus costaud, plus performant, plus puissant. Non : rien ni personne ne peut enfermer Dieu dans une boîte, les protestants pas plus que les autres ! Mais les protestants, s’ils continuent à protester, le font toujours, doivent toujours le faire, pour dire et répéter que Dieu se révèle sous un nouveau jour, lorsqu’il vient renverser notre « c’est pas juste ». 

Et vous le savez, tout le livre de Job nous montre ce pauvre Job, accablé par le malheur, et qui doit encore faire face à ses « amis » qui veulent à tout prix lui faire dire que tout ça doit bien avoir une raison, qu’il a bien dû faire quelque chose pour s’attirer tout ce malheur. Nous savons, nous, que ce n’est pas le cas. Dieu lui fait confiance, à Job, toujours. C’est ce satané Satan qui sème le doute, qui sème la méfiance, qui insinue... 

Le malheur de Job, tous les malheurs qui s’abattent sur l’humanité, ne peuvent jamais être justifiés. Rien, jamais, aucune volonté divine ne saurait justifier le malheur. Il s’agit pour nous, aujourd’hui, de savoir de quel côté nous serons. Le côté des accusateurs, ceux qui, pour préserver leur vision du monde, leur peur de Dieu, accuseront les malheureux de leur malheur ? Ceux qui enfoncent dans la culpabilité, qui édictent des décrets qu’ils attribuent à Dieu, qui cherchent à imposer un ordre moral et religieux, qui sèment le doute et la culpabilité ? Ou du côté de ceux qui, en silence, se tiendront aux côtés des malheureux pour les accompagner, dans la faiblesse assumée de leur humanité ? Ceux qui disent « tu l’as sûrement mérité » ? Ou ceux qui disent « non, c’est pas juste » ?

Dieu accompagne nos révoltes et s’y rend présent. Si vous ne le croyez pas encore tout à fait, rappelez-vous... Dieu n’est pas resté planqué dans le ciel, à juger de loin les petites affaires des hommes. Les affaires des hommes, et jusqu’aux plus sordides, il les a connues. Il a fait le choix d’entrer dans l’histoire humaine, en humain, pour les vivre jusqu’au bout avec nous. Dans la faiblesse de la naissance. Dans la détresse de la mort. Pour que nous n’en restions pas prisonniers. Pour que nous puissions les traverser. Et protester. Ne jamais cesser de protester. Contre ce qui, dans le monde et jusque dans notre propre cœur, voudrait faire croire, nous faire croire, que Dieu est un Satan. 

Albrecht Dürer, retable Jabach (probablement commandé par Frédéric le Sage pour célébrer la fin de l'épidémie de peste en 1503)