mardi 17 mars 2020

Et soudain tout s'est arrêté

Aujourd'hui, un texte du professeur de théologie pratique et exégète Élian Cuvillier, partagé avec vous

Jeudi 12 mars 2020, allocution du président de la République : pour lutter contre la propagation du Coronavirus, il annonce la fermeture des écoles, des collèges, des lycées et des universités. Il demande aux plus âgés d’entre nous de rester chez eux et à toute la population de limiter autant que possible ses déplacements. Le lendemain, le premier ministre ajoute que les rassemblements de plus de cent personnes sont interdits. Samedi 14 mars, ce sont les rassemblements non indispensables qui sont interdits (restaurants, bars, cinémas, commerces non alimentaires, cultes publics…). 
Et soudain, tout s’arrête ! Les entrepreneurs, les investisseurs, les sportifs, les églises, les associations, les commerces non essentiels etc. : plus rien ou presque ne fonctionne. Les frontières se ferment (l’espace Schengen n’est plus qu’un souvenir), les supermarchés sont pris d’assaut (comme à la veille d’une guerre), le libéralisme économique chancelle… Au passage, plus question de migrants qui meurent en Méditerranée, ni du conflit syrien qui tue toujours autant et tant d’autres malheurs qui frappent les populations moins favorisées que les nôtres : les médias ont d’autres préoccupations. Même le réchauffement climatique semble ne plus exister !
Tout ce que nous entreprenons et qui nous paraît essentiel n’est en somme que très secondaire : il suffit d’un virus pour que la machine se grippe. La bourse dévisse, le commerce mondial est au plus mal et tout semble figé. La Babel moderne est remise en question… provisoirement, certes, mais quand même ! L’avenir dira s’il était raisonnable de prendre toutes ces mesures. Politiquement, ça l’était, c’est clair. Pour le reste, il faut attendre : principe de précaution et peur de se tromper obligent. 
Mais déjà un premier enseignement : on s’aperçoit, un peu surpris, que l’arrêt généralisé de l’activité (économique, touristique, culturelle, cultuelle et intellectuelle…) ne change rien au cours réel des choses : la terre continue de tourner, la nature de fleurir au printemps, les animaux de vivre. Profitant même du ralentissement de l’activité, la pollution diminue, l’air devient plus respirable. Ironie du sort, le virus est un agent anti-pollution d’une redoutable efficacité. Un peu comme si la nature avait trouvé le vaccin (un virus !) pour se prémunir des humains décidément trop nuisibles pour elle. 
De quoi avons-nous donc si peur ? Pas du dérèglement climatique et de la fin du monde (n’en déplaise aux écologistes). Pas de l’immigration et du terrorisme (n’en déplaise aux nationalistes). Pas de la crise économique et du prix de l’essence (n’en déplaise aux Gilets Jaunes). Pas du chômage et de la modification des régimes de retraite (n’en déplaise aux syndicalistes et aux économistes). Pas des changements bioéthiques (n’en déplaise aux éthiciens et aux religieux). Non. Le seul consensus véritable sur lequel tout le monde se met d’accord aujourd’hui — quelles que soient ses opinions politiques, religieuses ou philosophiques — c’est la peur de la mort sous la forme d’un virus incontrôlable. 
De quoi le Coronavirus est-il le nom ? De ce que nous ne sommes plus en mesure d’accepter ce que Freud nomme le sentiment de finitude et le fatum (la fatalité). On pourrait dire aujourd’hui : l’incertitude. Notre société technicienne prétend tout contrôler et finalement elle n’a peut-être jamais été aussi fragile. Tout est prévu… sauf l’imprévisible. Et, ce que les sociétés encore traditionnelles ou plus précaires économiquement doivent supporter quotidiennement (il suffit d’aller faire un tour dans certains pays d’Afrique pour le réaliser), nous ne l’acceptons tout simplement plus. Que l’on puisse mourir d’un virus, d’une maladie imprévue, sans que l’État ou les services de santé n’y puissent rien, cela nous est devenu insupportable. Que nous ne puissions nous prémunir nous-mêmes et ceux que nous aimons, nous « assurer », contre l’imprévisible, nous est devenu inacceptable. 
Et pourtant, tel est bien peut-être un des enseignements premiers de ce que nous vivons, et quel que soit le nombre de victimes que le coronavirus fera : nous ne sommes pas maître de la vie. Nous pouvons essayer de prévoir, nous protéger — et il est normal que nous le fassions — il n’empêche : ultimement la fragilité première de notre condition humaine ne cesse de se rappeler à nous.
Alors quoi, rien d’autre à dire que ce constat un peu pessimiste ? Et bien si justement. Car, ce constat n’est pas aussi pessimiste qu’il n’y paraît. Le rappel de notre humaine fragilité peut au contraire être l’occasion d’un optimisme dynamisant. Non, nous ne sauverons ni le monde, ni nous-mêmes. Mais, une fois débarrassés de ce poids trop lourd pour nos épaules de démiurges improvisés, nous pouvons alors sereinement et paisiblement agir pour permettre qu’il soit possible d’habiter le monde, et de vivre l’existence précaire qui est la nôtre, aussi bien que possible. Pour nous, nos proches et tout ceux qui nous entourent. Rien de bien extraordinaire en somme. Cela s’appelle : essayer d’être, de devenir et de rester humain. Avec les autres. Car Freud auquel je faisais allusion disait, qu’outre la finitude et le fatum, le troisième problème qui se pose à l’humain… c’est l’autre. L’autre avec qui il faut bien vivre. Et c’est aussi cela que nous rappelle, en creux, le Coronavirus : comment vivre avec l’autre pour qu’il ne soit pas ce poison viral qui m’effraie, cet impur qui me met en danger et dont je dois me tenir éloigné, mais cet autre, imparfait comme moi mais irremplaçable, avec qui je dois essayer de vivre au quotidien. 
Elian Cuvillier

Frans Hals, Young Man with a Skull

lundi 16 mars 2020

Ambiance de fin d'un monde

C'est, aujourd'hui, un temps bien sombre, pour nous tous qui sommes arrachés à nos habitudes, à notre vie, à notre insouciant égoïsme. Nous ne semblons plus avoir de contrôle sur les événements, obligés de les subir et de faire au mieux pour protéger ce qui peut l'être. Doutant, sans doute, de nous-mêmes, de notre monde et peut-être de Dieu. 
Voici Ezéchiel. Vous le voyez, Ezéchiel sur son rocher ? Il rumine.
Il se souvient de l'arrachement lorsque le roi de Babylone, Nabuchodonosor, a contraint à l'exil tous les gens importants du peuple de la petite terre d'Israël, juste pour empêcher tous les autres de se rebeller. Là au moins, il pouvait les surveiller. Loin de la terre promise et donnée, loin de Jérusalem et du Temple, loin leur famille, leur héritage, leurs racines, le petit groupe arraché à son monde survit. C'est un temps bien sombre.
Parmi ces gens exilés à Babylone se trouvait un jeune homme, Ezéchiel. C’était le fils d’un prêtre, c’est-à-dire d’un homme dont le métier était de représenter le peuple d’Israël auprès de Dieu, dans le grand temple de Jérusalem. Ezéchiel, lui aussi, était devenu prêtre. Seulement voilà : il n’était plus à Jérusalem, il se trouvait bien loin, dans la lointaine Babylone. Ezéchiel a vécu ainsi cinq longues années, avec les autres exilés, à Babylone, sur les rives du fleuve Kebar. 
Il tournait et retournait dans sa tête des questions terribles. Il voyait les gens de son peuple souffrir, tellement nostalgiques de leur pays et de leur Dieu que certains préféraient se laisser mourir. Les parents ne savaient plus quoi dire à leurs enfants. Les enfants ne savaient plus comment faire confiance à leurs parents. Il n’y avait plus d’espoir. Au bout d’un moment, tout le monde finissait par croire qu’il n’y avait plus de Dieu – c’était moins douloureux. 
Ezéchiel tournait et retournait tout cela dans sa tête, dans son exil à Babylone, au milieu de ses compatriotes. Et l’angoisse le saisit. Il pensait que son métier de prêtre l’obligeait à encourager ses frères à affronter la souffrance, à rester fidèle à Dieu. Mais il ne pouvait pas s’empêcher de se demander... Où était Dieu ? Que faisait Dieu pour son peuple ? Pourquoi avait-il laissé faire ça, pourquoi ne venait-il pas à leur secours ? Que faisait-il pour son peuple, pour tous les peuples écrasés de la terre ? Pourquoi ne venait-il pas mettre un terme à toutes les oppressions et à toutes les souffrances ? Et pourquoi les humains s’acharnaient-ils à faire le mal sur la terre, même ceux qui avaient connu Dieu ? 
Ezéchiel avait l’impression que l’histoire n’avait plus de sens. En tout cas, si elle avait un sens, il ne le comprenait pas. Personne ne pouvait comprendre... Alors Ezéchiel restait des heures à contempler le fleuve Kebar, assis sur un petit bout de rocher, en cette terre étrangère, et il se demandait : "Que fait Dieu ? Où va le monde ?"
Je crois que tous les humains se posent cette question, à un moment ou à un autre. Il arrive toujours un moment où on a l’impression que tout est trop injuste, trop incompréhensible, surtout quand des gens souffrent alors que, bien sûr, ils n’ont pas mérité ça. Mais c’est là, au bord du fleuve Kebar, loin de Jérusalem, loin de la terre promise, que Dieu, pourtant, va parler à Ezéchiel. Il lui apparaît au milieu d’un arc-en-ciel (Dieu semble avoir un truc pour les arcs-en-ciel), et il lui ordonne d'aller parler au petit groupe des gens d'Israël en exil à Babylone. Il est assez remonté contre eux, d'ailleurs, mais il leur envoie ce prophète en le prévenant qu'ils vont probablement refuser de l'écouter (dur métier, prophète). "N'aie pas peur", lui dit Dieu, ni d'eux ni de leurs paroles, "ce sera comme si tu étais entouré de ronces et assis sur des scorpions", mais n'aie pas peur. Et il ajoute une chose tout à fait étonnante : "Quant à toi, l'homme, ne te montre pas aussi récalcitrant qu'eux, écoute ce que j'ai à te dire. Ouvre la bouche et mange ce que je vais te donner." Ezéchiel, pour raconter l'histoire, reprend les mots de la littérature biblique, les mots des prophètes, le rythme et la fureur des récits prophétiques, et il dit ceci : 
"Je vis alors une main tendue vers moi ; elle tenait un livre en forme de rouleau. Il le déroula devant moi : il était écrit des deux côtés ; le texte était composé de plaintes, de gémissements et de cris de détresse." Celui qui me parlait dit : "Toi, l'homme, mange ce rouleau qui t'est présenté, puis va parler aux Israélites." J'ouvris la bouche et il me fit manger le rouleau. Il ajouta : « Toi, l'homme, remplis ton ventre et nourris ton corps avec ce rouleau que je te donne. » Je le mangeai donc et, dans ma bouche, il eut un goût aussi doux que le miel.
N’aie pas peur, ne soit pas effrayé… Ces paroles, c’est à Ezéchiel que Dieu les adresse ; il lui promet même un front "dur comme le diamant". Ne sois pas effrayé : n'aie pas peur de la folie du monde, de l'absurde des événements, du désespoir qui pointe, de la résistance des humains devant une parole qui sauve. 
Lorsque Dieu dit à Ezéchiel, n’aie pas peur, il ajoute : mange ce livre. Ça, c’est bien la dernière chose à laquelle nous, nous aurions pensé pour faire face à peur ! Manger un livre ! Mange un livre et parle, dit Dieu. Mange le livre des lamentations du peuple, toute l’amertume, toute la colère, tout le découragement… mange l’histoire désespérée, les espoirs inaboutis, les révoltes sans lendemain. Et curieusement, tout cela, dans la bouche d’Ezéchiel, a goût de miel. Et curieusement, cela lui donne la force, le courage de faire face à la peur, et de parler. 
Au fond, c’est une parabole de ce que nous faisons lorsque nous lisons la Bible. Nous ne la lisons pas comme un conte de fées plein de gentilles princesses et de preux chevaliers (même s’il y en a quelques-un.es), mais comme le livre qui nous raconte le monde, avec sa violence et ses compromissions, ses détours et ses accidents, ses malheurs et ses terreurs. Et puis ses beautés et son espérance. Lorsque nous lisons ce livre, lorsque nous « mangeons », nous grignotons, nous savourons ce livre, nous n’en tirons pas un savoir, une sécurité, qui nous protégerait de tout. La Bible ne recèle pas un savoir. La Bible, dans notre bouche, a un goût de miel. Elle nous dit "n’ayez pas peur", comme elle l’a dit à tant d’autres être humains avant nous. Et comme à eux, elle nous donne la parole… Parle, et n’aie pas peur… N’aie pas peur, et parle… 
A notre tour, nous pouvons parler, sans peur. Nous pouvons dire au monde l’espérance qui nous porte. Nous pouvons consoler les exilés. Nous pouvons risquer une parole difficile, exigeante. Qui tient en ces quelques mots : n’ayez pas peur ! ne cédez pas à la peur ! Dieu aime le monde, que vous le sachiez ou non, Dieu aime le monde, et il ne se résout pas à l’abandonner. Il est venu jusqu’au cœur du monde pour nous y rejoindre, jusque dans le pire de notre humanité. Et il n’est pas prêt de déserter… 
N’ayez pas peur ! ayez confiance en vous, parce que c’est par vous que Dieu agit dans le monde. Faites ce que vous pouvez. 
N’ayez pas peur ! ce n’est pas le malheur qui a le dernier mot sur nos vies. 
N’ayez pas peur ! ne vous résignez pas à croire que Dieu est absent, ne vous résignez pas à croire que vous êtes seul et que tout est perdu.
N’ayez pas peur ! quand la foule se jette sur une idée, quand la foule s’émeut et en reste à l’émotion dans de beaux élans spontanés et bruyants, vous, vous êtes fondés sur autre chose.
N’ayez pas peur de montrer à tous les humains la même tendresse que Dieu vous porte. 
N’ayez pas peur ! soyez certains que c’est Dieu qui agit pour le bien, en nous et par nous, et ne craignez pas de vous abandonner à cette grâce qui agit. Nous serons peut-être obscurs, discrets, humbles, mais nous aurons le courage inébranlable que nous donne la grâce. Courage de dire "non" à tout ce qui avilit l’humain. Courage de dire "oui" à ce qui le réconforte et le soutient, même minuscule, même temporaire, même si demain est incertain. 
N’ayez pas peur… 

Gustave Doré, La vision d'Ezéchiel

mercredi 24 avril 2019

Pour les gourmets ou les affamés ?

- Mon humaine, tu es mon infini.
- Mon chaton, je sens que je devrais me sentir flattée, mais ça sent le coup fourré.
- Allons, allons, humaine de peu de foi en ton chat ! 
- Mouais, j'en ai vu d'autres en la matière, mon filouchat.
- Ce que je voulais dire, mon humaine, c'est que tu es mon infini parce que quand il n'y a plus de croquettes, c'est toi qui en remet, et donc je n'en manque jamais, jusqu'à l'infini et au-delà.
- Tu es sûr de tes références, chaton ?
- Et toi ?
- Je... Bref. Je comprends, tu me vois comme la pourvoyeuse fidèle de croquettes, lesquelles te garantissent de survivre, sinon de vivre. Il y a une leçon à en tirer ?
- Je te tendais la perche, mon humaine.
- Je te reconnais bien là, mon chaton. Alors si c'est moi qui m'y colle : ça m'évoque en effet une question importante qui se pose à la théologie aujourd'hui. Faut-il la voir comme l'outil qui permet de rendre plus compréhensible et plus crédible pour les athées comblés de tout cette "bonne nouvelle" à laquelle nous croyons ? ou comme l'outil qui force l'Eglise à se confronter sans relâche et sans concession à l'urgence d'un profond besoin de justice et d'amour pour tous, y compris les sans-grade et les oubliés, quitte à choquer, quitte à bouleverser les choses et l'ordre du monde ? En d'autres termes, faut-il me voir comme la distributrice de croquettes de qualité, bio et goûteuses, que tu peux déguster à loisir même si tu n'as pas faim, ou comme celle qui lutte avec toi contre l'urgence d'une faim toujours renouvelée ? Tu me suis ?
- Ben... je ne suis pas sûr de saisir l'urgence de la chose, à vrai dire.
- Parce que tu n'as jamais faim, mon chaton. Mais pour ton congénère qui vient mendier tous les matins sur le bord de la fenêtre, tout efflanqué et misérable, c'est autrement urgent. 
- Dois-tu travailler pour les gourmets ou pour les affamés, c'est ça ta question ?
- En un sens, oui, c'est ça... J'aimerais avoir tous les jours le courage de me confronter aux questions urgentes, difficiles, où l'éthique se situe sur une ligne de crête, où parfois on ne peut pas trancher définitivement... ne pas craindre de se confronter à la réalité de ce monde-ci... ne jamais se résoudre à trouver seulement les réponses qui nous brossent dans le sens du poil... 

Chats errants

lundi 22 avril 2019

Pâques commence aujourd'hui

Pour nous, Pâques commence aujourd'hui. 
Hier, nous avons célébré la résurrection de Jésus et esquissé ce qu'elle signifie pour nous encore, à l'époque qui est la nôtre, dans une joie profonde. Mais aujourd'hui ? N'allons-nous pas oublier un peu facilement ce que nous avons dit et entendu hier, et qui pourtant nous rendait si heureux ? 
Un texte biblique met en scène ce doute et cette peur. Dans l'évangile selon Jean, au chapitre 21 (dont beaucoup d'exégètes sont d'accord pour dire que c'est un ajout tardif au texte original), nous lisons l'histoire de quelques disciples qui retournent, quelque temps après la résurrection, à leur vie quotidienne. Ils étaient pêcheurs et ils retournent à leurs filets. Comme si, au fond, il ne s'était rien passé. Ou comme si ça avait de l'importance au moment où ça se passait, mais que maintenant, la poussière était retombée et qu'il n'y avait plus qu'à retourner à la vie ordinaire, celle d'avant tout ça, d'avant la parenthèse.
Et nous ? Est-ce que nous ne serions pas un tout petit peu tentés de faire la même chose, un peu écoeurés par tout ce chocolat ? 
La vie à laquelle retournent ces hommes (car il n'y a là que des hommes) est dure. D'ailleurs, cette nuit-là, la nuit où ils retournent au travail, ils ne prennent rien. Jusqu'au moment où un inconnu leur conseille de jeter leurs filets ailleurs : boum, plein de poissons. Poissons inutiles d'ailleurs puisque le repas est déjà cuit lorsqu'ils finissent tous par débarquer : c'est Jésus qui a préparé le repas, sur la plage. 
Sur les rives de nos vies, ce n'est pas l'ordinaire qui importe désormais. C'est l'excès, la surabondance, le trop, l'immense... qui naît de rien du tout, d'une parole. Par la grâce d'une simple parole, nous recevons au-delà du nécessaire, bien au-delà. Du simple fait de reconnaître un inconnu, un Autre tellement Autre qu'il est déjà sur un autre rivage que nous, nous vivons l'extraordinaire. 
Aujourd'hui, nous sommes appelés à être, dans l'ordinaire de nos vies, les disciples de cet homme-là. Et à accepter de vivre l'extraordinaire même au coeur de notre vie la plus ordinaire, même si nous n'osons pas lui demander qui il est, même si nous n'y croyons plus, même si nos filets reviennent vides à chaque fois. Une fois encore, jeter nos filets : l'image même de l'espérance... 

Rubens, La pêche miraculeuse

samedi 20 avril 2019

Le temps du deuil



Aujourd'hui, c'est ma collègue et amie Isabelle qui médite pour et avec nous... 

J’aime le samedi saint.
Je crois même que c’est le jour de la semaine sainte que je préfère... Celui qui est loin de toute l’agitation et des fortes émotions des jours précédents, mais pas encore dans la joie absolue du lendemain... et pourtant on la sait là, toute proche !
C’est le jour du grand silence, celui où nous nous souvenons qu’ « il est allé prêcher même aux esprits en prison »[1]. C’est là que nous avons le temps de « repasser toutes ces choses dans [notre] cœur », comme Marie[2]. Nous, les disciples de 2000 ans plus tard (à peu près), nous avons le loisir de méditer sur tout ce qui s’est passé en ces-jours-là... en connaissant la suite de l’histoire.
Et pourtant, les premiers, de disciples, n’étaient pas calmes et tranquilles en attendant le lendemain.
Les évangiles ne nous racontent pas ce qu’ils ont fait le samedi, le shabbat qui a immédiatement suivi la mort de Jésus.
Ils n’ont pas pu s’étourdir d’activité, puisque c’était shabbat. Peut-être sont-ils allés aux offices de la Pâque juive, puisqu’ils étaient à Jérusalem pour cette fête.
Le jeudi soir, ils avaient fêté avec leur rabbi, puis ils s’étaient endormis alors qu’il leur demandait de prier avec lui. Quand on était venu le saisir, ils s’étaient tous enfuis[3].
Pierre avait suivi de loin, mais pour le renier par trois fois.
Jean et Marie étaient au pied de la croix... donc ils n’avaient aucun doute de l’issue de cette histoire folle, l’issue de ce temps qu’ils avaient passé à suivre Jésus sur les routes de Galilée et de Judée : celui qu’ils avaient admiré, aimé, envié, était mort, comme les deux brigands condamnés à mort en même temps que lui.
Déni, colère, marchandage, dépression, acceptation...ces phases classiques du deuil, ils n’ont pas eu le temps de les parcourir en une journée. Comme pour tout le monde, elles ont été plus ou moins mélangées, avec des aller-retours de l’une à l’autre. Mais ils ont au moins eu cette journée... et puis 40 jours ensuite, du dimanche de Pâques à l’Ascension, pour comprendre tout doucement qu’ils ne retrouveraient jamais leur vie d’avant, même si le Christ était ressuscité. 
Les premiers disciples ont eu le temps du deuil...
Mais aujourd’hui, nous avons tendance à oublier le samedi saint, le temps du deuil.
Nous nous agitons pour préparer la fête du lendemain, voire même, dans bien des églises chrétiennes, nous avançons la fête du matin de Pâques pour fêter la résurrection dès le samedi soir.
D’accord, la journée liturgique commence le soir, comme la journée était comptée dans le Proche-Orient : d’un coucher du soleil à l’autre.
Mais ce que les évangiles racontent, eux, ça n’est pas une mort presque immédiatement suivie par la nouvelle de la résurrection. Comme le dit le symbole des Apôtres, c’est « le troisième jour » qu’il est ressuscité des morts – 3 jours, le temps de croire vraiment à sa mort, avant d’être complètement retournés par sa Vie.
Notre monde, aujourd’hui, tente d’éviter le deuil, la perte, jusque dans ses célébrations pascales. 
Nous le voyons tout autour de nous, et tout particulièrement en ces jours où l’incendie de Notre Dame de Paris est balayé en quelques heures par les promesses de dons et de délais courts pour sa reconstruction. Enfin quelque chose à quoi on peut remédier : pas de personnes décédées comme les migrants en Méditerranée ou ailleurs ; pas de gilets jaunes qui refusent de rentrer chez eux et d’arrêter de manifester que rien ne va plus pour eux ; pas de gens à la rue qui meurent de froid l’hiver, de chaud l’été, et d’être ignorés chaque jour de l’année ; pas d’enseignants et d’enseignés qui ne se plient pas à la dernière idée de l’un ou l’autre gouvernement pour « tout arranger » ; pas de malades, ou de personnes âgées en EPHAD qui n’en peuvent plus que celles et ceux qui doivent s’occuper d’elles n’en aient plus le temps, plus l’attention, plus la douceur et l’amour requis pour demeurer humain.e.s...
Voilà, avec Notre Dame, ce sont des pierres, elles ne crieront pas si on ne prend pas le temps du deuil, de la mesure de la perte, du respect du souvenir, si, après le premier choc, on ne prend pas le temps du bilan, mais qu’on se précipite dans la reconstruction (De quoi ? Comment ? Par qui ? Pour quoi ?...).
A nous qui croyons, il nous reste le samedi saint. Pour prendre le temps du deuil, la mesure de la perte subie par les premiers disciples, avant d’arriver à la mesure du gain démesuré de Vie pour le monde.
Il nous reste le samedi saint, le jour du silence, le jour où nous prenons avec le Christ le temps de la descente dans les profondeurs.
Et une pierre pour nous aussi, devant un tombeau...

(Chut, demain matin, elle sera roulée...)

Isabelle Alves
[1] 1 Pierre 3, 19
[2] Luc 2, 51
[3] Marc 14,50

Giotto

jeudi 18 avril 2019

Trois jours

Un jour, par la grâce d'une artère cérébrale taquine, je me suis retrouvée à l'hôpital. Pendant trois jours, je n'avais plus qu'une conscience limitée de ce qui se passait, comme s'il avait fallu me retirer en moi-même, au plus loin du monde où je perdais pied.
Que me restait-il ? Peu de choses. Ma pensée se mouvait dans un petit triangle - étrange image et pourtant je n'en ai pas d'autre. Des pensées y tournaient en rond, des regrets, des paroles, des bribes de texte. Plus le temps passait et moins il y en avait. Il n'est plus resté au fond qu'une certitude et une peur. La peur de mourir, et la certitude que même si je devais mourir... quelque chose ne mourrait pas, quelque chose qui au fond ne m'appartenait pas mais appartenait déjà à un autre pays, un autre horizon. Un socle ferme sous mes pieds. Une confiance indéracinable. 
Trois jours : trois jours dans le poisson, comme Jonas, trois jours dans l'inconnu, le temps suspendu. Peu à peu, j'ai été happée par la réalité de ce monde-ci, des paroles humaines, une main amie, précieuse d'être rare et respectueuse. 
Ce tombeau-là n'était pas fermé. Il y aurait d'autres jours, d'autres visages, d'autres sourires, d'autres paroles, d'autres horizons, d'autres mots à dire et à écrire, d'autres liens à créer, et des confiances tissées à savourer encore, pour le bonheur de la vie. 
Aujourd'hui, des humains sont au bord de la mort, d'autres y échappent, d'autres l'ignorent, d'autres en ont peur. Nous n'échapperons pas à cet horizon-là, aucun de nous. Mais je crois que cet horizon-là n'est pas le dernier et qu'un jour, le tombeau s'ouvre, qui nous fait voir la vie autrement. 
Trois jours pour une traversée...



mercredi 10 avril 2019

Celui qui dialoguait tout seul

Hier je vous parlais de Jésus et de son refus de trancher une dispute entre un homme et son frère qui ne se parlaient plus, pour une sombre histoire d'héritage. Cette absence de dialogue m'évoque ce poème du pasteur Niemöller, qui date de 1942 et que vous connaissez sans doute : 
Quand ils sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste. Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste. Quand ils sont venus chercher les juifs, je n’ai rien dit, je n’étais pas juif. Quand ils sont venus chercher les catholiques, je n’ai rien dit, je n’étais pas catholique. Puis ils sont venus me chercher. Et il n’y avait plus personne pour protester.
 Quand il écrit cela, de fait, il dénonce la position morale de celui qui, en toute bonne conscience, estime que la vie de l'autre n'a rien à voir avec lui : que le dialogue avec l'autre est, sinon grotesque, en tout cas inutile. Dans la parabole de l'homme riche qui passe à côté de sa vie, Jésus nous parle d'un homme trop riche, trop plein de tout, incapable d'entrer en dialogue avec Dieu, parce qu'il ne voit pas à quoi ça pourrait bien lui servir : 
"Un homme riche avait une terre qui rapporta beaucoup. Il se disait à lui-même : Que vais-je faire maintenant ? Je n'ai plus de place pour ranger mes récoltes. Il se disait encore : Voilà ce que je vais faire ; je vais abattre toutes mes granges, et puis j'en construirai de plus grandes et j'y mettrai toutes mes récoltes et toutes mes possessions, et je dirai à mon âme : Mon âme, tu as de grands biens ici, pour de nombreuses années. Repose-toi, mange, bois, fais bombance. Alors Dieu dit à cet homme : Abruti, cette nuit même, ton âme te sera demandée, et alors, à qui appartiendra tout ce que tu as préparé ? Moralité : c'est ainsi que vit celui qui thésaurise pour lui-même, au lieu de s'enrichir auprès de Dieu." (Lc 12,16-21)
 Cet homme n'avait pas assez de portes à son goût, de portes à fermer pour y abriter ses richesses... et le couper des autres par la même occasion. C'est le drame des portes : on les utilise pour se protéger, mais elles nous coupent des autres. Plus nous avons de portes, et moins nous sommes en capacité d'entrer en dialogue avec d'autres que nous-mêmes. 
A vrai dire, l'ensemble de cette parabole est basé sur un jeu de mots. Quant l'homme se demande ce qu'il va faire à présent, le verbe grec employé est dialogizomai, un verbe qui a deux sens possibles : soit "calculer en soi-même avec précision" (on a la nette impression qu'il est assez doué pour ça et que c'est la source même de sa richesse) soit "raisonner, discuter avec quelqu'un d'autre". Si on traduit avec le premier sens, c'est bien parce que le deuxième ne semble pas être son point fort : il est incapable d'échanger, de discuter, de raisonner avec quelqu'un, quitte à ne pas être d'accord. Il est d'accord avec lui-même et ça lui suffit. Il n'y a de place pour rien d'autre, personne d'autre. 
Deux significations, deux réalités opposées, un choix à faire. Voilà qui ne peut pas nous laisser indifférents. Ni comme citoyens, ni, bien sûr, comme croyants. Croire, ce n’est pas posséder Dieu en soi-même, dans une absence totale de dialogue et d’altérité, et ce n’est certainement pas prétendre pouvoir imposer son Dieu aux autres par la violence, quelle qu’elle soit. Croire, c’est entrer en dialogue avec Dieu, et se mettre au risque de ce que ce chemin révèlera, de Dieu et de nous-mêmes, liés par cette marche commune. Et c’est, bien sûr, entrer en dialogue avec d’autres. Y compris, et Jésus ajoute, surtout, avec ceux qui ne seraient pas nos partenaires de choix pour un dialogue, ceux qui n’ont pas l’air légitimes, ceux qui n’ont pas l’air dans les clous.
Ceux, en bref, qui étaient comme lui pour ses contemporains, et c’est ce qui l’a conduit sur la croix sous les quolibets des bien-pensants, en toute bonne conscience... Risque à prendre, enjeu de toute fraternité. Choix éthique qu’il nous est possible de refuser. Mais qu’il nous est aussi donné d’accepter...
C'est difficile, c'est vrai. Parce que dialoguer, se lier de confiance avec quelqu’un, c’est prendre des risques, y compris (peut-être surtout) entre êtres humains. Celui de ne pas être d’accord d’abord, et il est inévitable de ne pas être d’accord, parce que nous ne sommes pas des copies conformes les uns des autres, nous sommes différents et pensons différemment. C’est frustrant, c’est éprouvant. C’est le partage de notre humaine condition. Et c’est aussi incroyablement joyeux, et ça ouvre des portes dans notre cœur et dans notre âme, des portes qui ne s’ouvriraient pas toutes seules. C’est ce que nous vivons en Église : que vous soyez là depuis longtemps ou que vous veniez de franchir la porte et choisissiez de rester, vous serez forcément frustrés, peut-être agacés ou en colère à un moment ou à un autre... mais accueillis et accueillants les uns envers les autres, et joyeux de l’être et d’ouvrir des portes les uns pour les autres. La fraternité n’est pas théorique. La fraternité consiste à se donner mutuellement ce que nous ne possédons pas : la parole. Se donner la parole, entendre la parole de l’autre, savoir que la sienne est écoutée, c’est tout l’enjeu de la fraternité. Et c’est aussi le trésor qui nous lie à Dieu. Jésus écoutait toujours... et répondait à côté, ouvrant de nouvelles portes, de nouvelles perspectives.