jeudi 9 mai 2019

Frelon/temps

- Mon humaine, pourquoi tu n'écris plus ?
- Parce que, mon chaton, j'ai très mal à la tête.
- ...
- J'ai un frelon dans le crâne qui n'a pas trouvé la sortie.
- Non ?!! Mais comment il est entré ? par une oreille ? tu as ouvert la bouche dans ton sommeil ?
- C'est une métaphore.
- ... ah oui, je comprends mieux. Ca avait l'air tellement vrai qu'un moment j'y ai cru.
- Je peux te citer pour une prochaine étude biblique sur le Psaume 104, ô chaton mon chaton ?


G. Rossignolo, Le jugement dernier

samedi 4 mai 2019

VDMA

La vision du monde alternative (VDMA) : essayez, vous ne serez jamais déçus.
Vous n'aimez pas les faits qui vous sont présentés ? dites que vous adhérez à d'autres faits, qu'on ne voit pas là tout de suite, mais qui sont autrement probants. 
Vous n'aimez pas les gens qui vous sont présentés ? dites qu'une chose en eux est insupportable à votre dieu et que vous ne pouvez par conséquent ni admettre d'être en leur présence, ni même admettre leur existence (mais enfin, vous avez bon coeur, la preuve, vous admettez quand même qu'ils existent, à la seule condition qu'ils ne se montrent jamais et se fassent oublier). 
Vous n'aimez pas l'idée qu'il va falloir se serrer la ceinture pour que d'autres puissent être nourris, éduqués, soignés ? pas grave, il suffit de croire vraiment que chaque humain est un monde en soi-même qui n'est jamais appelé à se préoccuper des autres. 
C'est très pratique, d'avoir une vision du monde alternative. Vous avez toujours raison. Vous êtes toujours du bon côté d'un débat moral. Vous n'avez pas besoin de vous fatiguer à écouter les autres. Vous pouvez, en toute bonne conscience, imposer votre façon de voir, pas seulement à la table du dîner notez bien, mais aussi dans le monde social, dans les débats politiques et les prises de décision qui en découlent. 
Vous avez un abonnement à des bénéfices substantiels découlant d'une industrie ou d'une autre ? dites que dans votre monde, c'est un droit absolu, et tout ira bien. 
Une vision du monde alternative à la mienne, croyez-moi, je connais : je vous rappelle que je discute tous les jours de religion et de politique avec un chat. On n'a pas exactement la même façon d'aborder l'univers et ses problématiques. Sauf que nous sommes d'accord sur des faits, ce qui rend la vie non seulement supportable mais tout à fait agréable parce qu'elle permet notre communauté. Aux éventuels petits malins qui supputeraient la défaillance de ma santé mentale d'une part et un débat sur l'existence de mon chat d'autre part, je répondrai d'une part que c'est vraiment gentil de vous préoccuper de ma santé mentale mais il ne faut pas (vraiment, il ne faut pas) et d'autre part que pour pouvoir discuter de la vie ou non-vie de mon chat, il faut qu'il soit dans la boîte et donc qu'on ne puisse plus discuter avec lui. CQF(à peu près)D.
Je disais donc, avant d'être interrompue par mon petit délire perso, qu'une vision du monde alternative n'est pas en soi un problème. Elle le devient lorsqu'elle sert à manipuler. C'est alors une vision du monde délirante qui impose le malheur à d'autres et qui ne recouvre qu'un incroyable égoïsme. Je ne suis pas loin de penser que c'est la définition du péché, tel que Luther en parlait : être replié sur soi, inaccessible à tout discours extérieur, à toute relation avec un autre que soi-même. 
Tiens, Luther, justement, il est temps que je lui rende ce qui lui appartient, ou ce qui appartient du moins à ceux qui se réclamaient de lui aux temps premiers de la Réforme : VDMA, ça désigne l'expression latine "Verbum Domini Manet in Aeternum", qui traduit le grec "τὸ δὲ ῥῆμα Κυρίου μένει εἰς τὸν αἰῶνα" dans le premier chapitre de la première épître de Pierre, qui lui-même citait le prophète Esaïe (Es 40,8) :   "וּדְבַר־אֱלֹהֵ֖ינוּ יָק֥וּם לְעוֹלָֽם׃". En hébreu, ça dit en gros : la parole (ou la chose) de notre Dieu reste debout (ou se lève, ou dure) pour des temps très longs (ou pour aussi longtemps qu'il y a des gens pour s'en souvenir). Le bonheur de la lecture midrashique est de déplier ce texte dans des dimensions inattendues. Pierre, dans sa reprise du texte hébreu, enlève la mention de "notre Dieu" pour dire simplement "Seigneur", rendant universel l'accès à ce Dieu-là. 
Il reste un problème. De quelle parole parle-t-on ici ? 
Et si j'en parle, c'est que c'est précisément le coeur du problème dont je parlais au début. Si vous dites que la parole de Dieu désigne la Bible, vous êtes sur une pente glissante : au bout du bout d'un tel raisonnement, il y a la possibilité de dire que la Bible dit la vérité sur tout, y compris les sujets qui relèvent de la science, et donc que le monde a été créé il y a environ 6000 ans puisque la Bible le dit. Il y a la possiblité de fonder sur la Bible une vision du monde alternative, qui ne correspond en rien à des faits sur lesquels tout le monde pourrait se mettre d'accord. Il y a dorénavant ceux qui y croient, et les hérétiques qu'il faut combattre. Il y a la possibilité de fonder un ordre théocratique. C'est une immense tentation (depuis ce côté-ci de l'océan, j'ai l'impression très nette que c'est une tentation à l'oeuvre aux USA en ce moment). 
Vous voyez le problème ? Ca n'a l'air de rien, l'interprétation d'un obscur verset biblique. Mais ça peut renverser les empires. Parce que ça fait toute la différence entre le délire et l'Evangile. 


mercredi 24 avril 2019

Pour les gourmets ou les affamés ?

- Mon humaine, tu es mon infini.
- Mon chaton, je sens que je devrais me sentir flattée, mais ça sent le coup fourré.
- Allons, allons, humaine de peu de foi en ton chat ! 
- Mouais, j'en ai vu d'autres en la matière, mon filouchat.
- Ce que je voulais dire, mon humaine, c'est que tu es mon infini parce que quand il n'y a plus de croquettes, c'est toi qui en remet, et donc je n'en manque jamais, jusqu'à l'infini et au-delà.
- Tu es sûr de tes références, chaton ?
- Et toi ?
- Je... Bref. Je comprends, tu me vois comme la pourvoyeuse fidèle de croquettes, lesquelles te garantissent de survivre, sinon de vivre. Il y a une leçon à en tirer ?
- Je te tendais la perche, mon humaine.
- Je te reconnais bien là, mon chaton. Alors si c'est moi qui m'y colle : ça m'évoque en effet une question importante qui se pose à la théologie aujourd'hui. Faut-il la voir comme l'outil qui permet de rendre plus compréhensible et plus crédible pour les athées comblés de tout cette "bonne nouvelle" à laquelle nous croyons ? ou comme l'outil qui force l'Eglise à se confronter sans relâche et sans concession à l'urgence d'un profond besoin de justice et d'amour pour tous, y compris les sans-grade et les oubliés, quitte à choquer, quitte à bouleverser les choses et l'ordre du monde ? En d'autres termes, faut-il me voir comme la distributrice de croquettes de qualité, bio et goûteuses, que tu peux déguster à loisir même si tu n'as pas faim, ou comme celle qui lutte avec toi contre l'urgence d'une faim toujours renouvelée ? Tu me suis ?
- Ben... je ne suis pas sûr de saisir l'urgence de la chose, à vrai dire.
- Parce que tu n'as jamais faim, mon chaton. Mais pour ton congénère qui vient mendier tous les matins sur le bord de la fenêtre, tout efflanqué et misérable, c'est autrement urgent. 
- Dois-tu travailler pour les gourmets ou pour les affamés, c'est ça ta question ?
- En un sens, oui, c'est ça... J'aimerais avoir tous les jours le courage de me confronter aux questions urgentes, difficiles, où l'éthique se situe sur une ligne de crête, où parfois on ne peut pas trancher définitivement... ne pas craindre de se confronter à la réalité de ce monde-ci... ne jamais se résoudre à trouver seulement les réponses qui nous brossent dans le sens du poil... 

Chats errants

lundi 22 avril 2019

Pâques commence aujourd'hui

Pour nous, Pâques commence aujourd'hui. 
Hier, nous avons célébré la résurrection de Jésus et esquissé ce qu'elle signifie pour nous encore, à l'époque qui est la nôtre, dans une joie profonde. Mais aujourd'hui ? N'allons-nous pas oublier un peu facilement ce que nous avons dit et entendu hier, et qui pourtant nous rendait si heureux ? 
Un texte biblique met en scène ce doute et cette peur. Dans l'évangile selon Jean, au chapitre 21 (dont beaucoup d'exégètes sont d'accord pour dire que c'est un ajout tardif au texte original), nous lisons l'histoire de quelques disciples qui retournent, quelque temps après la résurrection, à leur vie quotidienne. Ils étaient pêcheurs et ils retournent à leurs filets. Comme si, au fond, il ne s'était rien passé. Ou comme si ça avait de l'importance au moment où ça se passait, mais que maintenant, la poussière était retombée et qu'il n'y avait plus qu'à retourner à la vie ordinaire, celle d'avant tout ça, d'avant la parenthèse.
Et nous ? Est-ce que nous ne serions pas un tout petit peu tentés de faire la même chose, un peu écoeurés par tout ce chocolat ? 
La vie à laquelle retournent ces hommes (car il n'y a là que des hommes) est dure. D'ailleurs, cette nuit-là, la nuit où ils retournent au travail, ils ne prennent rien. Jusqu'au moment où un inconnu leur conseille de jeter leurs filets ailleurs : boum, plein de poissons. Poissons inutiles d'ailleurs puisque le repas est déjà cuit lorsqu'ils finissent tous par débarquer : c'est Jésus qui a préparé le repas, sur la plage. 
Sur les rives de nos vies, ce n'est pas l'ordinaire qui importe désormais. C'est l'excès, la surabondance, le trop, l'immense... qui naît de rien du tout, d'une parole. Par la grâce d'une simple parole, nous recevons au-delà du nécessaire, bien au-delà. Du simple fait de reconnaître un inconnu, un Autre tellement Autre qu'il est déjà sur un autre rivage que nous, nous vivons l'extraordinaire. 
Aujourd'hui, nous sommes appelés à être, dans l'ordinaire de nos vies, les disciples de cet homme-là. Et à accepter de vivre l'extraordinaire même au coeur de notre vie la plus ordinaire, même si nous n'osons pas lui demander qui il est, même si nous n'y croyons plus, même si nos filets reviennent vides à chaque fois. Une fois encore, jeter nos filets : l'image même de l'espérance... 

Rubens, La pêche miraculeuse

samedi 20 avril 2019

Le temps du deuil



Aujourd'hui, c'est ma collègue et amie Isabelle qui médite pour et avec nous... 

J’aime le samedi saint.
Je crois même que c’est le jour de la semaine sainte que je préfère... Celui qui est loin de toute l’agitation et des fortes émotions des jours précédents, mais pas encore dans la joie absolue du lendemain... et pourtant on la sait là, toute proche !
C’est le jour du grand silence, celui où nous nous souvenons qu’ « il est allé prêcher même aux esprits en prison »[1]. C’est là que nous avons le temps de « repasser toutes ces choses dans [notre] cœur », comme Marie[2]. Nous, les disciples de 2000 ans plus tard (à peu près), nous avons le loisir de méditer sur tout ce qui s’est passé en ces-jours-là... en connaissant la suite de l’histoire.
Et pourtant, les premiers, de disciples, n’étaient pas calmes et tranquilles en attendant le lendemain.
Les évangiles ne nous racontent pas ce qu’ils ont fait le samedi, le shabbat qui a immédiatement suivi la mort de Jésus.
Ils n’ont pas pu s’étourdir d’activité, puisque c’était shabbat. Peut-être sont-ils allés aux offices de la Pâque juive, puisqu’ils étaient à Jérusalem pour cette fête.
Le jeudi soir, ils avaient fêté avec leur rabbi, puis ils s’étaient endormis alors qu’il leur demandait de prier avec lui. Quand on était venu le saisir, ils s’étaient tous enfuis[3].
Pierre avait suivi de loin, mais pour le renier par trois fois.
Jean et Marie étaient au pied de la croix... donc ils n’avaient aucun doute de l’issue de cette histoire folle, l’issue de ce temps qu’ils avaient passé à suivre Jésus sur les routes de Galilée et de Judée : celui qu’ils avaient admiré, aimé, envié, était mort, comme les deux brigands condamnés à mort en même temps que lui.
Déni, colère, marchandage, dépression, acceptation...ces phases classiques du deuil, ils n’ont pas eu le temps de les parcourir en une journée. Comme pour tout le monde, elles ont été plus ou moins mélangées, avec des aller-retours de l’une à l’autre. Mais ils ont au moins eu cette journée... et puis 40 jours ensuite, du dimanche de Pâques à l’Ascension, pour comprendre tout doucement qu’ils ne retrouveraient jamais leur vie d’avant, même si le Christ était ressuscité. 
Les premiers disciples ont eu le temps du deuil...
Mais aujourd’hui, nous avons tendance à oublier le samedi saint, le temps du deuil.
Nous nous agitons pour préparer la fête du lendemain, voire même, dans bien des églises chrétiennes, nous avançons la fête du matin de Pâques pour fêter la résurrection dès le samedi soir.
D’accord, la journée liturgique commence le soir, comme la journée était comptée dans le Proche-Orient : d’un coucher du soleil à l’autre.
Mais ce que les évangiles racontent, eux, ça n’est pas une mort presque immédiatement suivie par la nouvelle de la résurrection. Comme le dit le symbole des Apôtres, c’est « le troisième jour » qu’il est ressuscité des morts – 3 jours, le temps de croire vraiment à sa mort, avant d’être complètement retournés par sa Vie.
Notre monde, aujourd’hui, tente d’éviter le deuil, la perte, jusque dans ses célébrations pascales. 
Nous le voyons tout autour de nous, et tout particulièrement en ces jours où l’incendie de Notre Dame de Paris est balayé en quelques heures par les promesses de dons et de délais courts pour sa reconstruction. Enfin quelque chose à quoi on peut remédier : pas de personnes décédées comme les migrants en Méditerranée ou ailleurs ; pas de gilets jaunes qui refusent de rentrer chez eux et d’arrêter de manifester que rien ne va plus pour eux ; pas de gens à la rue qui meurent de froid l’hiver, de chaud l’été, et d’être ignorés chaque jour de l’année ; pas d’enseignants et d’enseignés qui ne se plient pas à la dernière idée de l’un ou l’autre gouvernement pour « tout arranger » ; pas de malades, ou de personnes âgées en EPHAD qui n’en peuvent plus que celles et ceux qui doivent s’occuper d’elles n’en aient plus le temps, plus l’attention, plus la douceur et l’amour requis pour demeurer humain.e.s...
Voilà, avec Notre Dame, ce sont des pierres, elles ne crieront pas si on ne prend pas le temps du deuil, de la mesure de la perte, du respect du souvenir, si, après le premier choc, on ne prend pas le temps du bilan, mais qu’on se précipite dans la reconstruction (De quoi ? Comment ? Par qui ? Pour quoi ?...).
A nous qui croyons, il nous reste le samedi saint. Pour prendre le temps du deuil, la mesure de la perte subie par les premiers disciples, avant d’arriver à la mesure du gain démesuré de Vie pour le monde.
Il nous reste le samedi saint, le jour du silence, le jour où nous prenons avec le Christ le temps de la descente dans les profondeurs.
Et une pierre pour nous aussi, devant un tombeau...

(Chut, demain matin, elle sera roulée...)

Isabelle Alves
[1] 1 Pierre 3, 19
[2] Luc 2, 51
[3] Marc 14,50

Giotto

jeudi 18 avril 2019

Trois jours

Un jour, par la grâce d'une artère cérébrale taquine, je me suis retrouvée à l'hôpital. Pendant trois jours, je n'avais plus qu'une conscience limitée de ce qui se passait, comme s'il avait fallu me retirer en moi-même, au plus loin du monde où je perdais pied.
Que me restait-il ? Peu de choses. Ma pensée se mouvait dans un petit triangle - étrange image et pourtant je n'en ai pas d'autre. Des pensées y tournaient en rond, des regrets, des paroles, des bribes de texte. Plus le temps passait et moins il y en avait. Il n'est plus resté au fond qu'une certitude et une peur. La peur de mourir, et la certitude que même si je devais mourir... quelque chose ne mourrait pas, quelque chose qui au fond ne m'appartenait pas mais appartenait déjà à un autre pays, un autre horizon. Un socle ferme sous mes pieds. Une confiance indéracinable. 
Trois jours : trois jours dans le poisson, comme Jonas, trois jours dans l'inconnu, le temps suspendu. Peu à peu, j'ai été happée par la réalité de ce monde-ci, des paroles humaines, une main amie, précieuse d'être rare et respectueuse. 
Ce tombeau-là n'était pas fermé. Il y aurait d'autres jours, d'autres visages, d'autres sourires, d'autres paroles, d'autres horizons, d'autres mots à dire et à écrire, d'autres liens à créer, et des confiances tissées à savourer encore, pour le bonheur de la vie. 
Aujourd'hui, des humains sont au bord de la mort, d'autres y échappent, d'autres l'ignorent, d'autres en ont peur. Nous n'échapperons pas à cet horizon-là, aucun de nous. Mais je crois que cet horizon-là n'est pas le dernier et qu'un jour, le tombeau s'ouvre, qui nous fait voir la vie autrement. 
Trois jours pour une traversée...



mercredi 10 avril 2019

Celui qui dialoguait tout seul

Hier je vous parlais de Jésus et de son refus de trancher une dispute entre un homme et son frère qui ne se parlaient plus, pour une sombre histoire d'héritage. Cette absence de dialogue m'évoque ce poème du pasteur Niemöller, qui date de 1942 et que vous connaissez sans doute : 
Quand ils sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste. Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste. Quand ils sont venus chercher les juifs, je n’ai rien dit, je n’étais pas juif. Quand ils sont venus chercher les catholiques, je n’ai rien dit, je n’étais pas catholique. Puis ils sont venus me chercher. Et il n’y avait plus personne pour protester.
 Quand il écrit cela, de fait, il dénonce la position morale de celui qui, en toute bonne conscience, estime que la vie de l'autre n'a rien à voir avec lui : que le dialogue avec l'autre est, sinon grotesque, en tout cas inutile. Dans la parabole de l'homme riche qui passe à côté de sa vie, Jésus nous parle d'un homme trop riche, trop plein de tout, incapable d'entrer en dialogue avec Dieu, parce qu'il ne voit pas à quoi ça pourrait bien lui servir : 
"Un homme riche avait une terre qui rapporta beaucoup. Il se disait à lui-même : Que vais-je faire maintenant ? Je n'ai plus de place pour ranger mes récoltes. Il se disait encore : Voilà ce que je vais faire ; je vais abattre toutes mes granges, et puis j'en construirai de plus grandes et j'y mettrai toutes mes récoltes et toutes mes possessions, et je dirai à mon âme : Mon âme, tu as de grands biens ici, pour de nombreuses années. Repose-toi, mange, bois, fais bombance. Alors Dieu dit à cet homme : Abruti, cette nuit même, ton âme te sera demandée, et alors, à qui appartiendra tout ce que tu as préparé ? Moralité : c'est ainsi que vit celui qui thésaurise pour lui-même, au lieu de s'enrichir auprès de Dieu." (Lc 12,16-21)
 Cet homme n'avait pas assez de portes à son goût, de portes à fermer pour y abriter ses richesses... et le couper des autres par la même occasion. C'est le drame des portes : on les utilise pour se protéger, mais elles nous coupent des autres. Plus nous avons de portes, et moins nous sommes en capacité d'entrer en dialogue avec d'autres que nous-mêmes. 
A vrai dire, l'ensemble de cette parabole est basé sur un jeu de mots. Quant l'homme se demande ce qu'il va faire à présent, le verbe grec employé est dialogizomai, un verbe qui a deux sens possibles : soit "calculer en soi-même avec précision" (on a la nette impression qu'il est assez doué pour ça et que c'est la source même de sa richesse) soit "raisonner, discuter avec quelqu'un d'autre". Si on traduit avec le premier sens, c'est bien parce que le deuxième ne semble pas être son point fort : il est incapable d'échanger, de discuter, de raisonner avec quelqu'un, quitte à ne pas être d'accord. Il est d'accord avec lui-même et ça lui suffit. Il n'y a de place pour rien d'autre, personne d'autre. 
Deux significations, deux réalités opposées, un choix à faire. Voilà qui ne peut pas nous laisser indifférents. Ni comme citoyens, ni, bien sûr, comme croyants. Croire, ce n’est pas posséder Dieu en soi-même, dans une absence totale de dialogue et d’altérité, et ce n’est certainement pas prétendre pouvoir imposer son Dieu aux autres par la violence, quelle qu’elle soit. Croire, c’est entrer en dialogue avec Dieu, et se mettre au risque de ce que ce chemin révèlera, de Dieu et de nous-mêmes, liés par cette marche commune. Et c’est, bien sûr, entrer en dialogue avec d’autres. Y compris, et Jésus ajoute, surtout, avec ceux qui ne seraient pas nos partenaires de choix pour un dialogue, ceux qui n’ont pas l’air légitimes, ceux qui n’ont pas l’air dans les clous.
Ceux, en bref, qui étaient comme lui pour ses contemporains, et c’est ce qui l’a conduit sur la croix sous les quolibets des bien-pensants, en toute bonne conscience... Risque à prendre, enjeu de toute fraternité. Choix éthique qu’il nous est possible de refuser. Mais qu’il nous est aussi donné d’accepter...
C'est difficile, c'est vrai. Parce que dialoguer, se lier de confiance avec quelqu’un, c’est prendre des risques, y compris (peut-être surtout) entre êtres humains. Celui de ne pas être d’accord d’abord, et il est inévitable de ne pas être d’accord, parce que nous ne sommes pas des copies conformes les uns des autres, nous sommes différents et pensons différemment. C’est frustrant, c’est éprouvant. C’est le partage de notre humaine condition. Et c’est aussi incroyablement joyeux, et ça ouvre des portes dans notre cœur et dans notre âme, des portes qui ne s’ouvriraient pas toutes seules. C’est ce que nous vivons en Église : que vous soyez là depuis longtemps ou que vous veniez de franchir la porte et choisissiez de rester, vous serez forcément frustrés, peut-être agacés ou en colère à un moment ou à un autre... mais accueillis et accueillants les uns envers les autres, et joyeux de l’être et d’ouvrir des portes les uns pour les autres. La fraternité n’est pas théorique. La fraternité consiste à se donner mutuellement ce que nous ne possédons pas : la parole. Se donner la parole, entendre la parole de l’autre, savoir que la sienne est écoutée, c’est tout l’enjeu de la fraternité. Et c’est aussi le trésor qui nous lie à Dieu. Jésus écoutait toujours... et répondait à côté, ouvrant de nouvelles portes, de nouvelles perspectives.