lundi 15 octobre 2018

Ce qu'il te manque

- Il te manque encore une chose.
- Mais qu'y faire ?
- Abandonne tout ce que tu as.

Dialogue surréaliste, vous ne trouvez pas ? C'est pourtant ce que Jésus répond à un homme qui l'interpelle (Mc 10,17-31) : il te manque quelque chose, alors abandonne tout ce que tu as. C'est une impossibilité logique. Ou un paradoxe, ce qui est mieux. 
Prenons la chose à l'envers :

- Abandonne tout ce que tu as.
- Pourquoi ?
- Parce qu'il te manque quelque chose.
- Oui, mais quoi ?
- Le manque.

Là, ça a du sens. Ce qui lui manquait, c'était le manque. 
Préférer ce qu'on a à ce qu'on n'a pas, c'est le drame du disciple raté. Préférer ce qu'on n'a pas à ce qu'on a, c'est incompréhensible, ça va à rebours de notre instinct... et de notre éducation. Dans le monde du toujours plus vite, toujours plus grand, toujours plus fort, admettre le manque, c'est une aberration. Pourtant... 
Si tu sais qu'au creux de ta vie se trouve un manque impossible à combler et que tu n'essaies pas à toute force de le combler, alors peut-être que tu te rendras compte que ce lieu vide en toi, c'est là que se déploie le Royaume. C'est un risque à prendre.

(c) PRG

jeudi 4 octobre 2018

La colère interdite

Angliciste de formation, je suis fascinée depuis longtemps par la vie politique américaine. La semaine dernière, j'ai regardé en direct le témoignage sous serment de Christine Blasey Ford devant le Sénat, puis celui de Brett Kavanaugh. La première, professeure de psychologie, accuse le second, juge fédéral candidat à la magistrature suprême (la Cour suprême des Etats-Unis), de tentative de viol lorsqu'ils étaient tous deux lycéens.
J'ai été frappée par le calme, la retenue, le sérieux de la première et par la colère explosive du second. Elle s'est efforcée de dominer ses sentiments pour expliquer ce qu'elle avait vécu, et les limitations de ce qu'elle peut en dire aujourd'hui. Lui, par contre, a exprimé la fureur que lui inspirait ce qu'il décrit comme une tentative partisane de destabilisation qui entrave son destin et entache son nom. Beaucoup de femmes se sont reconnues non seulement dans le récit que faisait le Dr Blasey de l'agression dont elle a été victime, mais aussi dans l'impérieuse nécessité de se maîtriser pour l'exposer en public. Impossible pour une femme de laisser parler sa colère, de laisser paraître sa détresse : elle serait aussitôt considérée comme hystérique, incapable de raison, et donc ne serait pas écoutée. La colère d'une femme est interdite.
Comme beaucoup de femmes, j'ai revécu ce jour-là les moments de ma vie où l'intrusion physique et non souhaitée d'un homme dans mon espace intime a creusé des dégâts. Les attouchements subis quand j'étais une petite fille. Le collègue affectueux qui essaie de vous manifester son affection par un bisou dans le cou. Le patron aux mains baladeuses, dans le bureau de qui on n'entre qu'en s'assurant que la porte est ouverte et quelqu'un à proximité immédiate. Les mains inconnues qui explorent mon corps dans un métro bondé. Tant de moments, tant de lieux, qu'on s'efforce, nous autres les femmes, d'oublier au quotidien. Et, pendant mon ministère, ce paroissien furieux qui est venu exiger ma démission en m'accusant de beaucoup de choses et surtout de faire semblant d'être malade pour me payer des vacances aux crochets de la paroisse - je me réveille encore souvent au milieu de la nuit à l'écho de cette voix -, refusant de quitter mon bureau malgré mes demandes répétées, dans la peur qu'il me frappe. A l'hôpital aussi, le refus pendant plusieurs jours des médecins de croire que j'étais vraiment en train de faire un AVC, parce que mes symptômes ne correspondaient pas au tableau clinique masculin : il a fallu dix mois et un examen enfin proposé pour poser le diagnostic définitivement.
Et pourtant, face à tout cela, la colère est interdite. Ce qui est intériorisé, c'est que ça ne sert à rien. Pire, que c'est contre-productif, que se révolter ne ferait qu'ajouter à vos problèmes. Qu'il faut se maîtriser, s'efforcer à la rationalité, agir bien, ne pas laisser prise à la colère de l'autre. Voir cette femme témoigner a réveillé, pour beaucoup de femmes, l'injustice profonde qu'il y a à voir sa propre colère interdite, alors que celle d'un homme semble naturelle, au-dessus de tout soupçon, légitime et sans doute nécessaire.  
En tant que théologienne, je ne sais pas trop quoi penser de la colère ; je ne me suis jamais penchée sur le sujet. Par contre, la violence peut se penser.
La violence est tapie à la porte de notre cœur. Nous en portons une charge explosive. En réalité, nous en avons besoin pour vivre. Naître est une opération de séparation violente entre la mère et l’enfant, mais sans ce moment de séparation violente, il n’y a pas de vie possible. Vivre en société exige que nous contrôlions notre propre violence, mais ça exige aussi, parfois, de savoir se protéger de l’intrusion des autres, et prononçant un « non » puissant pour protéger sa propre vie. Et il existe, bien sûr, la violence légitime de l’Etat, qui seul peut faire usage de violence pour exercer le droit et appliquer les principes de justice qu’une société s’est choisis. Qu’elle soit légitime ou non, la violence fait partie intrinsèque de notre vie, de notre monde. Mais le plus souvent, nous préférons l’ignorer... Nous entourons la naissance de tendresse dégoulinante qui méconnaît la difficulté de devenir parent. Nous passons sous silence la violence exercée par les petits chefs, par les époux manipulateurs, dans les rapports de classe. Nous dénonçons à mi-voix les violences policières et plus fort les violences des manifestants. Mais enfin, nous faisons avec, comme si ce n’étaient que des accidents du destin dans une vie très lisse et sauvegardée de toute forme de violence, quelle qu’elle soit. Réfléchissez. Quand, pour la dernière fois, avez-vous vu un acte de violence ? Quand, pour la dernière fois, avez-vous été victime d’un acte violent ? Si vous répondez « jamais », vous vous leurrez vous-mêmes. 
La violence est pour nous une chose dérangeante. Au chapitre 4 du livre de la Genèse (le premier quand on ouvre une Bible, même s'il a été écrit tardivement), les auteurs bibliques mettent en scène la violence dans une scène de meurtre : celui d'Abel par son frère Caïn. Ce qui me frappe aujourd'hui à relire ce passage, c'est que Dieu ne menace jamais d’exercer sa propre violence contre Caïn. Il ne le menace pas de vengeance. Pourtant, un Dieu vengeur est souvent présenté comme « le » Dieu de toute l’humanité. Combien de fois ai-je entendu ces mots, « Dieu a voulu punir », suivis des moyens de la punition : tsunamis, tremblements de terres et autres catastrophes naturelles... On entend dans certains milieux religieux parler d’un Dieu qui se venge pour les péchés du peuple : avortement, homosexualité, orgueil de tout genre... Mais dans ce texte biblique, rien de tel. Dieu ne menace pas Caïn, il se contente de le mettre en garde. Comme s’il lui disait : « regarde en toi ; la violence, c’est là qu’elle est... et nulle part ailleurs ». 
Et si nous adoptions cette idée révolutionnaire selon laquelle la violence, c’est en nous qu’elle est, et pas en Dieu ? Vous allez me dire que l’Ancien Testament regorge d’histoires où Dieu est montré sous un jour pas très reluisant : c’est lui, par exemple, qui endurcit le cœur de Pharaon. Certes. Je vous répondrai même que l’Ancien Testament n’est pas le seul à présenter un Dieu vengeur : lorsque Jésus dit « Je ne suis pas venu apporter la paix mais la guerre », c’est bien dans le Nouveau Testament que ça se trouve...
Certes. Mais je vous propose d’imaginer, ne serait-ce que l’espace d’un billet de blog, qu’un auteur biblique a su, dans ce passage de la Genèse, comprendre que Dieu était parfaitement inattendu. Dieu dit à Caïn : le mal est tapi à la porte de ton cœur... Dieu est celui qui retient sa propre violence et nous incite à faire de même. C’est douloureux. C’est douloureux parce qu’il faut admettre, d’abord, que cette violence existe en nous. Ça nous oblige en suivre les traces, à en constater les effets. Oui, j’ai à ma disposition, au fond de mon cœur et de mon âme, un puits sans fond d’où déborde la violence. Il est là parce qu’il m’aide à vivre mon humanité sans céder à tout ce qui vient s’opposer à moi. Mais il est là aussi comme une menace pour moi-même et pour les autres. De ce puits sans fond surgira, à un moment ou à un autre, quelque chose, des gestes, des mots, qui vont blesser, peut-être même tuer. Que faire de cela, que faire de cette connaissance ?
Et pour revenir à mon questionnement du moment, comment penser, inversement, la violence qui nous est faite ? Comment choisir de céder à la colère, parce que cette violence-là serait salutaire, parce qu'elle éveillerait en d'autres êtres humains la conscience du mal subi et les encouragerait à ne pas laisser faire ? Comment dire les choses, comment prendre le risque ?
Le Dr Blasey a risqué beaucoup et perdu beaucoup. Sa vie ne sera plus jamais la même, d'avoir osé parlé. Elle a choisi de ne pas se taire et elle s'est efforcée de le faire de la façon la plus digne qui soit. Il y a eu beaucoup de violence, il y en aura sans doute beaucoup encore. Tapie à la porte... 


mercredi 26 septembre 2018

Non pertinent

Nous continuons la lecture de Didn't See It Coming, de Carey Nieuwhof.
Dans cette quatrième partie, il parle de la "non-pertinence" (irrelevance). Ne plus être pertinent, c'est normal pour un certain nombre de choses, nous dit l'auteur qui prend l'exemple de meubles devenus inadaptés, trop vieux ou démodés. Mais il y a des choses bien plus importantes que des meubles et qui posent problème lorsqu'elles ne conviennent plus. "Vous n'êtes plus pertinent lorsque le langage, les méthodes ou le style que vous employez ne sont plus compris de la culture et des gens qui vous entourent. Surtout, vous finissez par parler une langue que les gens ne comprennent plus ou à laquelle ils ne sont plus sensibles. Ceux qui ne sont plus pertinents finissent par perdre leur capacité à communiquer avec les gens qu'ils aiment et à défendre les causes qui leur sont chères." En un mot, ne plus être pertinent c'est perdre son influence. 
Il faut être capable de changer pour continuer à comprendre la culture qui nous entoure et à pouvoir lui parler. Carey Nieuwhof est pasteur aux Etats-Unis et il remarque ceci : "les chrétiens croient souvent que, parce que Dieu ne change pas, nous ne sommes pas supposés changer non plus" et j'y vois beaucoup de clairvoyance. Les Eglises sont des institutions particulièrement résistantes au changement. Elles ne sont bien sûr pas les seules, et l'auteur prend l'exemple d'une grande entreprise de production de pellicules photo qui, lorsque le numérique a fait son apparition, ont créé un site... pour encourager les gens à imprimer leurs photos. Ce n'est pas qu'ils n'avaient pas vu le changement arriver, mais ils ont utilisé une technologie nouvelle pour continuer à faire ce qu'ils avaient toujours fait. Ce fut, évidemment, un échec.
L'auteur pose alors une question qui, je dois le dire, me semble lumineuse : "Que se passerait-il si les leaders d'aujourd'hui commençaient à se voir comme une organisation basée sur le numérique qui ait aussi une présence physique, plutôt qu'une organisation basée sur la présence physique qui aurait aussi une présence numérique ? Après tout, tous ceux qu'ils essaient de toucher sont déjà en ligne." Est-ce pertinent pour les Eglises d'aujourd'hui ? C'est vrai qu'une très grande partie des gens que nous sommes susceptibles de toucher sont connectés ; aujourd'hui, avant d'aller dans un temple ou une église, il n'est pas rare que des gens non habitués vérifient en ligne toutes les informations possibles. Que se passe-t-il si les informations ne sont pas disponibles ou si elles sont fausses ? D'où l'effort de beaucoup de nos Eglises locales pour soigner leur site internet et mettre à jour leurs informations régulièrement.
J'aurais cependant une réserve à ce sujet. Lorsque l'auteur dit qu'il serait possible de se voir comme une communauté virtuelle qui ait aussi une présence physique, ça peut sûrement être vrai de beaucoup d'entreprises, mais est-ce que ça peut être vrai de l'Eglise ? L'Eglise, ce n'est pas seulement l'endroit où on vient chercher, comme un client, un produit qu'on pourrait aussi bien trouver de façon virtuelle ; c'est aussi une expérience de vie commune où se met en oeuvre ce que signifie être disciple. C'est se trouver ensemble, sans avoir choisi ses voisins, appelés à vivre l'Evangile, jusque quand ça devient tendu et difficile, parce que c'est ça, être disciple. C'est se réjouir avec les autres, être triste avec les autres, apprendre avec les autres et offrir aux autres le don de sa présence. Est-ce que c'est possible en ligne ? J'en doute. Mais ça se discute sûrement.
La non-pertinence, nous dit l'auteur ensuite, se combat en acceptant le changement. Ce n'est pas simple, le changement : ça implique d'abandonner ce qu'on connaît déjà, ce qu'on aime, ce qu'on sait faire, ce qu'on a gagné, pour passer à autre chose. Carey Nieuwhof offre quatre stratégies pour cela.
La première, c'est de préférer la mission à la méthode, sans confondre les deux. Les méthodes sont ces choses que nous mettons en oeuvre pour pouvoir accomplir la mission : s'y accrocher juste parce qu'elles marchent, c'est souvent perdre de vue le but en soi. Les méthodes peuvent (et doivent) changer pour que la mission puisse être accomplie : "si les méthodes sont plus importantes que la mission, vous mourez".
La deuxième stratégie pour s'engager résolument dans le changement, c'est de ne pas hésiter à être radical. De tous petits changements sont bien du changement, mais ne seront pas très efficaces.
La troisième stratégie, c'est d'étudier la culture environnante : pour pouvoir parler à nos contemporains, il faut comprendre leur culture - qu'on l'apprécie ou pas, d'ailleurs.
Enfin, quatrième stratégie : entourez-vous de personnes plus jeunes que vous. Laissez les jeunes apporter leur pierre à l'édifice... et résistez à la tentation de vous servir d'eux juste pour les rendre comme vous. Et parallèlement, appuyez-vous sur l'expérience accumulée au cours des années de votre propre vie.
Le changement auquel on résiste, nous dit l'auteur, se transforme souvent en regret. Le changement auquel on consent, par contre, nous transforme profondément, de telle sorte que, littéralement, le meilleur est à venir.

(c) PRG

lundi 24 septembre 2018

Autrui est-il le problème ?

"Soyez tous en parfait accord, sensibles aux autres, pleins d'affection fraternelle, d'une tendre bienveillance, d'humilité. Ne rendez pas mal pour mal, ni insulte pour insulte; au contraire, bénissez, car c'est à cela que vous avez été appelés, afin d'hériter une bénédiction."

- Dis, mon chaton, il faut que j'écrive un truc sur ces lignes de la première épître de Pierre (1 Pi 3,8-9)  et ça veut pas venir. Qu'est-ce que tu en penses, toi ?
- Oh moi, tu sais, les trucs qui s'adressent aux humains, ça reste d'un pur intérêt anthropologique.
- Soit. Ca me va.
- Bon, alors une question : chez vous, est-ce que c'est toujours l'autre, le problème ?
- Comment ça ?
- C'est ce qui est dit ici : "soyez sensibles aux autres". Si vous l'étiez naturellement, il n'y aurait pas besoin de vous le rappeler tout le temps, qu'il faut être attentif à autrui, non ?
- C'est pas faux. Attends, je vérifie... oui, en grec c'est le mot qui est devenu "sympathie", ça pourrait se traduire par "ressentir avec". Si je comprends bien ce que tu dis, nous les humains on n'est pas très doués pour ressentir avec autrui ?
- Je dis plus que ça, ô douce humaine. Je dis que vous n'y arrivez pas et que du coup, c'est toujours l'autre le problème, dans vos grandes têtes chevelues.
- Et tu sais pourquoi ? à ton avis ?
- C'est que ça vous coûte, et que vous ne savez pas donner.
- Et ça coûte quoi, tu crois ?
- Si tu aimes autrui parce qu'il t'aime, ça s'équilibre, vous donnez tous les deux quelque chose et au fond, l'amour créé ne déborde pas de la relation. Par contre, si tu aimes autrui alors qu'il ne t'aime pas,  c'est en déséquilibre, ça créé de l'amour en plus. Alors, plus il y a d'autruis, plus il y a d'amour. Je crois que ce déséquilibre-là, vous ne savez pas faire.
- Peut-être bien que c'est pour ça qu'on a du mal à comprendre la mort du Christ, en fait. C'est en complet déséquilibre et il faut le prendre comme ça. Sinon on cherche à se sacrifier à son tour, comme si Dieu nous disait "après tout ce que j'ai fait pour toi, tu peux bien te sacrifier à ton tour".
- Et ça, c'est pas de l'amour, c'est juste refuser d'être en dette envers Dieu.
- Mon chaton, il faut que j'y réfléchisse. Nous autres humains, on est pas très reluisants à vos félins yeux, hein ?
- Mon humaine, c'est toi qui soupçonnes que je t'aime juste pour les croquettes... moi je sais bien que tu m'aimes juste parce que je suis moi.
- C'est donc ça, le secret du bonheur félin... 

(c) PRG

mardi 18 septembre 2018

L'heure du fennec

- Fennnnnneeeeeeeeccc !!!
- Et voilà. Ça r'commence. Bon, chaton, je te laisse la maison, je reviens dans une demi-heure, ok ?
- Okkkkkkkaaaaayyy ! et oublie pas les crevettes si tu fais les courses, hein ? yiippiiiii ! sale souris, attend que j't'attrape, hahaha !

C'est, donc, l'heure du fennec. Je sais toute l'ironie qu'il y a à traiter mon félin de canidé, et pourtant, si vous le voyiez rabattre ses oreilles en arrière en guise de prologue à une demi-heure de folie totale dans toute la maison, vous comprendriez : ça lui donne l'air d'un fennec, cet adorable petit renard des sables. Il n'a pas perdu l'esprit, il n'a pas été piqué par une mouche ni rien, c'est juste qu'il est un chat et que les chats ont des moments de folie. Je continue donc seule (et dehors dans la cour) une conversation commencée il y a un moment.
J'évoquais il y a quelque temps avec Luke (et Dietrich Bonhoeffer) la nécessité de ne pas se faire d'illusions sur l'Église, ou plutôt de se garder de vivre avec l'idéal inaccessible d'une Église parfaite par elle-même. Parfaite, elle l'est, en tant qu'elle est appelée par Dieu à être un corps dont la tête est le Christ. Mais imparfaite, parce que, comme Jésus est né, a vécu et est mort en humain, nous sommes contraints par notre humanité à ne pas nous croire capables de bonté permanente. Le bien nous échappe et le mal s'insinue. Même dans l'Église, celle d'ici-bas à laquelle nous appartenons.
Pourtant, nous sommes appelés à vivre comme des saints. N'y a-t-il pas là une énorme contradiction ? Le terme clé ici, c'est "appelés à". Nous sommes appelés à croire que c'est possible, à croire que nous pouvons faire confiance malgré la méfiance, à rendre le bien pour le mal, à pardonner les offenses. C'est un effort individuel, et c'est un effort collectif. C'est l'exercice du muscle de la charité, de la compassion, de l'amour, qui s'atrophie si on ne fait qu'en parler sans jamais s'en servir.
Je regarde mon chat passer à toute vitesse le long de la porte-fenêtre du salon, sauter sur le dossier du canapé, puis sur la table avant un rétablissement hasardeux sur la petite table branlante qui supporte une lampe. Je pourrais, bien sûr, rentrer et le mettre dans une cage le temps qu'il se calme. On peut aussi, comme je le fais à présent, sortir pour attendre que ça se calme. Il n'est pas certain qu'il y ait de solution idéale en la matière.
Dans mes recherches sur la question de l'hospitalité, celle qui se joue en Église occupe beaucoup de mon temps. L'hospitalité, c'est ce qui se tisse entre accueillis et accueillants, ça met en jeu tous les meilleurs et les pires instincts de l'âme humaine : territorialisme, fraternité, volonté de rencontre, volonté de se préserver, peur et curiosité... C'est une expérience de l'incarnation, comme celle de Jésus qui est né dans une étable parce que la salle commune était trop pleine et qui a dû fuir dans le pays d'à côté pour échapper à la mort.
Vivre et discuter avec un chat met ces choses-là en évidence : difficile de dire qui vit chez l'autre, qui se montre hospitalier pour l'autre. Ça se tricote tous les jours, et parfois, ça oblige à sortir de ce qu'on considère être chez soi, le temps que les conditions soient réunies à nouveau pour que ce soit vivable. Le drame, c'est quand les conditions sont si loin d'être réunies que certains se voient contraints de quitter l'Eglise pour de bon et de se considérer étrangers à elle. Je pense aux abus sexuels perpétrés par des gens en position d'autorité, sur des êtres trop fragiles pour se défendre et qui porteront toute leur vie les séquelles et la culpabilité de ces agressions. Je pense aussi à ceux qui n'ont jamais réussi à trouver leur place, ceux qui avaient des questions qui n'ont pas été entendues, ceux qui débordaient d'enthousiasme à leur découverte de l'Evangile et qui n'ont pas réussi à rentrer dans le rang des habitués qui ne souhaitaient pas de débordement, ceux qui, sous le coup du malheur, de la maladie, de la solitude, n'ont pas réussi à adapter leur comportement aux règles implicites de la communauté. Quand on est à l'intérieur de l'Eglise, on ne voit pas ceux qui n'y sont plus. Il arrive même qu'on les blâme, mais le plus souvent, on les oublie.
Il m'est arrivé, souvent, quand je disais que j'étais pasteur, qu'on me parle spontanément de cet éloignement. Parce qu'un oncle à l'hopital n'avait pas reçu la visite espérée ; parce qu'une grand-tante avait vécu douloureusement son éducation religieuse ; parce que le jour où l'envie de prier a surgi, la porte de l'église était fermée ; parce que "quand on se dit chrétien, on ne peut pas faire des choses comme ça" ; parce que l'Eglise est imparfaite, les gens qui y sont aussi, et que c'est décevant.
Je regarde mon chat s'installer sur son coussin tout feutré de poils et se lécher consciencieusement une patte. Pour moi, le moment de crise est passé. Pour beaucoup, il est encore si présent qu'ils ne tenteront peut-être plus jamais de rejoindre l'Eglise, la "petite", humaine institution qui s'efforce d'organiser la vie des croyants, alors qu'il font toujours bien partie de l'Eglise, la grande, la vraie, celle dont Dieu seul connaît les contours. Et je rêve d'une Eglise qui n'oublie pas qu'elle ne sera jamais propriétaire de ses frontières, parce que des gens là-dehors lui appartiennent et qu'il suffirait d'un peu d'attention pour qu'on leur fasse de la place et qu'ils s'y trouvent enfin bien. Parce que c'est chez eux.

Vulpes zerda

samedi 15 septembre 2018

La déconnection

Nous connaissons tous le sentiment d'être déconnecté de nos semblables, rendu plus cruel encore par l'extrême connectivité de notre civilisation. Il y a de fortes chances pour que vous lisiez ce billet sur votre téléphone : nous passons une bonne partie de notre temps sur un écran, à portée de clic du monde entier et de ses milliards d'habitants. Pourtant, c'est une grande isolation qui caractérise notre vie contemporaine. Ce paradoxe n'en est pas un si nous considérons que les écrans ne créent pas le problème, mais le révèlent.
Voilà ce que développe Carey Nieuwhof dans son livre Didn't See It Comingdont nous continuons la lecture ensemble (et qui est paru la semaine dernière). Il rappelle que la technologie "est un maître terrible mais un merveilleux serviteur" qui révèle en nous le pire comme le meilleur - le pire étant notre tendance à nous déconnecter des autres "réels", les gens en chair et en os qui nous entourent. L'auteur déplore la mort de deux choses fondamentales qui nous connectent aux autres : la conversation et la confession.
Pour deux raisons différentes, ces deux thèmes me sont chers, et je vais m'éloigner un peu du livre de Carey Nieuwhof pour les aborder tous les deux ici.
La conversation est un art qui consiste d'abord et avant tout à écouter. Pour citer l'auteur : "Une conversation qui souffle la vie, c'est un échange, un va-et-vient dans lequel les interlocuteurs s'intéressent vraiment l'un à l'autre. Pensez à un match de ping-pong, par exemple : si vous gardez la balle trop longtemps, vous ne jouez pas vraiment." Ensuite, il faut des choses à dire, mais plus probablement encore, de l'incertitude. S'il n'y a pas d'incertitude, il peut y avoir une série d'annonces, mais pas vraiment de conversation. Converser, c'est accepter de se laisser bousculer un minimum, parce que le monde de l'autre vient éclairer le nôtre d'une autre lueur. Prendre le temps de la conversation, prendre le risque de ne pas savoir ni maîtriser ce qui sera dit, c'est ouvrir un espace insoupçonné et tisser une relation qui a vraiment du sens. C'est devenu rare... et bien sûr, c'est un risque : celui de se livrer, celui de découvrir de l'autre quelque chose qui dépasse un peu de l'ordinaire. Ecouter l'autre, selon Dietrich Bonhoeffer, c'est "le commencement de l'amour du prochain". Il ajoute : "Certains chrétiens, et en particulier les prédicateurs, se croient toujours obligés d'"offrir quelque chose" lorsqu'ils se trouvent avec d'autres hommes comme si c'était leur leur service... Mais l'être qui ne peut plus écouter son frère finit par ne plus pouvoir écouter Dieu lui-même et vouloir seulement lui parler. Ici commence la mort spirituelle et finalement il ne reste que le bavardage spirituel, la condescendance cléricale qui s'étouffe dans des paroles pieuses. A ne pas pouvoir accorder une attention soutenue et patiente aux aures, on leur parlera toujours en étant à côté de la question, et cela, finalement, sans plus s'en rendre compte. L'être humain qui estime son temps trop précieux pour pouvoir le perdre à écouter les autres n'aura en fait jamais de temps pour Dieu et le prochain ; il n'en aura plus que pour lui-même, pour ses propres paroles et ses propres projets." Pour préciser sa pensée, Bonhoeffer ajoute que notre attitude à l'égard de notre prochain n'est, au fond, que le reflet de notre relation avec Dieu.
Quant à la confession, pour les protestants d'aujourd'hui, ce n'est pas quelque chose à quoi on penserait spontanément. Pour nous, la confession fait partie de la liturgie, mais ce n'est pas un rituel pratiqué hors du cadre du culte. Pas de confessionnal dans nos temples, pas de confession auriculaire auprès de pasteurs seuls habilités à prononcer l'absolution. Ne concluons pas pour autant que "chez les protestants, on ne se confesse pas". La confession fait partie de la relation à Dieu, relation de confiance où peut se dire ce qui pèse, ce qui empêche d'avancer, ce qui empêche de lui faire confiance. Elle devrait aussi, si l'on en croit toujours Bonhoeffer, faire partie de la vie communautaire. Le service du pardon, c'est l'absence de jugement et le pardon donné tranquillement, dans l'intercession mutuelle : chacun des membres de la communauté porte les péchés des autres, et chacun le sait, ce qui lui donne la force de le faire. Il s'agit bien en effet de porter l'autre  : "Le chrétien doit porter la charge du prochain. Il doit supporter le frère. C'est seulement comme charge que l'autre est vraiment un frère et non un objet qu'on domine." Bonhoeffer explique que porter l'autre, c'est le porter tel qu'il est réellement, avec ses forces et ses faiblesses, ce qui nous plaît en lui et ce qui nous déplaît en lui, bref, sa réalité.
La conversation et la confession, en ce sens, nous mettent à l'épreuve de l'autre et nous livrent à cette épreuve auprès de l'autre. La foi ne peut être qu'une affaire de relation.

Amicale de l'IPT Montpellier, circa 2013

samedi 8 septembre 2018

L'outrage

Sur le papier, les chrétiens devraient être les gens les moins choquables du monde.
Celui qu'ils appellent Seigneur, celui qui a le dernier mot sur leur vie, est mort comme le dernier des derniers. C'est celui-là précisément, et pas un autre un peu mieux coiffé, qui est central pour leur espérance, leur vie spirituelle, leur vie tout court. Folie ! Scandale ! (ce n'est pas moi qui le dis, c'est Paul). Folie et scandale que de prêcher cela. Les chrétiens doivent, au coeur même de leur foi, faire avec ce scandale, cette folie, et y trouver en quoi c'est bon, en quoi la grâce de Dieu s'y renouvelle et se déploie en bousculant le monde et ses usages, ses habitudes et ses pouvoirs. En principe, ils croient que plus rien ne peut outrager Dieu, qui a accepté volontairement de passer, justement, par les pires outrages pour accéder jusqu'à nous. 
On pourrait croire que ça les blase pour tout un tas de choses, or pas du tout. Comme l'essentiel de nos contemporains, les chrétiens semblent souvent se choquer de tout un tas de choses. "Oui mais quand même" sont peut-être les mots que je déteste le plus. La grâce se déploie pour les pécheurs, les moins que rien, les ratés de la vie... oui mais quand même, il faudrait qu'ils soient un peu mieux peignés. Dieu ne s'arrête pas sur le curriculum vitae pour faire route avec un quidam... oui mais quand même, il faudrait qu'il apprenne à marcher au pas. Dieu accepte et adopte... oui mais quand même, il faut montrer patte blanche, sinon où va-t-on ?
En réalité, ce réflexe n'a rien de fondé théologiquement, ou pour le dire autrement, ce n'est pas Dieu qui a des exigences. Je me demande parfois si ce n'est pas une bête question humaine, sur la façon dont fonctionnent les êtres humains. 
Quand on a passé du temps et mis beaucoup d'énergie à faire des efforts pour se rendre acceptable, parce qu'on croit que c'est ainsi que Dieu nous acceptera (enfin), on a tellement investi qu'il est difficile de faire demi-tour, de penser autrement, de renouveller sa compréhension de la grâce. On a mis tellement de soi dans tout ça que renoncer, ce serait accepter de tout perdre, au fond. 
Dans le déroulement du culte (ou de la messe), il y a un moment juste après le début où il y a la confession du (ou des) péché(s). C'est un moment où on fait retour sur soi, où on admet qu'on fait fausse route, qu'on s'est perdu, qu'on ne sait pas. À chaque culte (ou messe), on fait se détour pour admettre qu'on n'est pas comme il faudrait. Si on prend ça au sérieux, alors ça veut dire qu'on ne peut pas, sans être hypocrite, se croire en règle avec Dieu. On ne peut pas se faire d'illusion en croyant que des efforts, du temps, de l'énergie, peuvent nous mettre en règle avec Dieu. On ne peut pas croire qu'on a enfin atteint la sainteté et que du haut de cette sainteté, on peut juger les autres.
Ce moment-là, c'est un moment de choc, de deuil et d'acceptation. C'est la grande baffe de l'humilité. On en ressort tout nu, d'une certaine façon, et conscient que nos efforts, pour courageux qu'ils soient, ne sont que marginaux dans notre relation avec Dieu. Le moment qui suit, l'annonce de la grâce, nous redit que c'est dans la grâce de Dieu que notre vérité se joue.
Comment, après tout ça, se targuer de sa propre bonne conduite ? Comment s'outrager de la mauvaise conduite supposée des autres ? 
Sur le papier, les chrétiens ne peuvent pas être choqués - sinon par eux-mêmes, d'abord et avant tout...  Pour le reste, ils sont les messagers de la grâce. Celle qui n'attend pas pour agir que nous ayons fini d'être choqués.

(c) PRG