jeudi 9 mai 2019

Frelon/temps

- Mon humaine, pourquoi tu n'écris plus ?
- Parce que, mon chaton, j'ai très mal à la tête.
- ...
- J'ai un frelon dans le crâne qui n'a pas trouvé la sortie.
- Non ?!! Mais comment il est entré ? par une oreille ? tu as ouvert la bouche dans ton sommeil ?
- C'est une métaphore.
- ... ah oui, je comprends mieux. Ca avait l'air tellement vrai qu'un moment j'y ai cru.
- Je peux te citer pour une prochaine étude biblique sur le Psaume 104, ô chaton mon chaton ?


G. Rossignolo, Le jugement dernier

samedi 4 mai 2019

VDMA

La vision du monde alternative (VDMA) : essayez, vous ne serez jamais déçus.
Vous n'aimez pas les faits qui vous sont présentés ? dites que vous adhérez à d'autres faits, qu'on ne voit pas là tout de suite, mais qui sont autrement probants. 
Vous n'aimez pas les gens qui vous sont présentés ? dites qu'une chose en eux est insupportable à votre dieu et que vous ne pouvez par conséquent ni admettre d'être en leur présence, ni même admettre leur existence (mais enfin, vous avez bon coeur, la preuve, vous admettez quand même qu'ils existent, à la seule condition qu'ils ne se montrent jamais et se fassent oublier). 
Vous n'aimez pas l'idée qu'il va falloir se serrer la ceinture pour que d'autres puissent être nourris, éduqués, soignés ? pas grave, il suffit de croire vraiment que chaque humain est un monde en soi-même qui n'est jamais appelé à se préoccuper des autres. 
C'est très pratique, d'avoir une vision du monde alternative. Vous avez toujours raison. Vous êtes toujours du bon côté d'un débat moral. Vous n'avez pas besoin de vous fatiguer à écouter les autres. Vous pouvez, en toute bonne conscience, imposer votre façon de voir, pas seulement à la table du dîner notez bien, mais aussi dans le monde social, dans les débats politiques et les prises de décision qui en découlent. 
Vous avez un abonnement à des bénéfices substantiels découlant d'une industrie ou d'une autre ? dites que dans votre monde, c'est un droit absolu, et tout ira bien. 
Une vision du monde alternative à la mienne, croyez-moi, je connais : je vous rappelle que je discute tous les jours de religion et de politique avec un chat. On n'a pas exactement la même façon d'aborder l'univers et ses problématiques. Sauf que nous sommes d'accord sur des faits, ce qui rend la vie non seulement supportable mais tout à fait agréable parce qu'elle permet notre communauté. Aux éventuels petits malins qui supputeraient la défaillance de ma santé mentale d'une part et un débat sur l'existence de mon chat d'autre part, je répondrai d'une part que c'est vraiment gentil de vous préoccuper de ma santé mentale mais il ne faut pas (vraiment, il ne faut pas) et d'autre part que pour pouvoir discuter de la vie ou non-vie de mon chat, il faut qu'il soit dans la boîte et donc qu'on ne puisse plus discuter avec lui. CQF(à peu près)D.
Je disais donc, avant d'être interrompue par mon petit délire perso, qu'une vision du monde alternative n'est pas en soi un problème. Elle le devient lorsqu'elle sert à manipuler. C'est alors une vision du monde délirante qui impose le malheur à d'autres et qui ne recouvre qu'un incroyable égoïsme. Je ne suis pas loin de penser que c'est la définition du péché, tel que Luther en parlait : être replié sur soi, inaccessible à tout discours extérieur, à toute relation avec un autre que soi-même. 
Tiens, Luther, justement, il est temps que je lui rende ce qui lui appartient, ou ce qui appartient du moins à ceux qui se réclamaient de lui aux temps premiers de la Réforme : VDMA, ça désigne l'expression latine "Verbum Domini Manet in Aeternum", qui traduit le grec "τὸ δὲ ῥῆμα Κυρίου μένει εἰς τὸν αἰῶνα" dans le premier chapitre de la première épître de Pierre, qui lui-même citait le prophète Esaïe (Es 40,8) :   "וּדְבַר־אֱלֹהֵ֖ינוּ יָק֥וּם לְעוֹלָֽם׃". En hébreu, ça dit en gros : la parole (ou la chose) de notre Dieu reste debout (ou se lève, ou dure) pour des temps très longs (ou pour aussi longtemps qu'il y a des gens pour s'en souvenir). Le bonheur de la lecture midrashique est de déplier ce texte dans des dimensions inattendues. Pierre, dans sa reprise du texte hébreu, enlève la mention de "notre Dieu" pour dire simplement "Seigneur", rendant universel l'accès à ce Dieu-là. 
Il reste un problème. De quelle parole parle-t-on ici ? 
Et si j'en parle, c'est que c'est précisément le coeur du problème dont je parlais au début. Si vous dites que la parole de Dieu désigne la Bible, vous êtes sur une pente glissante : au bout du bout d'un tel raisonnement, il y a la possibilité de dire que la Bible dit la vérité sur tout, y compris les sujets qui relèvent de la science, et donc que le monde a été créé il y a environ 6000 ans puisque la Bible le dit. Il y a la possiblité de fonder sur la Bible une vision du monde alternative, qui ne correspond en rien à des faits sur lesquels tout le monde pourrait se mettre d'accord. Il y a dorénavant ceux qui y croient, et les hérétiques qu'il faut combattre. Il y a la possibilité de fonder un ordre théocratique. C'est une immense tentation (depuis ce côté-ci de l'océan, j'ai l'impression très nette que c'est une tentation à l'oeuvre aux USA en ce moment). 
Vous voyez le problème ? Ca n'a l'air de rien, l'interprétation d'un obscur verset biblique. Mais ça peut renverser les empires. Parce que ça fait toute la différence entre le délire et l'Evangile. 


mercredi 24 avril 2019

Pour les gourmets ou les affamés ?

- Mon humaine, tu es mon infini.
- Mon chaton, je sens que je devrais me sentir flattée, mais ça sent le coup fourré.
- Allons, allons, humaine de peu de foi en ton chat ! 
- Mouais, j'en ai vu d'autres en la matière, mon filouchat.
- Ce que je voulais dire, mon humaine, c'est que tu es mon infini parce que quand il n'y a plus de croquettes, c'est toi qui en remet, et donc je n'en manque jamais, jusqu'à l'infini et au-delà.
- Tu es sûr de tes références, chaton ?
- Et toi ?
- Je... Bref. Je comprends, tu me vois comme la pourvoyeuse fidèle de croquettes, lesquelles te garantissent de survivre, sinon de vivre. Il y a une leçon à en tirer ?
- Je te tendais la perche, mon humaine.
- Je te reconnais bien là, mon chaton. Alors si c'est moi qui m'y colle : ça m'évoque en effet une question importante qui se pose à la théologie aujourd'hui. Faut-il la voir comme l'outil qui permet de rendre plus compréhensible et plus crédible pour les athées comblés de tout cette "bonne nouvelle" à laquelle nous croyons ? ou comme l'outil qui force l'Eglise à se confronter sans relâche et sans concession à l'urgence d'un profond besoin de justice et d'amour pour tous, y compris les sans-grade et les oubliés, quitte à choquer, quitte à bouleverser les choses et l'ordre du monde ? En d'autres termes, faut-il me voir comme la distributrice de croquettes de qualité, bio et goûteuses, que tu peux déguster à loisir même si tu n'as pas faim, ou comme celle qui lutte avec toi contre l'urgence d'une faim toujours renouvelée ? Tu me suis ?
- Ben... je ne suis pas sûr de saisir l'urgence de la chose, à vrai dire.
- Parce que tu n'as jamais faim, mon chaton. Mais pour ton congénère qui vient mendier tous les matins sur le bord de la fenêtre, tout efflanqué et misérable, c'est autrement urgent. 
- Dois-tu travailler pour les gourmets ou pour les affamés, c'est ça ta question ?
- En un sens, oui, c'est ça... J'aimerais avoir tous les jours le courage de me confronter aux questions urgentes, difficiles, où l'éthique se situe sur une ligne de crête, où parfois on ne peut pas trancher définitivement... ne pas craindre de se confronter à la réalité de ce monde-ci... ne jamais se résoudre à trouver seulement les réponses qui nous brossent dans le sens du poil... 

Chats errants

lundi 22 avril 2019

Pâques commence aujourd'hui

Pour nous, Pâques commence aujourd'hui. 
Hier, nous avons célébré la résurrection de Jésus et esquissé ce qu'elle signifie pour nous encore, à l'époque qui est la nôtre, dans une joie profonde. Mais aujourd'hui ? N'allons-nous pas oublier un peu facilement ce que nous avons dit et entendu hier, et qui pourtant nous rendait si heureux ? 
Un texte biblique met en scène ce doute et cette peur. Dans l'évangile selon Jean, au chapitre 21 (dont beaucoup d'exégètes sont d'accord pour dire que c'est un ajout tardif au texte original), nous lisons l'histoire de quelques disciples qui retournent, quelque temps après la résurrection, à leur vie quotidienne. Ils étaient pêcheurs et ils retournent à leurs filets. Comme si, au fond, il ne s'était rien passé. Ou comme si ça avait de l'importance au moment où ça se passait, mais que maintenant, la poussière était retombée et qu'il n'y avait plus qu'à retourner à la vie ordinaire, celle d'avant tout ça, d'avant la parenthèse.
Et nous ? Est-ce que nous ne serions pas un tout petit peu tentés de faire la même chose, un peu écoeurés par tout ce chocolat ? 
La vie à laquelle retournent ces hommes (car il n'y a là que des hommes) est dure. D'ailleurs, cette nuit-là, la nuit où ils retournent au travail, ils ne prennent rien. Jusqu'au moment où un inconnu leur conseille de jeter leurs filets ailleurs : boum, plein de poissons. Poissons inutiles d'ailleurs puisque le repas est déjà cuit lorsqu'ils finissent tous par débarquer : c'est Jésus qui a préparé le repas, sur la plage. 
Sur les rives de nos vies, ce n'est pas l'ordinaire qui importe désormais. C'est l'excès, la surabondance, le trop, l'immense... qui naît de rien du tout, d'une parole. Par la grâce d'une simple parole, nous recevons au-delà du nécessaire, bien au-delà. Du simple fait de reconnaître un inconnu, un Autre tellement Autre qu'il est déjà sur un autre rivage que nous, nous vivons l'extraordinaire. 
Aujourd'hui, nous sommes appelés à être, dans l'ordinaire de nos vies, les disciples de cet homme-là. Et à accepter de vivre l'extraordinaire même au coeur de notre vie la plus ordinaire, même si nous n'osons pas lui demander qui il est, même si nous n'y croyons plus, même si nos filets reviennent vides à chaque fois. Une fois encore, jeter nos filets : l'image même de l'espérance... 

Rubens, La pêche miraculeuse

samedi 20 avril 2019

Le temps du deuil



Aujourd'hui, c'est ma collègue et amie Isabelle qui médite pour et avec nous... 

J’aime le samedi saint.
Je crois même que c’est le jour de la semaine sainte que je préfère... Celui qui est loin de toute l’agitation et des fortes émotions des jours précédents, mais pas encore dans la joie absolue du lendemain... et pourtant on la sait là, toute proche !
C’est le jour du grand silence, celui où nous nous souvenons qu’ « il est allé prêcher même aux esprits en prison »[1]. C’est là que nous avons le temps de « repasser toutes ces choses dans [notre] cœur », comme Marie[2]. Nous, les disciples de 2000 ans plus tard (à peu près), nous avons le loisir de méditer sur tout ce qui s’est passé en ces-jours-là... en connaissant la suite de l’histoire.
Et pourtant, les premiers, de disciples, n’étaient pas calmes et tranquilles en attendant le lendemain.
Les évangiles ne nous racontent pas ce qu’ils ont fait le samedi, le shabbat qui a immédiatement suivi la mort de Jésus.
Ils n’ont pas pu s’étourdir d’activité, puisque c’était shabbat. Peut-être sont-ils allés aux offices de la Pâque juive, puisqu’ils étaient à Jérusalem pour cette fête.
Le jeudi soir, ils avaient fêté avec leur rabbi, puis ils s’étaient endormis alors qu’il leur demandait de prier avec lui. Quand on était venu le saisir, ils s’étaient tous enfuis[3].
Pierre avait suivi de loin, mais pour le renier par trois fois.
Jean et Marie étaient au pied de la croix... donc ils n’avaient aucun doute de l’issue de cette histoire folle, l’issue de ce temps qu’ils avaient passé à suivre Jésus sur les routes de Galilée et de Judée : celui qu’ils avaient admiré, aimé, envié, était mort, comme les deux brigands condamnés à mort en même temps que lui.
Déni, colère, marchandage, dépression, acceptation...ces phases classiques du deuil, ils n’ont pas eu le temps de les parcourir en une journée. Comme pour tout le monde, elles ont été plus ou moins mélangées, avec des aller-retours de l’une à l’autre. Mais ils ont au moins eu cette journée... et puis 40 jours ensuite, du dimanche de Pâques à l’Ascension, pour comprendre tout doucement qu’ils ne retrouveraient jamais leur vie d’avant, même si le Christ était ressuscité. 
Les premiers disciples ont eu le temps du deuil...
Mais aujourd’hui, nous avons tendance à oublier le samedi saint, le temps du deuil.
Nous nous agitons pour préparer la fête du lendemain, voire même, dans bien des églises chrétiennes, nous avançons la fête du matin de Pâques pour fêter la résurrection dès le samedi soir.
D’accord, la journée liturgique commence le soir, comme la journée était comptée dans le Proche-Orient : d’un coucher du soleil à l’autre.
Mais ce que les évangiles racontent, eux, ça n’est pas une mort presque immédiatement suivie par la nouvelle de la résurrection. Comme le dit le symbole des Apôtres, c’est « le troisième jour » qu’il est ressuscité des morts – 3 jours, le temps de croire vraiment à sa mort, avant d’être complètement retournés par sa Vie.
Notre monde, aujourd’hui, tente d’éviter le deuil, la perte, jusque dans ses célébrations pascales. 
Nous le voyons tout autour de nous, et tout particulièrement en ces jours où l’incendie de Notre Dame de Paris est balayé en quelques heures par les promesses de dons et de délais courts pour sa reconstruction. Enfin quelque chose à quoi on peut remédier : pas de personnes décédées comme les migrants en Méditerranée ou ailleurs ; pas de gilets jaunes qui refusent de rentrer chez eux et d’arrêter de manifester que rien ne va plus pour eux ; pas de gens à la rue qui meurent de froid l’hiver, de chaud l’été, et d’être ignorés chaque jour de l’année ; pas d’enseignants et d’enseignés qui ne se plient pas à la dernière idée de l’un ou l’autre gouvernement pour « tout arranger » ; pas de malades, ou de personnes âgées en EPHAD qui n’en peuvent plus que celles et ceux qui doivent s’occuper d’elles n’en aient plus le temps, plus l’attention, plus la douceur et l’amour requis pour demeurer humain.e.s...
Voilà, avec Notre Dame, ce sont des pierres, elles ne crieront pas si on ne prend pas le temps du deuil, de la mesure de la perte, du respect du souvenir, si, après le premier choc, on ne prend pas le temps du bilan, mais qu’on se précipite dans la reconstruction (De quoi ? Comment ? Par qui ? Pour quoi ?...).
A nous qui croyons, il nous reste le samedi saint. Pour prendre le temps du deuil, la mesure de la perte subie par les premiers disciples, avant d’arriver à la mesure du gain démesuré de Vie pour le monde.
Il nous reste le samedi saint, le jour du silence, le jour où nous prenons avec le Christ le temps de la descente dans les profondeurs.
Et une pierre pour nous aussi, devant un tombeau...

(Chut, demain matin, elle sera roulée...)

Isabelle Alves
[1] 1 Pierre 3, 19
[2] Luc 2, 51
[3] Marc 14,50

Giotto

jeudi 18 avril 2019

Trois jours

Un jour, par la grâce d'une artère cérébrale taquine, je me suis retrouvée à l'hôpital. Pendant trois jours, je n'avais plus qu'une conscience limitée de ce qui se passait, comme s'il avait fallu me retirer en moi-même, au plus loin du monde où je perdais pied.
Que me restait-il ? Peu de choses. Ma pensée se mouvait dans un petit triangle - étrange image et pourtant je n'en ai pas d'autre. Des pensées y tournaient en rond, des regrets, des paroles, des bribes de texte. Plus le temps passait et moins il y en avait. Il n'est plus resté au fond qu'une certitude et une peur. La peur de mourir, et la certitude que même si je devais mourir... quelque chose ne mourrait pas, quelque chose qui au fond ne m'appartenait pas mais appartenait déjà à un autre pays, un autre horizon. Un socle ferme sous mes pieds. Une confiance indéracinable. 
Trois jours : trois jours dans le poisson, comme Jonas, trois jours dans l'inconnu, le temps suspendu. Peu à peu, j'ai été happée par la réalité de ce monde-ci, des paroles humaines, une main amie, précieuse d'être rare et respectueuse. 
Ce tombeau-là n'était pas fermé. Il y aurait d'autres jours, d'autres visages, d'autres sourires, d'autres paroles, d'autres horizons, d'autres mots à dire et à écrire, d'autres liens à créer, et des confiances tissées à savourer encore, pour le bonheur de la vie. 
Aujourd'hui, des humains sont au bord de la mort, d'autres y échappent, d'autres l'ignorent, d'autres en ont peur. Nous n'échapperons pas à cet horizon-là, aucun de nous. Mais je crois que cet horizon-là n'est pas le dernier et qu'un jour, le tombeau s'ouvre, qui nous fait voir la vie autrement. 
Trois jours pour une traversée...



mercredi 10 avril 2019

Celui qui dialoguait tout seul

Hier je vous parlais de Jésus et de son refus de trancher une dispute entre un homme et son frère qui ne se parlaient plus, pour une sombre histoire d'héritage. Cette absence de dialogue m'évoque ce poème du pasteur Niemöller, qui date de 1942 et que vous connaissez sans doute : 
Quand ils sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste. Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste. Quand ils sont venus chercher les juifs, je n’ai rien dit, je n’étais pas juif. Quand ils sont venus chercher les catholiques, je n’ai rien dit, je n’étais pas catholique. Puis ils sont venus me chercher. Et il n’y avait plus personne pour protester.
 Quand il écrit cela, de fait, il dénonce la position morale de celui qui, en toute bonne conscience, estime que la vie de l'autre n'a rien à voir avec lui : que le dialogue avec l'autre est, sinon grotesque, en tout cas inutile. Dans la parabole de l'homme riche qui passe à côté de sa vie, Jésus nous parle d'un homme trop riche, trop plein de tout, incapable d'entrer en dialogue avec Dieu, parce qu'il ne voit pas à quoi ça pourrait bien lui servir : 
"Un homme riche avait une terre qui rapporta beaucoup. Il se disait à lui-même : Que vais-je faire maintenant ? Je n'ai plus de place pour ranger mes récoltes. Il se disait encore : Voilà ce que je vais faire ; je vais abattre toutes mes granges, et puis j'en construirai de plus grandes et j'y mettrai toutes mes récoltes et toutes mes possessions, et je dirai à mon âme : Mon âme, tu as de grands biens ici, pour de nombreuses années. Repose-toi, mange, bois, fais bombance. Alors Dieu dit à cet homme : Abruti, cette nuit même, ton âme te sera demandée, et alors, à qui appartiendra tout ce que tu as préparé ? Moralité : c'est ainsi que vit celui qui thésaurise pour lui-même, au lieu de s'enrichir auprès de Dieu." (Lc 12,16-21)
 Cet homme n'avait pas assez de portes à son goût, de portes à fermer pour y abriter ses richesses... et le couper des autres par la même occasion. C'est le drame des portes : on les utilise pour se protéger, mais elles nous coupent des autres. Plus nous avons de portes, et moins nous sommes en capacité d'entrer en dialogue avec d'autres que nous-mêmes. 
A vrai dire, l'ensemble de cette parabole est basé sur un jeu de mots. Quant l'homme se demande ce qu'il va faire à présent, le verbe grec employé est dialogizomai, un verbe qui a deux sens possibles : soit "calculer en soi-même avec précision" (on a la nette impression qu'il est assez doué pour ça et que c'est la source même de sa richesse) soit "raisonner, discuter avec quelqu'un d'autre". Si on traduit avec le premier sens, c'est bien parce que le deuxième ne semble pas être son point fort : il est incapable d'échanger, de discuter, de raisonner avec quelqu'un, quitte à ne pas être d'accord. Il est d'accord avec lui-même et ça lui suffit. Il n'y a de place pour rien d'autre, personne d'autre. 
Deux significations, deux réalités opposées, un choix à faire. Voilà qui ne peut pas nous laisser indifférents. Ni comme citoyens, ni, bien sûr, comme croyants. Croire, ce n’est pas posséder Dieu en soi-même, dans une absence totale de dialogue et d’altérité, et ce n’est certainement pas prétendre pouvoir imposer son Dieu aux autres par la violence, quelle qu’elle soit. Croire, c’est entrer en dialogue avec Dieu, et se mettre au risque de ce que ce chemin révèlera, de Dieu et de nous-mêmes, liés par cette marche commune. Et c’est, bien sûr, entrer en dialogue avec d’autres. Y compris, et Jésus ajoute, surtout, avec ceux qui ne seraient pas nos partenaires de choix pour un dialogue, ceux qui n’ont pas l’air légitimes, ceux qui n’ont pas l’air dans les clous.
Ceux, en bref, qui étaient comme lui pour ses contemporains, et c’est ce qui l’a conduit sur la croix sous les quolibets des bien-pensants, en toute bonne conscience... Risque à prendre, enjeu de toute fraternité. Choix éthique qu’il nous est possible de refuser. Mais qu’il nous est aussi donné d’accepter...
C'est difficile, c'est vrai. Parce que dialoguer, se lier de confiance avec quelqu’un, c’est prendre des risques, y compris (peut-être surtout) entre êtres humains. Celui de ne pas être d’accord d’abord, et il est inévitable de ne pas être d’accord, parce que nous ne sommes pas des copies conformes les uns des autres, nous sommes différents et pensons différemment. C’est frustrant, c’est éprouvant. C’est le partage de notre humaine condition. Et c’est aussi incroyablement joyeux, et ça ouvre des portes dans notre cœur et dans notre âme, des portes qui ne s’ouvriraient pas toutes seules. C’est ce que nous vivons en Église : que vous soyez là depuis longtemps ou que vous veniez de franchir la porte et choisissiez de rester, vous serez forcément frustrés, peut-être agacés ou en colère à un moment ou à un autre... mais accueillis et accueillants les uns envers les autres, et joyeux de l’être et d’ouvrir des portes les uns pour les autres. La fraternité n’est pas théorique. La fraternité consiste à se donner mutuellement ce que nous ne possédons pas : la parole. Se donner la parole, entendre la parole de l’autre, savoir que la sienne est écoutée, c’est tout l’enjeu de la fraternité. Et c’est aussi le trésor qui nous lie à Dieu. Jésus écoutait toujours... et répondait à côté, ouvrant de nouvelles portes, de nouvelles perspectives.


mardi 9 avril 2019

Ce n'est pas ce qu'on possède qui fait notre vie...

Quelqu'un dans la foule dit à Jésus : "Maître, dis à mon frère de partager l'héritage avec moi". Jésus lui dit : "Est-ce moi qui ai été établi sur vous les humains pour être votre juge et vous départager ?" Il ajouta alors, s'adressant à eux : "Voyez : ne vous laissez pas aller à la cupidité, parce que ce n'est pas la richesse d'un homme qui lui garantit la vie". Il leur dit une parabole : "Un homme riche avait une terre qui rapporta beaucoup. Il se disait à lui-même : Que vais-je faire maintenant ? Je n'ai plus de place pour ranger mes récoltes. Il se disait encore : Voilà ce que je vais faire ; je vais abattre toutes mes granges, et puis j'en construirai de plus grandes et j'y mettrai toutes mes récoltes et toutes mes possessions, et je dirai à mon âme : Mon âme, tu as de grands biens ici, pour de nombreuses années. Repose-toi, mange, bois, fais bombance. Alors Dieu dit à cet homme : Abruti, cette nuit même, ton âme te sera demandée, et alors, à qui appartiendra tout ce que tu as préparé ? Moralité : c'est ainsi que vit celui qui thésaurise pour lui-même, au lieu de s'enrichir auprès de Dieu." (Lc 12,13-21)
Je peux être franche avec vous ? Il m'énerve, ce texte. Quelqu'un demande à Jésus de lui rendre justice, et Jésus refuse. Il n'est pas du côté de la justice. Ensuite, il nous raconte une parabole qui retrace la vie d'un homme qui a fait tout ce qui était humainement possible pour être sage en ce monde au prix d'une immensité d'efforts et d'intelligence et Jésus n'est pas du côté de la sagesse. Ni la justice ni la sagesse, vraiment ? 
Oui, vraiment. 
Lorsqu'il refuse de rendre justice à celui qui a été lésé par son frère dans une histoire d'héritage, c'est un peu comme s'il disait : vous n'avez pas été capables de vous causer pour résoudre ça, et c'est à moi que vous demandez ? Il pointe l'absence de dialogue, et c'est tout. Enfin presque tout, parce qu'il en profite au passage pour dire que ce n'est pas ce qu'on possède qui fait notre vie. Soit. Mais il pourrait en profiter pour nous dire clairement ce qui fait notre vie, non ? 
Entre ces deux personnes qui ne se parlent plus, qu'y a-t-il ? Des choses. De la richesse. Des possessions. De quoi se faire un nom, une vie confortable. Mais il semble que si l'un des deux possède tout ça, alors l'autre n'a rien : si l'un des deux devient quelque chose, alors l'autre n'est rien. L'abîme entre le rien et le quelque chose est si profond que rien, aucune parole, ne peut le traverse. Le gouffre qui nous sépare des autres lorsque nous avons le sentiment d'être quelqu'un et que l'autre n'est rien est impossible à surmonter. Le dialogue est impossible. 
Ce n'est pas la richesse en soi qui est à craindre. C'est l'attitude qu'elle nous impose, la barrière qu'elle étlève entre nous et les autres. Dans les événements tragiques de notre monde, il y a entre "eux" et "nous" comme une barrière insurmontable. Nous voudrions, nous aussi, dire à Dieu "fais-nous justice, règle ça pour nous !"
Mais il semble que cette justice-là ne soit pas celle que Jésus annonce. Et si Dieu ne répondait pas, tout simplement parce que nous aussi nous réclamons une justice qui n'est pas la sienne ? Peut-être préférons-nous nous bercer d'illusions plutôt que de regarder la vérité en face, cet abîme sous nos pieds. J'ai parfois entendu avec tristesse, dans mon ministère : "Moi, je sais tout ce qu'il y a besoin de savoir sur l'Islam, le Coran est plein de violence, pas étonnant..." Mais dire ça, c'est tenter de se rendre maître de la richesse de l'autre pour creuser entre l'autre et nous un abîme d'obscurité : depuis quand connaît-on quelqu'un parce qu'on a lu quelque chose sur lui ? Connaître quelqu'un, c'est risquer le dialogue. C'est se laisser toucher par son humanité, sa faiblesse et ses joies. Nous vivons dans un monde qui croit tout savoir sur l'autre sans jamais lui avoir parlé, en se contentant la plupart du temps d'adresser à l'autre des injonctions diverses et variées. Nous vivons dans un monde où des paroles terribles condamnent l'autre a priori, en refusant par principer d'imaginer qu'il soit possible d'entrer en dialogue avec lui... 
Quelque chose me dit qu'une parabole pour aujourd'hui parlerait des réseaux sociaux... 


lundi 8 avril 2019

Trop sérieux (l'uberisation des tapis et quelques autres considérations)

- Mon chaton, l'heure est grave.
- Ah bon ? Qu'est-ce que tu as fait, encore ?
- ... Je te demande pardon ?
- Je t'en prie.
- Non, je veux d... Peu importe. Voilà : il paraît qu'on est trop sérieux.
- Je suis toujours sérieux.
- Kof, kof, kof. Tu viens d'assassiner le petit tapis à rayures.
- Il l'avait cherché. Il m'avait volé une croquette.
- Bon. Bref. Si tu permets, je vais sans autre détour te faire part de ma dernière découverte qui, je l'avoue, me plaît infiniment. Je suis tombée sur un article américain qui parle d'une membre du clergé de l'Eglise épiscopale américaine, une Eglise issue de l'Eglise anglicane après la révolution américaine (j'ai déjà évoqué ici même un sermon prononcé par un autre membre de ce même clergé à l'occasion d'un mariage princier). Cette femme, donc, y parle de son expérience en tant que pasteure "freelance" : elle n'est pas rattachée à une paroisse, mais "loue" ses services à des paroisses pour des choses bien précises. L'ubérisation du pastorat, en quelque sorte...
- J'en suis tout frisotté des moustaches.
- Ton sarcasme, mon chaton, m'indiffère. Je disais donc qu'elle intervient dans une paroisse pour deux cultes par mois et que pour le reste, ses services sont rémunérés à l'heure pour l'accompagnement pastoral et pour la formation. Elle est le pasteur habituel de cette paroisse, sans lui être rattachée, ni y vivre. Du coup, la communauté locale se prend en charge et décide des domaines précis qui doivent être affectés à l'activité du pasteur. Ca me semble, sur ce point précisément, plutôt futé...
- Parce que ça encourage les gens à se prendre en charge ?
- D'une certaine façon, oui. S'il n'est pas automatique que le pasteur va s'occuper des affaires de l'Eglise locale, alors on pense l'Eglise locale autrement. On pense la vie communautaire autrement que celle d'un groupe animé par le permanent de l'institution. Ca m'évoque un peu, toutes proportions gardées, la relation entre les premières Eglises et l'apôtre Paul : il les guidait à distance, en quelque sorte... et leur essort au départ montre que ce n'est pas la présence permanente d'un serviteur de l'Eglise qui fait l'Eglise, c'est la dynamique locale de ceux qui prennent la foi au sérieux et décident de mettre en oeuvre ce qu'elle leur inspire, personnellement et communautairement.
- Tu es en train de dire qu'il faut arrêter de mettre des pasteurs dans les Eglises ? Mais... tu n'auras plus de travail ? Qu'est-ce que je vais manger ?
- Mon chaton, ce n'est pas ce que je dis. Mais je pense à ces toutes petites communautés sur lesquelles pèse l'obligation de payer ce que, dans mon Eglise, on appelle "la cible" et qui servira à financer la vie de l'Eglise globale (y compris le salaire des pasteurs) ou, dans d'autres systèmes, directement le salaire d'un pasteur, alors que le nombre de participants à la communauté a tellement baissé qu'il n'y a plus les moyens de le faire. Le système dont il est question dans cet article permettrait d'accompagner les communautés telles qu'elles sont, avec leurs besoins réels, ponctuels.
- Payer pour la grâce, ce n'est pas antithétique de ce que tu prêches ?
- Il ne s'agit pas de payer pour la grâce, mais pour la présence ponctuelle de quelqu'un qui accompagne une communauté qui vit déjà de la grâce. Ce n'est pas du tout la même chose... Dans l'Eglise, comme dans les structures associatives en général, ce sont les coûts cachés qui permettent de faire vivre la structure. C'est parce que des gens sont prêts à sacrifier leur temps, leur énergie, leur argent, que ça peut vivre. Mais je crois que de temps en temps, il est bon de dire clairement quels sont les coûts cachés, ne serait-ce que pour clarifier qui fait au quoi au bénéfice de la communauté. On a parfois des surprises... Et à vrai dire, si le temps des pasteurs pouvait être libéré pour d'autres choses que le quotidien des Eglises locales, je crois qu'on aurait des surprises aussi... Pouvoir prendre le temps de s'ouvrir à d'autres manières de comprendre et de dire la grâce, de penser théologiquement, d'écrire un blog pourquoi pas, c'est souvent un luxe impossible... alors que c'est essentiel pour jouer un des rôles du pasteur, qui est de vivifier nos communautés. Enfin je crois. Au fond, je crois à la créativité...
- ... tu peux prêcher là-dessus, non ?
- Tiens oui, bonne idée. Pour Pâques peut-être : la grâce, source infinie de créativité pour nos vies et nos Eglises...
- N'empêche que c'est hérétique, comme idée, un pasteur qui loue ses services alors qu'il est supposé ne louer que Dieu...
- Je sais. D'ailleurs à tenter de l'appliquer sans réfléchir, cette idée, on tomberait vite dans un travers de notre civilisation : payer pour avoir un droit et, au passage, mettre à bas les structures sociales de régulation des intérêts particuliers. Mettons plutôt que c'est un petit fil qui dépasse de la tapisserie et qu'on est libre de tirer pour voir où ça mène...
- Euh, en parlant de fil qui dépasse... tu y tenais, à ton tapis ? 

(c) PRG

vendredi 5 avril 2019

Le taux de lapin

On peut imaginer un statisticien fou (dans une autre vie, il m'est arrivé d'en fréquenter via des connaissances communes) qui s'amuserait à créer un concept idiot. Un statisticien ordinaire lui, peu poète, sérieux et bien noté dans son travail, calculera des moyennes, des médianes et tout un tas de choses que je ne saurais nommer correctement mais qui sont infiniment utiles pour traiter des grands  et petits nombres.
Le taux de fréquentation, il me semble, fait partie de ces indicateurs qu'un statisticien pourrait utiliser, ou la densité, qui désigne le nombre d'items dans une surface donnée : 10 personnes au kilomètre carré, par exemple. Dans nos Eglises, nous utilisons sans trop le savoir des concepts statistiques, ne serait-ce que pour compter les gens présents le dimanche matin au temple, ou le nombre de baptêmes, mariages et enterrements célébrées au cours d'une année. S'il y a 30 personnes au culte, c'est un chiffre qu'on peut mettre en rapport d'autres chiffres de fréquentation, on peut faire des courbes, établir des comparaisons, bref beaucoup s'amuser avec des tableaux et des graphiques si le coeur nous en dit.
J'aimerais ici introduire un concept idiot, si vous permettez.
A côté du taux de fréquentation, le voici, le voilà : le taux de lapin
Je m'explique : poser un lapin c'est laisser croire qu'on sera là et ne pas y être. Donc, le taux de lapin, c'est le nombre de personnes qui devraient être là mais qui n'y sont pas. C'est-à-dire : les personnes qui, en principe, sont susceptibles d'appartenir à la communauté en montrant leur présence physique à des moments bien précis, mais qui ne le font pas. 
J'aime à croire que nous aurions tout intérêt, avant de nous lamenter sur la baisse de fréquentation, à nous pencher sur l'augmentation du taux de lapin.
Si lapin il y a pour cause de compétition sportive des enfants, d'anniversaire de la grand-mère, d'embouteillages monstres sur la route du temple, et qu'on arrive à déterminer ces causes, ça peut décharger les épaules du pasteur du poids infini de se croire responsable de la baisse de fréquentation.
Je dis ça je dis rien (ou si peu). C'est une folle idée, comme ça. 

(c) Dürer

dimanche 31 mars 2019

À doute, doute et demi

- Mon chaton, que fais-tu quand tu doutes ?
- Je me lèche une patte.
- Je ne vois pas très bien...
- Ça te donne le temps de la réflexion.
- Ah oui. Mais un vrai doute, du genre existentiel ?
- Mon humaine, je suis un chat, je n'ai pas de doute existentiel.
- Si je transpose, ce serait le doute quand au jour où tu devras faire face au grand azpirateur.
- La terreur ? le frisson d'horreur, la course effrénée vers un havre sûr, la recherche frénétique d'un abri à l'abri de tout, du tonnerre, des grincements et de la disparition des petites poussières ?
- Ça va, n'exagère pas.
- Mon humaine, tu n'as pas le droit de me dire ce qui est légitime ou pas en matière de peur chez moi.
- Tu as raison, pardon.
- Pas de problème. Et donc, ta question c'était quoi ?
- Ma question c'était : que faire quand on doute ?
- Ben douter.
- Tu crois que c'est aussi simple que ça, mon chaton ? Il ne serait pas nécessaire d'avoir un point d'appui solide, des certitudes inébranlables ?
- Mon humaine, tu raisonnes en humaine, et qui peut t'en vouloir ?
- Qui, en effet.
- Mais tu passes à côté d'une chose : la terreur de l'azpirateur, elle est vivable pour moi, parce qu'à la fin, tu cries "c'est bon, j'ai fini". Et là je peux sortir de ma cachette salvatrice.
- Alors que dans le doute ordinaire, il n'y a pas la certitude d'une voix rassurante de l'autre côté, tu veux dire ?
- Je crois que c'est ce que je veux dire.
- Et quelle conclusion théologique en tires-tu ?
- ...
- Je sais, je sais, tu es un chat, tu ne tires pas de conclusion.
- Voilà.



jeudi 28 mars 2019

Un courant d'air, hélas

Cette année, un courant d'air est passé... Je vous laisse juges :



Dommage en effet que la crainte des courants d'air ait obligé à fermer la porte. Mais ce qui me trouble, c'est la question entre parenthèses : l'heureux Théophrasque était-il autorisé à assister à l'office ?
Vous imaginez, si nous qui aimons voir nos temples pleins, on prenait le simple risque d'annoncer que par définition, un culte est public ? Qu'il n'y a aucune obligation, d'aucune sorte, pour entrer dans un temple et écouter ce qui se passe, et participer si on a envie ? 
"Mais les gens peuvent entrer s'ils veulent !", dit-on, parfois, dans nos temples pas très pleins. 
Oui mais non. On n'entre pas dans un bâtiment d'allure privée sans y avoir été invité, c'est une simple question de politesse. Une simple affiche sur la porte suffirait peut-être, du genre "Bienvenue" et éventuellement "On ne mord pas". 
Le reste est histoire de courant d'air... 

jeudi 21 mars 2019

Quel triomphe ?

Pâques, c'est la fin de la mort. Mais le mal, le péché et la mort n’ont pas l’air au courant... depuis 2000 ans bientôt, c’est toujours la même histoire. Alors quoi ? Il fait quoi Dieu, alors que son plan initial n’a pas l’air d’avoir marché ?
On s’est tous demandé ça, non ? On a tous eu envie d’écrire au Père Noël, après avoir constaté que la création de Dieu n’avait pas l’air de se porter aussi bien que le triomphe de Pâques le laissait entendre.
Mais d’ailleurs, à bien y regarder, le triomphe de Pâques, c’est quoi au juste ? Dans ce monde fou, plein de danger et de mort, le triomphe de Pâques, ça aurait dû être Dieu qui vient sonner la cavalerie et remettre tout ça à l’endroit, non ? La démonstration de son pouvoir, de sa force qui surpasse toutes les forces. Parce qu’il est plus costaud que le mal et que la mort. Mais c’est quoi, Pâques ? C’est un tombeau vide. C’est le contraire d’une victoire militaire, d’une démonstration de force, de la fin de toute guerre et de toute misère. Et ce n’est même pas parce que, finalement, tout bien considéré, la force de Dieu n’était pas assez grande pour vaincre la mort. Non. La force de Dieu, on ne la connaît pas. Parce que tout ce que nous connaissons, c’est un tombeau vide. Du rien. De l’absence. Et surtout, surtout, l’absence de la toute-puissance de Dieu.
A Pâques, c’est Dieu qui dit qu’il ne viendra pas mettre un grand coup de pied dans la fourmilière. C’est Dieu qui renonce, définitivement, à faire acte de toute-puissance pour massacrer les méchants. Et ça, ça nous embête. On n’est pas tellement prêts à laisser passer ça. Parce qu’on a l’air malin, nous autres croyants, quand on dit que Dieu a déjà vaincu la mort, et que tout ce qu’on a à montrer pour ça, c’est un tombeau vide... C’est tout ? Et oui, c’est tout... 
Ca devrait, pour le moins, nous enseigner l’humilité. Mais je ne crois pas que Dieu ait laissé le tombeau vide juste pour donner un petit coup sur le nez de nos egos surdimensionnés. Non, ce qu’il a laissé sur terre en laissant le tombeau vide, c’est bien une démonstration de puissance. Mais une puissance si étrange, si extraordinairement étrangère pour nous, que nous ne pouvons qu’en apercevoir quelque chose, parfois, au détour d’un regard dans le miroir, au détour d’un chemin, dans un instant de complicité, dans un regard échangé, dans un moment de grâce... Il nous est donné, parfois, de comprendre quelque chose... Un tout petit quelque chose, qui vient bouleverser notre vie. 
Cet endroit secret, en nous, où nous ne pouvons pas mourir. Un endroit qui résonne comme un tombeau vide, comme un creux secret. Un endroit où nous pouvons nous retirer pour y retrouver Dieu, en toute simplicité. Un endroit où Satan, le péché et la mort n’ont plus cours, n’ont plus aucun pouvoir. Un endroit où nous accueillons celui qui est un étranger total pour nous, Dieu, inconnaissable et mystérieux, et si proche, et si familier.
La victoire du Christ a tout l’air d’une défaite aux yeux du monde. La victoire du Christ est subtile. Elle est même minuscule. Elle est un tout petit rien. Elle est ici et maintenant. Elle a lieu à chaque fois qu’un étranger est accueilli. A chaque fois qu’un plus petit est nourri, qu’il reçoit un verre d’eau. Que ses blessures sont pansées. A chaque fois qu’un pardon est prononcé, une bénédiction donnée en vérité. A chaque fois qu’un mot de prière s’échappe de nos lèvres. A chaque fois qu’un mot de nos bibles prend sens. A chaque fois que, au milieu de deux ou trois, ou cent ou mille, d’entre nous, le nom du Christ peut résonner comme un secret espoir. A chaque fois que nous nous sentons ressuscités par un rien, une parole, un geste, un pardon. A chaque fois. Il est là. Et il est vivant. Parce qu’il fait de nous des vivants. Parce que, à travers lui, le Royaume de Dieu s’ouvre pour nous, l’espace d’un instant, et devient réel.
La victoire du Christ a tout l’air d’une défaite aux yeux du monde. Mais à nous, elle ouvre la vie. C’est tout.

Fra Angelico

lundi 18 mars 2019

Des témoins

Il n'est pas contraire au «sacerdoce universel» dans l'Église, ni à l'égalité des chrétiens, qui sont tous devant Dieu, de pauvres pécheurs, perdus, sauvés et sauvegardés uniquement par grâce, que la communauté ait de temps en temps besoin de personnalités notables et qu'elle ose les «produire» - d'hommes et de femmes qui, sans sortir de la «multitude des croyants», se détachent de l'ensemble comme aussi du monde ambiant, parce qu'ils ont une vocation et un don particuliers, pour jouer un rôle exemplaire. Il est normal que, dans leurs personnes et dans l'activité qu'ils déploient au cours de leur vie, le témoignage de la communauté soit plus expressif, plus saisissable, plus impressionnant que chez les autres (...)
Tel le fera grâce à la chaleur de l'amour et du dévouement chrétiens émanant de lui, tel autre grâce à l'espérance qui le porte spécialement et qui stimulera aussi les frères, un troisième grâce à la force de sa pensée et de sa connaissance, un quatrième grâce à sa lucidité, à son audace et à sa fermeté dans les tentations et attaques que la communauté (et avec elle, lui-même) subit du dehors et du dedans. Tel le fera par le sérieux ou la sérénité de son comportement et de sa manière de vivre, tel en donnant l'exemple de ce que sont une liberté ou un engagement chrétiens, tel en suscitant le respect par sa solitude de croyant, tel en provoquant de l'intérêt par son audience et sa popularité ! Bien entendu, aucun d'entre eux ne sera sans avoir ses limites, ses erreurs et ses faiblesses, qui sautent plus ou moins aux yeux : aucun d'entre eux ne sera donc, fût-ce de fort loin, un second Christ ! Mais, dans sa singularité, chacun d'eux devra être salué avec une reconnaissance particulière comme un témoin de Jésus-Christ !
Karl Barth : La dogmatique XVI 72 4
(Avec un grand merci à mon collègue EG dont j'admire infiniment la discipline quotidienne de lecture des grands textes théologiques...)

vendredi 15 mars 2019

L'Evangile est politique

Affirmer que la dignité d’un humain est par-delà la moindre de ses compétences propres, c’est affirmer que l’espace social, avec ses règles et ses codes, n’est pas le tout de la vie humaine. Pourtant, l’apôtre Paul nous appelle au respect radical de cet ordre social. 
Que chacun se soumette aux autorités qui exercent le pouvoir, car il n'y a d'autorité que celle qui vient de Dieu, et toute autorité est voulue par Dieu. Ainsi, celui qui s'oppose à l'autorité se rebelle contre l'ordre voulu par Dieu, et les rebelles attireront la condamnation sur eux-mêmes. En effet, les magistrats ne sont pas à craindre par ceux qui font le bien, mais par ceux qui font le mal. Veux-tu ne pas avoir à craindre l'autorité ? Alors, fais le bien et tu recevrais ses éloges, car elle est au service de Dieu pour t'inciter au bien. Mais si tu fais le mal, alors sois dans la crainte. Car ce n'est pas en vain qu'elle porte le glaive : en punissant, elle est au service de Dieu pour manifester sa colère envers le malfaiteur. C'est pourquoi il est nécessaire de se soumettre, non seulement par crainte de la colère, mais aussi par motif de conscience. C'est aussi la raison pour laquelle vous payez des impôts : ceux qui les perçoivent sont chargés par Dieu de s'appliquer à cette charge. Rendez à chacun ce qui est dû : l'impôt, les taxes, la crainte, le respect, à chacun ce que vous lui devez. (Rm 13,1-6)
Pourquoi, si chacun est accepté inconditionnellement par Dieu, faudrait-il se soumettre, comme le dit Paul, aux autorités ? Je ne vous le cache pas, ce passage de la lettre de Paul aux Romains a parfois servi, au cours de l’histoire, à justifier tout et n’importe quoi, du renoncement à se mêler aux affaires politiques à la soumission la plus servile, de la justification d’un ordre politique inique à la bataille rangée contre lui. Mais tout cela ne fait que trahir la pensée de Paul. Lorsque Paul dit « soumettez-vous aux autorités », il affirme que l’être humain, livré à lui-même, soumis à nul autre qu’à lui-même, entre nécessairement en conflit avec les autres humains. La loi du plus fort, c’est la loi de la nature, ce n’est pas l’ordre de la création telle que Dieu a voulu la donner aux humains.
Car la nature, ce n’est pas la création ! La nature c’est la loi du plus fort, du plus gros, de la bactérie la plus coriace, du virus le plus efficace. La nature ne se confond jamais avec la création. La variole fait partie de la nature ; avoir réussi à éradiquer la variole fait partie du projet de la création! La création est devenir, la création est apprentissage d’habiter ensemble.
Reconnaître l’existence d’institution politiques chargées d’arbitrer, dans un cadre légitime, les luttes de pouvoir et d’influence qui pourraient sinon dominer l’espace social, c’est affirmer que l’humain n’a pas à se soumettre à la loi du plus fort, à la loi de la nature. Qu’un autre avenir est possible que l’écrasement des uns par les autres. Un tel ordre politique est bien un don de la providence de Dieu.
D’ailleurs lorsque Paul écrit ce passage de l’épître aux Romains, il n’écrit pas aux autorités pour les exhorter à un bon gouvernement. Non : il écrit aux administrés, pour leur expliquer l’enjeu que représente l’ordre politique. Il ne se soucie pas de savoir si les autorités sont bonnes ou mauvaises, si elles exercent vraiment la justice, si elles œuvrent véritablement au bien de tous. Cette discussion-là n’est possible, justement, que lorsqu’un tel ordre politique existe. Il ne s’agit en aucun cas de cautionner un ordre établi, mais de légitimer l’existence même du politique, auquel soient soumis les intérêts particuliers et les rapports de force. Oui, les autorités constituées sont une nécessité pour que la liberté puisse se vivre ; pas seulement la liberté du plus fort, du plus méritant, mais la liberté de tous.
Reconnaître l’ordre politique comme un don de Dieu, c’est pour le croyant un motif de conscience. C’est là, et là seulement qu’il peut mettre en jeu sa liberté, afin que la liberté de tous soit respectée. Il ne s’agit en aucun cas de soutenir une forme de gouvernement plutôt qu’une autre, mais d’insister sur l’existence d’un ordre politique qui protège les individus tels qu’ils sont et leur permet d’exercer leur conscience. Il ne s’agit pas de favoriser un ordre moral plutôt qu’un autre, le statut de certains plutôt que le statut des autres, le droit des uns plutôt que le droit des autres, mais justement de libérer l’espace pour que chacun, dans sa singularité, ait la liberté de vivre.
Car, comme le disait Calvin de façon très imagée, nous n’avons pas vocation à vivre « pêle- mêle comme des rats sur la paille ». Nous n’avons pas vocation non plus à sauver le monde – ça, c’est Dieu qui le fait. Nous avons vocation, chacun à notre façon, à nous engager pour un monde plus humain – et cela n’est possible que si la liberté est possible, si le monde social est apaisé et le respect de chacun garanti. Cet espace-là est à défendre à tout prix. Contre la loi du plus fort. Pour que chacun, librement, puisse vivre comme un enfant de Dieu.
Or cet ordre politique, aujourd’hui, est menacé à plus d’un titre. L’ordre économique tout-puissant en menace la stabilité. Un ancien Premier ministre le disait il y a quelques années : l’Etat ne peut pas tout. Certes, et il n’est pas question que l’Etat puisse tout, que les institutions puissent tout. Mais lorsqu’il peut de moins en moins, lorsque les institutions que les humains se sont données perdent leur vocation à garantir la stabilité politique, lorsque la loi du plus fort et l’écrasement des plus petits règnent en maîtres dans notre monde, l’exercice de la liberté individuelle n’est plus possible. Mais tout croyant le dira et le redira, aussi longtemps qu’il y aura un monde : la dignité humaine n’est pas une marchandise. Il est hors de question de laisser ce monde livré à la tyrannie de la puissance aveugle.
Comment dire cela aujourd’hui ? Dans un monde où le jugement est roi, dans un monde où chacun juge les autres et se juge lui-même en permanence, peut-être que nous avons perdu le sens du bonheur. Vous avez peut-être vu qu’un sondage cette semaine révélait que la moitié des Français estimait passer à côté de sa vie. Peut-être bien qu’en effet nous avons perdu le sens du bonheur. Le bonheur d’avoir cette simple certitude : quelqu’un nous aime et nous accueille non pas pour nos qualités, nos compétences, nos efforts, mais pour nous-mêmes, pour la vie.
Le dire et le redire, c’est exigeant. C’est difficile. Parce que ça nous oblige à regarder en face notre monde sans nous faire d’illusions sur nous-mêmes. C’est une véritable responsabilité.
Mais nous avons la chance de vivre dans une société qui le permet. Soyons attentifs à préserver cette liberté qui nous est donnée, et à veiller, chacun à notre façon, avec la vocation que nous avons reçue, à la préserver. Car c’est une façon de confesser le cœur de notre foi : ce n’est pas la loi du plus fort qui règne sur nos vies, mais la grâce et la paix que Dieu nous donne pour en vivre, librement.


jeudi 14 mars 2019

Esprit d'enfance

Dans deux des quatre évangiles, c’est Jésus qui est présenté, le premier, comme un bébé. Et ce n’est pas anodin. Cela nous force à faire face à cette réalité : Jésus, fils de Dieu, ou « fils de l’homme », comme il se désigne lui-même, renvoyant ainsi à un très ancien titre prophétique, Jésus fut bien un enfant humain. La révélation de Dieu sur terre passe par cette humanité faible, sans qualités, sans pouvoir autre que celui de recevoir. Jésus, comme chacun de nous, a été celui qui ne pouvait rien donner, rien produire, mais seulement recevoir, et grandir parce qu’il lui a été donné de vivre ainsi. Dieu est passé par cette humanité... il a pris le risque de mettre en péril son souffle fragile, souffle d’un bébé livré au monde, dès sa naissance. Voilà qui va à rebours de nos images de Dieu. Dieu comme celui qui prend des risques pour s’immiscer dans notre humanité, celui qui prend les mêmes risques que nous pour survivre. Dieu qui manifeste ainsi le lien de fondamentale dépendance entre la vie et le désir qui la porte, dans le regard d’un autre. Or, l’humanité ne supporte pas très bien ce Dieu-là...
C’est pourtant ce que dit Jésus lorsqu’il dit : pour être grand, soyez comme un tout-petit. Pour que votre foi soit grande, dépouillez-vous de toute prétention à gagner votre grandeur par vous-mêmes. C’est le désir de Dieu qui vous fait grandir, dans le lien de confiance qui vous unit à lui. Et rien d’autre. Soyez comme un enfant, c’est-à-dire ne vous faites pas d’illusions sur votre toute-puissance, sur votre capacité à faire vous-même la grandeur de votre foi.
C’est le fameux « esprit d’enfance » évangélique, qui n’a rien à voir avec une innocence primordiale, qui n’a rien à voir avec une puérilité crédule, une espèce de renoncement de l’être dans une soumission simpliste et analphabète, qui n’a rien à voir non plus avec une vertu morale ou une piété religieuse. L’esprit d’enfance, c’est vivre à partir d’un désir qui est hors de nous-mêmes, c’est vivre à partir du désir de Dieu. C’est ainsi que chacun est accepté par Dieu, indépendamment de ses qualités propres, de ses compétences, de ses particularités dans l’espace social. Ce n’est pas l’expérience qui fait le croyant, mais le choix que Dieu a fait de se lier de confiance avec lui, de lui offrir l’espace de confiance nécessaire pour grandir, pour vivre.
Or Jésus dit : pour accueillir Dieu, accueillez l’autre comme s’il était lui aussi ce tout-petit. Accueillez l’autre comme vous êtes accueilli, pas pour ses qualités propres, pas pour ses compétences, mais parce que moi, comme vous, je tiens tout de Dieu le Père. Cela nous rappelle, imperturbablement, que nous ne sommes croyants qu’en croyant que nous tenons tout de Dieu.

Séance de Godly Play

mercredi 13 mars 2019

La loi du plus fort

La loi de la nature, c’est la loi du plus fort. Quand des enfants crient dans la cour de récréation « c’est moi l’plus fort ! », ils mettent en jeu, pour mieux l’apprivoiser, ce penchant naturel de l’être humain, qui est de suivre la loi du plus fort. 
Or le règne de Dieu ne suit pas la loi du plus fort. Jésus, pour dire cela, utilise des images qui nous parlent à tous, car tous nous avons été enfants, tous nous avons été confrontés à cette loi du plus fort qui, du plus lointain des âges, accable l’humanité. Jésus prend un enfant dans ses bras et affirme : croire en Dieu, ce n’est pas suivre le plus fort, c’est accueillir un tout-petit. Pourquoi ? Pourquoi dire cela, et qu’est-ce que ça signifie ?
Tout humain naît comme un bébé. Tout humain doit passer par l’enfance pour apprendre l’humanité. Jésus, pour parler de la foi, ne met pas en avant la connaissance parfaite, l’autorité, mais l’apprentissage, l’incomplétude, le perfectionnement progressif et la dépendance envers un autre que soi-même. Un enfant reçoit tout : l’amour, l’éducation, les soins constants, le langage dans lequel il baigne, les liens qui l’unissent aux autres ; ce n’est que peu à peu qu’il conquerra une autonomie sur tous ces plans. Un enfant ne produit rien : il n’est pas là pour être utile, ou productif, ou efficace. Il n’est même pas là pour montrer des capacités hors norme, pour se montrer exceptionnel. Il est là, simplement, pour vivre et grandir. Il n’y a pas de condition à remplir pour être un enfant. Ce qui rend légitime un enfant, ce n’est pas sa conformité à quoi que ce soit.
De même, le croyant n’est pas un être parfait, au sommet de ses compétences, qui aurait acquis par l’ascèse et toute une vie de renoncements la légitimité qui lui donnerait un droit à siéger en place d’autorité : c’est celui qui ne peut pas faire autrement qu’admettre qu’au fond, il ne sait encore rien. Celui qui est bien forcé, à son corps défendant sans doute, d’admettre que c’est ce qu’il reçoit qui le fait vivre, et pas ce qu’il produit.
Le croyant, celui qui est mis en mouvement par la foi, ne se fait aucune illusion sur ses propres capacités à se montrer légitime par lui-même. Il sait que sa légitimité n’est pas dans son efficacité, dans ses forces, mais dans le simple fait d’exister face à Dieu, accueilli par Dieu. Que c’est dans le regard de Dieu, plein du désir de vie pour lui, qu’il peut puiser ses forces.

(c) PRG

lundi 4 mars 2019

Hop timiste

- Mon humaine, je t'ai entendue ronchonner sur l'Eglise...
- Hmm, je parlais si fort que ça ?
- Et je me disais que toi et moi, on est un peu pareils, au fond.
- Tiens, et en quoi ?
- Rappelle-toi, quand tu me dis qu'il faut que j'essaie de voir la gamelle à moitié pleine.
- Oui ?
- Sauf que moi, je suis un chat, je ne peux pas voir la gamelle à moitié pleine. Pour moi, une gamelle qui n'est pas pleine est vide. Une porte entrouverte est fermée.
- Je vois, tu n'as donc pas de demi-mesure ?
- Un chat pense en binaire, mon humaine.
- Mais alors, si tu étais à ma place, qu'est-ce que tu penserais sur l'Eglise ? Que de bon, ou que du mauvais ?
- Mon humaine, si j'étais à ta place, je te dirais ce que tu racontes si volontiers parce que tu aimes bien l'histoire : dans un champ, il y a à la fois des bonnes herbes et des mauvaises herbes, mais il se trouve que si on essaie d'arracher les mauvaises, les bonnes meurent aussi. 
- Et la métaphore en croquettes ?
- S'il y a à la fois des croquettes au poisson et des croquettes au boeuf dans ma gamelle, ça me convient.
- ?
- J'aime pas celles au poisson, mais du moment que la gamelle est toujours pleine, ça va.
- ?
- Et le champ, c'est ma gamelle.
- ?
- Mon humaine, à un moment, il faut que tu y mettes du tien. Je ne peux pas tout t'expliquer. 

(c) PRG

vendredi 1 mars 2019

Libre arbitre

Un petit enfant dispose d'une très mince marge de manoeuvre pour exercer son libre arbitre. L'enjeu est d'importance : pour ne pas perdre l'amour de l'adulte, il lui faut se plier à ce qui est attendu de lui. Il arrive que ça se passe très mal, cette histoire-là, parfois parce que l'adulte ne comprend pas ou profite de sa position pour en abuser. Ce n'est que peu à peu que l'enfant va acquérir l'indépendance nécessaire, la maturité nécessaire, pour oser vivre par lui-même, même au risque de s'éloigner délibérément de ce que l'adulte de son enfance attendait de lui. 
Si nous vivons notre relation à Dieu comme nous avons vécu notre relation à l'adulte dans notre enfance, que se passe-t-il ? Nous allons chercher à nous conformer, pour ne surtout pas perdre son amour. Notre usage du libre arbitre sera très limité. Nous vivrons sous la menace permanente de ne pas être conforme à ce qu'il attend de nous, face à une loi un peu floue, un peu incompréhensible, à laquelle pourtant il faudra se plier. 
Et puis, il arrive un moment où la maturité de la foi permet de s'affranchir de cette peur. Je crois que c'est de cela que Paul nous parle lorsqu'il dit : "Lorsque j'étais enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant; lorsque je suis devenu homme, j'ai fait disparaître ce qui était de l'enfant" (1 Co 13,11). L'adulte comprend que l'amour de Dieu n'est pas l'objet d'une menace, comme quelque chose qui pourrait nous être retiré pour nous faire marcher droit. L'adulte comprend que son libre arbitre lui fait vivre d'un amour qui ne peut être retiré... 
Quel libre-arbitre exerçons-nous ? Celui de l'enfant, ou celui de l'adulte ? Sommes-nous des enfants ou des adultes dans notre foi ? 

Saint Augustin par Botticelli

jeudi 28 février 2019

Mode d'emploi

Pour être un bon chrétien, c'est très simple : payez quelqu'un pour le faire à votre place. 
En plus, c'est pratique, vous pouvez l'observer, c'est une source infinie d'amusement. Exigez une vie parfaite, une connaissance parfaite des Écritures, la plus grande charité, une patience sans fin, l'âme d'un enseignant et la discipline d'un moine, l'humour léger et la gravité profonde. Vous pouvez aussi, si vous le souhaitez, exiger le sens du style vestimentaire tout en ayant la plus grande sobriété, le sens de l'économie et la haine de la pingrerie. Tant que vous y êtes, demandez un gestionnaire efficace. 
Si toutes ces choses que vous exigez ne vous sont pas données, plaignez-vous amèrement. Si nécessaire, menacez, tempêtez, rouspétez. Emportez-vous ; après tout, vous avez payé, on vous doit bien ça.
Pour être un vrai chrétien par contre, c'est compliqué. Ça demande de se pencher sur soi-même, sous le regard d'un autre. Vous ne saurez jamais où ça va vous mener. Pas de certitude, pas d'assurance, pas de promesse : une aventure qui va réclamer votre créativité, votre endurance, votre faiblesse et votre abandon. Personne d'autre que vous ne pourra le faire. Personne d'autre que vous ne peut prononcer vos propres paroles... Mais avec un peu de chance, quelqu'un viendra vous accompagner dans ce chemin, aussi faillible que vous, mais prêt à partager l'aventure. 

dessin Gilbert Bouchard

mercredi 27 février 2019

Désaffection

Il arrive dans les Eglises locales qu'on évoque la possibilité d'abandonner l'usage d'un temple. C'est toujours une grande douleur et source parfois de grands conflits. 
La désaffection d'un lieu de culte dit aussi la désaffection du public pour ce lieu et pour ce qui s'y dit. Pourquoi, il y a encore une génération, y avait-il tant de monde dans ce temple, et qu'aujourd'hui il est vide ? C'est incompréhensible, souvent. Que s'est-il passé ? Qui est responsable ? Comment revenir en arrière ? Comment retrouver ce sentiment de sécurité ? Comment ne pas se sentir en danger de voir disparaître des points de repère essentiels, des habitudes rassurantes ? 
Désaffecter un lieu de culte, c'est toujours une forme de défaite. Et nous avons beau prêcher que l'essentiel n'est pas dans les murs ni dans la tradition, ça n'enlève rien au déchirement. Il ne reste souvent qu'à accompagner ce désengagement, à écouter, à rassurer, à ouvrir si c'est possible d'autres perspectives. Mais il arrive toujours un moment où la question fondamentale se pose : va-t-on mourir ?
Et il arrive toujours un moment où la seule réponse honnête à donner c'est : oui. Oui, le passé disparaît. Oui, les choses qui nous rassuraient hier ne sont plus là. Oui, la mort est à venir, que ce soit notre mort à chacun ou la mort d'une communauté qui disparaît faute de renouvellement. 
On peut rêver à une culpabilisation de ceux qui "devraient" être là (parce qu'éloignés, parce qu'enfants ou descendants d'anciens paroissiens...) pour qu'ils viennent ou reviennent, on peut rêver à un sauvetage miraculeux par une évangélisation fantasmée, on peut espérer mourir avant d'avoir vu ça... Ca reste toujours de l'ordre de l'imaginaire et ça ne fait qu'entretenir la colère. 
Sortir de l'imaginaire, de la colère, ça passerait par quoi ? Faut-il conforter, ou combattre la nostalgie ? 
Je n'ai bien évidemment pas la réponse. Je ne sais, quant à moi, que m'accrocher à cette Parole qui passe et qui vient habiter, non pas dans les vieilles pierres, mais dans un corps vivant. Un corps vivant par-delà la mort. Un corps qui continue à vivre même si là où nous sommes, ça a l'air bien mort... La désaffection ne peut rien contre cet amour-là. 
En attendant, soyons vivants... malgré tout, vivants jusqu'à la mort. 

(c) PRG

mardi 26 février 2019

Echange de douceurs

- Les calins c'est bien.
- Les gratouillis c'est la vie.
- Les caresses c'est la liesse.
- Les couettes c'est chouette.
- Hein ?
- C'est juste pour voir si tu suivais.
- Mon chaton, des fois, tu me fatigues.


lundi 25 février 2019

La fragilité et la peur

La fragilité fait peur. La fragilité fragilise, pas seulement la personne même, mais aussi son entourage. La fragilité met en question nos certitudes sur nous-mêmes, sur le monde, sur l'ordre du monde tel qui va, tel qu'il devrait aller. 
La fragilité réveille les craquelures, les failles, les craintes qui sommeillent en nous et qu'une pleine santé, une belle force vitale maintiennent hors de vue. Silence, fragilités ! si vous vous réveillez, c'est la fin de l'illusion.
Se sentir fort, c'est croire être dans la normalité, c'est ne pas imaginer la faiblesse.
La fragilité de l'autre éveille en moi la peur ; la fragilité en moi me rappelle ma propre mortalité.
Un jour, mon souffle sera rendu si fragile qu'il cessera - cette réalité-là est insupportable. 
Il faut du courage pour accepter la faiblesse, il faut de la témérité pour supporter de voir souffrir l'autre sans que ça éveille en nous le pire. 
Malheureux êtes-vous, vous les forts qui ignorez la faiblesse ! car vous avez à présent votre réconfort. Mais demain ? Mais autrui ? 
Ne vous égarez pas, ne refusez pas de voir. Ce n'est pas de l'autre qu'il s'agit seulement. C'est de vous aussi. 

Van Gogh, Les Iris (1889)

vendredi 22 février 2019

Le silence

Le silence est-il une vertu ?
Il convient de tenir sa langue, de ne pas céder à la tentation de la médisance et du bavardage oisif. Dans l'épître de Jacques, l'auteur se plaît à décrire la langue comme cet organe minuscule et pourtant d'une puissance dévastatrice. Tourner sa langue sept fois dans sa bouche (ou sept fois soixante-dix-sept fois s'il le faut) semble alors le plus beau témoignage à la force d'âme qui consiste à ne pas vouloir le mal pour autrui. Il y a aussi le silence du repos, du détachement, du dialogue silencieux de la prière. 
Certes. Mais il y a aussi le silence lâche et complice. Le silence de ceux qui savent et qui ne disent rien. Le silence qui les rend aussi coupables que le coupable. Le silence qui fait mal lorsque le mal a été commis et qu'il est nié, semblant renvoyer au néant celui qui l'a subi.
En ces temps de dénonciation du silence pervers, dans la société et plus particulièrement dans les Eglises qui connaissent actuellement la levée du silence, au moins partiellement, au moins en dépit des résistances, pouvons-nous espérer que le silence coupable voie ses derniers instants ?
Le silence est à la fois une vertu et le mal même. Pour les croyants, c'est devant le tribunal de Dieu que chacun est jugé à ce sujet. Il est promis un temps, un lieu où tout sera dévoilé. Ce dévoilement est menace pour ceux qui commettent le mal, et promesse de rétablissement pour ceux qui le subissent. Le pire qui pourrait arriver, c'est que cette promesse soit pervertie, et qu'il soit dit aux victimes que tout va bien pour elles, puisque Dieu leur fera justice... un jour. Ce serait la pire des violences.
Silence prudent, silence coupable ?

Silence


jeudi 21 février 2019

Utile culpabilité

- Mon humaine, que fais-tu grimpée tout là-haut, avec ce pot dans les bras ?
- Mon chaton, je fais ce que j'aurais dû faire plus tôt. 
- Je ne comprends pas.
- Mon chaton, la plante précédente n'a pas survécu.
- Oh.
- Oh, en effet. Hélas, tu es un chat, et je doute que la culpabilité t'accable bien longtemps.
- Hmmm... Elle est jolie, celle-là aussi.
- ... 


mercredi 20 février 2019

Les plus petites choses éloignent

Cette histoire (à l'origine en anglais, mais je n'arrive pas à en trouver la source exacte) me semble toujours d'actualité...
En passant sur un pont, je vois un pauvre homme sur le parapet, prêt à se lancer dans le vide. Immédiatement, je me précipite auprès de lui, et je lui crie :
"Arrêtez, ne sautez pas !"
"Et pourquoi ne devrais-je pas sauter?" Me dit-il alors.
"Parce qu'il y a bien trop de formidables choses à vivre, et tellement de gens intéressants avec qui vous avez des choses en commun à rencontrer!"
"Comme qui par exemple?"
"Etes-vous croyant ou athée?"
"Croyant."
"Moi aussi! Etes-vous chrétien ou juif?"
"Chrétien."
"Moi aussi! Vous êtes catholique ou protestant?"
"Protestant."
"Moi aussi! Vous êtes Épiscopalien ou Baptiste?"
"Baptiste."
"Waow! Moi aussi! Vous êtes Baptiste Église de Dieu ou Baptiste Église du Seigneur?"
"Baptiste Église de Dieu."
"Moi aussi! Vous êtes Baptiste Église de Dieu Originelle, ou bien Baptiste Église de Dieu Réformée?"
"Baptiste Église de Dieu Réformée."
"Moi aussi! Vous êtes Baptiste Église de Dieu Réformée, réforme de 1879, ou Baptiste Église de Dieu Réformée, réforme de 1915?"
"Baptiste Église de Dieu Réformée, réforme de 1915!"
Alors c'est là que je lui ai dit:
"Crève, hérétique!" et je l'ai poussé dans le vide.

mardi 19 février 2019

Prendre la porte (du Royaume)

- C'est mignon, mon chaton, quand tu essaies de pousser la porte et que tu ne sais pas t'y prendre...
- Ca te fait rigoler, c'est ça ?
- Un peu, j'avoue...
- Mon humaine, sache que le concept de pivot, qui sous-tend le concept de porte, n'existe pas dans le monde animal.
- Oh...
- C'est un peu comme vous et le concept de Royaume, tu vois ? Il vous faut un certain nombre de coups de patte au hasard pour arriver à en comprendre un bout et d'une fois sur l'autre, vous avez tout oublié.
- ... 


lundi 18 février 2019

Une justice variable

Qui a le droit de dire ce qui est juste ? 
Trop souvent, ceux qui disent ce qui est juste le décrètent pour les autres et à leur place. C'est d'ailleurs une nécessité sociale, pour la régulation nécessaire des actes et des paroles, pour ne pas que la liberté des uns attente à la vie des autres. 
Mais ça devient un problème si ceux qui décrètent ce qui est juste ne voient même pas qu'ils sont en train de passer à côté de la réalité de la vie des autres. Par exemple : j'ai lu dernièrement un texte d'un monsieur tout à fait furieux du délitement des valeurs de notre temps. Il se lamentait que les "vraies valeurs" ne soient plus respectées et ajoutait qu'au moins, à son époque (ce n'est pas un monsieur très jeune), ceux qui voulaient vivre autrement que la bonne société savaient se tenir à leur place et ne pas se faire remarquer : ils avaient choisi une vie alternative, il fallait assumer de vivre dans l'ombre. Avec cet argument, ce monsieur place un signe d'égalité entre justice et tranquillité des bonnes gens. Ce qui lui semble juste, à lui, c'est que personne ne vienne mettre en doute ses certitudes sur la vie bonne ; ce qui serait juste pour ceux qu'il repousse ainsi dans l'ombre, ce serait d'être à égalité de droits et de vie avec tous les autres, sans avoir à se cacher. 
Sommes-nous bien conscients de se qui se cache sous notre idée de la justice ? Est-ce, dans notre esprit, la simple tranquillité qui nous évite d'avoir à nous pousser un peu pour faire de la place à d'autres différents, ou la recherche toujours remise sur le métier du respect de chacun dans sa réalité propre ? 
Lorsqu'un raciste prétend affirmer que la justice recherchée par une personne dite "de couleur" n'est pas légitime, il décrète que cette justice-là n'est pas importante. Au nom de quoi ? Pourquoi sa propre justice serait-elle plus juste ? 
Avec le féminisme est apparu crûment le fait que les hommes, sans avoir besoin d'y réfléchir, savaient que l'égalité réclamée par les femmes n'était pas importante. Au nom de quoi ? Il faut que ces débats aient lieu, il faut que des mots soient dits, il faut que des histoires soient racontées et entendues, pour qu'une autre idée de la justice puisse surgir. Une idée révolutionnaire, selon laquelle la femme est un être humain. Ni plus ni moins que les hommes. Au même titre.
Lorsque des gens disent "je n'arrive pas à vivre", la société peut très bien répondre "mais nous ça va, merci" ou "mais vous avez de quoi vous payer un téléphone, ne vous plaignez pas" ou "si vous êtes malheureux, prenez des antidépresseurs et taisez-vous". C'est une façon de refuser d'entendre. C'est extrêmement violent - mais qui l'entend, que c'est violent, sinon ceux qui le vivent ?
Si mon idée de la justice, c'est que je ne veux pas me laisser embêter par la vie des autres, il y a des chances qu'elle soit loin d'être idéale. 
Lorsque Paul dit aux Galates qu'il n'y a plus ni homme ni femme, ni esclave ni homme libre, il y a deux façons de l'interpréter. Soit que ces choses-là n'ont plus aucune importance, et donc qu'il n'est pas légitime de se battre pour une égalité de fait. Soit qu'elles sont rendues si vraies par l'irruption de l'Evangile dans une vie que tous les combats en sont rendus possibles. Soit "l'égalité n'est pas importante parce que tout est donné en espérance", soit "l'espérance que me donne cette égalité me pousse à me battre pour qu'elle existe dès maintenant". Simple histoire d'interprétation ? Certes... mais elle change tout. 

Lucas Cranach l'Ancien (v. 1520)