mardi 18 septembre 2018

L'heure du fennec

- Fennnnnneeeeeeeeccc !!!
- Et voilà. Ça r'commence. Bon, chaton, je te laisse la maison, je reviens dans une demi-heure, ok ?
- Okkkkkkkaaaaayyy ! et oublie pas les crevettes si tu fais les courses, hein ? yiippiiiii ! sale souris, attend que j't'attrape, hahaha !

C'est, donc, l'heure du fennec. Je sais toute l'ironie qu'il y a à traiter mon félin de canidé, et pourtant, si vous le voyiez rabattre ses oreilles en arrière en guise de prologue à une demi-heure de folie totale dans toute la maison, vous comprendriez : ça lui donne l'air d'un fennec, cet adorable petit renard des sables. Il n'a pas perdu l'esprit, il n'a pas été piqué par une mouche ni rien, c'est juste qu'il est un chat et que les chats ont des moments de folie. Je continue donc seule (et dehors dans la cour) une conversation commencée il y a un moment.
J'évoquais il y a quelque temps avec Luke (et Dietrich Bonhoeffer) la nécessité de ne pas se faire d'illusions sur l'Église, ou plutôt de se garder de vivre avec l'idéal inaccessible d'une Église parfaite par elle-même. Parfaite, elle l'est, en tant qu'elle est appelée par Dieu à être un corps dont la tête est le Christ. Mais imparfaite, parce que, comme Jésus est né, a vécu et est mort en humain, nous sommes contraints par notre humanité à ne pas nous croire capables de bonté permanente. Le bien nous échappe et le mal s'insinue. Même dans l'Église, celle d'ici-bas à laquelle nous appartenons.
Pourtant, nous sommes appelés à vivre comme des saints. N'y a-t-il pas là une énorme contradiction ? Le terme clé ici, c'est "appelés à". Nous sommes appelés à croire que c'est possible, à croire que nous pouvons faire confiance malgré la méfiance, à rendre le bien pour le mal, à pardonner les offenses. C'est un effort individuel, et c'est un effort collectif. C'est l'exercice du muscle de la charité, de la compassion, de l'amour, qui s'atrophie si on ne fait qu'en parler sans jamais s'en servir.
Je regarde mon chat passer à toute vitesse le long de la porte-fenêtre du salon, sauter sur le dossier du canapé, puis sur la table avant un rétablissement hasardeux sur la petite table branlante qui supporte une lampe. Je pourrais, bien sûr, rentrer et le mettre dans une cage le temps qu'il se calme. On peut aussi, comme je le fais à présent, sortir pour attendre que ça se calme. Il n'est pas certain qu'il y ait de solution idéale en la matière.
Dans mes recherches sur la question de l'hospitalité, celle qui se joue en Église occupe beaucoup de mon temps. L'hospitalité, c'est ce qui se tisse entre accueillis et accueillants, ça met en jeu tous les meilleurs et les pires instincts de l'âme humaine : territorialisme, fraternité, volonté de rencontre, volonté de se préserver, peur et curiosité... C'est une expérience de l'incarnation, comme celle de Jésus qui est né dans une étable parce que la salle commune était trop pleine et qui a dû fuir dans le pays d'à côté pour échapper à la mort.
Vivre et discuter avec un chat met ces choses-là en évidence : difficile de dire qui vit chez l'autre, qui se montre hospitalier pour l'autre. Ça se tricote tous les jours, et parfois, ça oblige à sortir de ce qu'on considère être chez soi, le temps que les conditions soient réunies à nouveau pour que ce soit vivable. Le drame, c'est quand les conditions sont si loin d'être réunies que certains se voient contraints de quitter l'Eglise pour de bon et de se considérer étrangers à elle. Je pense aux abus sexuels perpétrés par des gens en position d'autorité, sur des êtres trop fragiles pour se défendre et qui porteront toute leur vie les séquelles et la culpabilité de ces agressions. Je pense aussi à ceux qui n'ont jamais réussi à trouver leur place, ceux qui avaient des questions qui n'ont pas été entendues, ceux qui débordaient d'enthousiasme à leur découverte de l'Evangile et qui n'ont pas réussi à rentrer dans le rang des habitués qui ne souhaitaient pas de débordement, ceux qui, sous le coup du malheur, de la maladie, de la solitude, n'ont pas réussi à adapter leur comportement aux règles implicites de la communauté. Quand on est à l'intérieur de l'Eglise, on ne voit pas ceux qui n'y sont plus. Il arrive même qu'on les blâme, mais le plus souvent, on les oublie.
Il m'est arrivé, souvent, quand je disais que j'étais pasteur, qu'on me parle spontanément de cet éloignement. Parce qu'un oncle à l'hopital n'avait pas reçu la visite espérée ; parce qu'une grand-tante avait vécu douloureusement son éducation religieuse ; parce que le jour où l'envie de prier a surgi, la porte de l'église était fermée ; parce que "quand on se dit chrétien, on ne peut pas faire des choses comme ça" ; parce que l'Eglise est imparfaite, les gens qui y sont aussi, et que c'est décevant.
Je regarde mon chat s'installer sur son coussin tout feutré de poils et se lécher consciencieusement une patte. Pour moi, le moment de crise est passé. Pour beaucoup, il est encore si présent qu'ils ne tenteront peut-être plus jamais de rejoindre l'Eglise, la "petite", humaine institution qui s'efforce d'organiser la vie des croyants, alors qu'il font toujours bien partie de l'Eglise, la grande, la vraie, celle dont Dieu seul connaît les contours. Et je rêve d'une Eglise qui n'oublie pas qu'elle ne sera jamais propriétaire de ses frontières, parce que des gens là-dehors lui appartiennent et qu'il suffirait d'un peu d'attention pour qu'on leur fasse de la place et qu'ils s'y trouvent enfin bien. Parce que c'est chez eux.

Vulpes zerda

samedi 15 septembre 2018

La déconnection

Nous connaissons tous le sentiment d'être déconnecté de nos semblables, rendu plus cruel encore par l'extrême connectivité de notre civilisation. Il y a de fortes chances pour que vous lisiez ce billet sur votre téléphone : nous passons une bonne partie de notre temps sur un écran, à portée de clic du monde entier et de ses milliards d'habitants. Pourtant, c'est une grande isolation qui caractérise notre vie contemporaine. Ce paradoxe n'en est pas un si nous considérons que les écrans ne créent pas le problème, mais le révèlent.
Voilà ce que développe Carey Nieuwhof dans son livre Didn't See It Comingdont nous continuons la lecture ensemble (et qui est paru la semaine dernière). Il rappelle que la technologie "est un maître terrible mais un merveilleux serviteur" qui révèle en nous le pire comme le meilleur - le pire étant notre tendance à nous déconnecter des autres "réels", les gens en chair et en os qui nous entourent. L'auteur déplore la mort de deux choses fondamentales qui nous connectent aux autres : la conversation et la confession.
Pour deux raisons différentes, ces deux thèmes me sont chers, et je vais m'éloigner un peu du livre de Carey Nieuwhof pour les aborder tous les deux ici.
La conversation est un art qui consiste d'abord et avant tout à écouter. Pour citer l'auteur : "Une conversation qui souffle la vie, c'est un échange, un va-et-vient dans lequel les interlocuteurs s'intéressent vraiment l'un à l'autre. Pensez à un match de ping-pong, par exemple : si vous gardez la balle trop longtemps, vous ne jouez pas vraiment." Ensuite, il faut des choses à dire, mais plus probablement encore, de l'incertitude. S'il n'y a pas d'incertitude, il peut y avoir une série d'annonces, mais pas vraiment de conversation. Converser, c'est accepter de se laisser bousculer un minimum, parce que le monde de l'autre vient éclairer le nôtre d'une autre lueur. Prendre le temps de la conversation, prendre le risque de ne pas savoir ni maîtriser ce qui sera dit, c'est ouvrir un espace insoupçonné et tisser une relation qui a vraiment du sens. C'est devenu rare... et bien sûr, c'est un risque : celui de se livrer, celui de découvrir de l'autre quelque chose qui dépasse un peu de l'ordinaire. Ecouter l'autre, selon Dietrich Bonhoeffer, c'est "le commencement de l'amour du prochain". Il ajoute : "Certains chrétiens, et en particulier les prédicateurs, se croient toujours obligés d'"offrir quelque chose" lorsqu'ils se trouvent avec d'autres hommes comme si c'était leur leur service... Mais l'être qui ne peut plus écouter son frère finit par ne plus pouvoir écouter Dieu lui-même et vouloir seulement lui parler. Ici commence la mort spirituelle et finalement il ne reste que le bavardage spirituel, la condescendance cléricale qui s'étouffe dans des paroles pieuses. A ne pas pouvoir accorder une attention soutenue et patiente aux aures, on leur parlera toujours en étant à côté de la question, et cela, finalement, sans plus s'en rendre compte. L'être humain qui estime son temps trop précieux pour pouvoir le perdre à écouter les autres n'aura en fait jamais de temps pour Dieu et le prochain ; il n'en aura plus que pour lui-même, pour ses propres paroles et ses propres projets." Pour préciser sa pensée, Bonhoeffer ajoute que notre attitude à l'égard de notre prochain n'est, au fond, que le reflet de notre relation avec Dieu.
Quant à la confession, pour les protestants d'aujourd'hui, ce n'est pas quelque chose à quoi on penserait spontanément. Pour nous, la confession fait partie de la liturgie, mais ce n'est pas un rituel pratiqué hors du cadre du culte. Pas de confessionnal dans nos temples, pas de confession auriculaire auprès de pasteurs seuls habilités à prononcer l'absolution. Ne concluons pas pour autant que "chez les protestants, on ne se confesse pas". La confession fait partie de la relation à Dieu, relation de confiance où peut se dire ce qui pèse, ce qui empêche d'avancer, ce qui empêche de lui faire confiance. Elle devrait aussi, si l'on en croit toujours Bonhoeffer, faire partie de la vie communautaire. Le service du pardon, c'est l'absence de jugement et le pardon donné tranquillement, dans l'intercession mutuelle : chacun des membres de la communauté porte les péchés des autres, et chacun le sait, ce qui lui donne la force de le faire. Il s'agit bien en effet de porter l'autre  : "Le chrétien doit porter la charge du prochain. Il doit supporter le frère. C'est seulement comme charge que l'autre est vraiment un frère et non un objet qu'on domine." Bonhoeffer explique que porter l'autre, c'est le porter tel qu'il est réellement, avec ses forces et ses faiblesses, ce qui nous plaît en lui et ce qui nous déplaît en lui, bref, sa réalité.
La conversation et la confession, en ce sens, nous mettent à l'épreuve de l'autre et nous livrent à cette épreuve auprès de l'autre. La foi ne peut être qu'une affaire de relation.

Amicale de l'IPT Montpellier, circa 2013

samedi 8 septembre 2018

L'outrage

Sur le papier, les chrétiens devraient être les gens les moins choquables du monde.
Celui qu'ils appellent Seigneur, celui qui a le dernier mot sur leur vie, est mort comme le dernier des derniers. C'est celui-là précisément, et pas un autre un peu mieux coiffé, qui est central pour leur espérance, leur vie spirituelle, leur vie tout court. Folie ! Scandale ! (ce n'est pas moi qui le dis, c'est Paul). Folie et scandale que de prêcher cela. Les chrétiens doivent, au coeur même de leur foi, faire avec ce scandale, cette folie, et y trouver en quoi c'est bon, en quoi la grâce de Dieu s'y renouvelle et se déploie en bousculant le monde et ses usages, ses habitudes et ses pouvoirs. En principe, ils croient que plus rien ne peut outrager Dieu, qui a accepté volontairement de passer, justement, par les pires outrages pour accéder jusqu'à nous. 
On pourrait croire que ça les blase pour tout un tas de choses, or pas du tout. Comme l'essentiel de nos contemporains, les chrétiens semblent souvent se choquer de tout un tas de choses. "Oui mais quand même" sont peut-être les mots que je déteste le plus. La grâce se déploie pour les pécheurs, les moins que rien, les ratés de la vie... oui mais quand même, il faudrait qu'ils soient un peu mieux peignés. Dieu ne s'arrête pas sur le curriculum vitae pour faire route avec un quidam... oui mais quand même, il faudrait qu'il apprenne à marcher au pas. Dieu accepte et adopte... oui mais quand même, il faut montrer patte blanche, sinon où va-t-on ?
En réalité, ce réflexe n'a rien de fondé théologiquement, ou pour le dire autrement, ce n'est pas Dieu qui a des exigences. Je me demande parfois si ce n'est pas une bête question humaine, sur la façon dont fonctionnent les êtres humains. 
Quand on a passé du temps et mis beaucoup d'énergie à faire des efforts pour se rendre acceptable, parce qu'on croit que c'est ainsi que Dieu nous acceptera (enfin), on a tellement investi qu'il est difficile de faire demi-tour, de penser autrement, de renouveller sa compréhension de la grâce. On a mis tellement de soi dans tout ça que renoncer, ce serait accepter de tout perdre, au fond. 
Dans le déroulement du culte (ou de la messe), il y a un moment juste après le début où il y a la confession du (ou des) péché(s). C'est un moment où on fait retour sur soi, où on admet qu'on fait fausse route, qu'on s'est perdu, qu'on ne sait pas. À chaque culte (ou messe), on fait se détour pour admettre qu'on n'est pas comme il faudrait. Si on prend ça au sérieux, alors ça veut dire qu'on ne peut pas, sans être hypocrite, se croire en règle avec Dieu. On ne peut pas se faire d'illusion en croyant que des efforts, du temps, de l'énergie, peuvent nous mettre en règle avec Dieu. On ne peut pas croire qu'on a enfin atteint la sainteté et que du haut de cette sainteté, on peut juger les autres.
Ce moment-là, c'est un moment de choc, de deuil et d'acceptation. C'est la grande baffe de l'humilité. On en ressort tout nu, d'une certaine façon, et conscient que nos efforts, pour courageux qu'ils soient, ne sont que marginaux dans notre relation avec Dieu. Le moment qui suit, l'annonce de la grâce, nous redit que c'est dans la grâce de Dieu que notre vérité se joue.
Comment, après tout ça, se targuer de sa propre bonne conduite ? Comment s'outrager de la mauvaise conduite supposée des autres ? 
Sur le papier, les chrétiens ne peuvent pas être choqués - sinon par eux-mêmes, d'abord et avant tout...  Pour le reste, ils sont les messagers de la grâce. Celle qui n'attend pas pour agir que nous ayons fini d'être choqués.

(c) PRG

mercredi 5 septembre 2018

La solitude du pasteur


La chose la plus difficile à vivre quand vous êtes pasteur, c'est le sentiment d'une profonde solitude. Bien sûr, vous êtes sans arrêt au milieu de plein de gens, que vous écoutez du mieux que vous pouvez, vous êtes à l'écoute de la Parole de Dieu, vous parlez, vous expliquez, vous échangez, vous hésitez, vous apprenez, vous découvrez. Il ne se passe pas un jour sans que vous ayez des rendez-vous avec des gens de tous les horizons, de tous les âges, des convaincus, des formidables, des agressifs, des incertains, de tout ça à la fois... Mais vous restez, irrémédiablement, seul. Pourquoi ?
Le pire conseil que j'ai reçu en la matière c'est : "il ne faut pas se sentir seul". D'accord, mais comment ? à essayer de suivre ce conseil, on ne fait que se sentir coupable en plus. 
Alors pourquoi ? 
Parce qu'il est très difficile de se confier. On tisse des liens d'amitié profonde, on devient une personne parfois importante dans un cercle familial, on fait en sorte que les gens se rencontrent, se parlent, se fassent confiance ; mais il arrive toujours un moment où vous êtes le pasteur et que les relations avec autrui ne pourront pas dépasser cette vérité-là. Il arrive toujours un moment où il est impératif que vous soyez juste celui qui écoute, qui accompagne, qui exhorte, qui conseille... et qui partira. Dans ce moment-là, la réciprocité ne fonctionne plus. Dans ce moment-là, il se noue autre chose. 
C'est à vous, alors, de réaliser que vous ne pouvez pas vous confier totalement. Il y a le secret pastoral : certaines choses qui vous font souffrir sont inexplicables sans révéler des choses que vous savez sur les autres, et ça, ça n'est pas possible. Il y a la vocation qui consiste à laisser une place à Dieu à toute table où vous vous trouvez, et à vous effacer pour qu'il s'agisse de lui et pas de vous. Il y a les attentes fantasmées envers "Le Pasteur", et la colère lorsque ces attentes ne sont pas remplies ; et là, vous avez beau vous dire que vous êtes un pasteur et pas Le Pasteur et que ça n'est pas une attaque personnelle contre vous, c'est souvent dur à encaisser. Il y a la méfiance aussi lorsque vous avez cru pouvoir vous confier et que cette confiance a été trahie. Il y a le fait que le pasteur vit au presbytère, et que certains imaginent que puisqu'ils payent, ils ont le droit d'y entrer comme ils veulent et d'observer le pasteur comme un poisson rouge dans son bocal (heureusement, c'est rare). Il y a l'envie, parfois, de rire et plaisanter sans se poser de question, pour réaliser un peu tard que ça peut choquer certains Il y a les moments où vous pensez échanger en toute discrétion, pour réaliser au bout d'une semaine que tout le monde est au courant de vos affres du moment. 
Il y a la volonté de tout faire pour faire le mieux possible, et du coup, pour tenir le coup, on laisse de côté beaucoup de choses : les amis qui ne font pas partie de la communauté locale, les liens à cultiver, familiaux, associatifs, les loisirs qui vous font sortir de chez vous, la rencontre avec des gens extérieurs à l'Église... quand vous avez cinq cultes à préparer dans une semaine, vous avez tout juste le temps de remplir le frigo et pas celui d'en partager la nourriture avec d'autres.
Est-ce une fatalité ? Non, sans doute. Mais ça demande d'en prendre conscience et de décider consciemment que la solitude est une ennemie lorsqu'elle sape vos forces au lieu de vous en redonner.  Ca demande de prendre le risque de la confiance, envers et malgré tout, et de cultiver des relations profondes et vraies avec des gens qui ne vous voient pas que comme "Le Pasteur", mais comme un être humain qui ne survit que par les relations tissées avec d'autres. C'est admettre que cette faiblesse est, en fait, une force. C'est, d'une certaine façon, le saut de la foi. 

(c) PRG

samedi 1 septembre 2018

De ou pour ?

- Alors mon humaine, où étais-tu passée ?
- Tiens mon chaton ! Alors, ils sont confortables ces cartons ? Tu sais, il va falloir que je les vide à un moment ou à un autre.
- Même mon préféré ? 
- Celui qui contient les manuels de patristique ? Non, celui-là il va peut-être rester un peu.
- Pourquoi ? sur quoi tu travailles en ce moment ?
- Toujours la même chose, l'hospitalité comme concept théologique. 
- Ah.
- Oui, ah. Mais aujourd'hui, j'essaie de répondre à une question qu'on m'a posée récemment : de quoi on doit être sauvé ?
- Bonne question.
- Oui. N'empêche qu'on peut la questionner, la question. "De quoi doit-on être sauvé", si on se le représente, c'est un peu le coup d'oeil par-dessus l'épaule pendant qu'on court pour essayer d'échapper à quelque chose, tu vois ?
- Oui, je vois. Tiens puisqu'on parle de courir, j'ai une critique à propos de cette nouvelle maison. 
- Ah oui ?
- Les virages. 
- Pardon ?
- Toi, tu as des semelles qui accrochent. Mais moi j'ai des griffes et des coussinets. Et dans les virages, ça rippe.
- Je ne comprends toujours pas.
- Bon, tu vois hier quand tu as passé l'ignoble azpirateur ? (d'ailleurs je ne comprends pas pourquoi tu l'as emmené celui-là, ou si tu devais absolument l'emmener, pourquoi tu l'as sorti du carton). 
- Oui, je vois, ça m'arrive.
- Alors tu vois, c'est pas que ça m'effraie, c'est juste que je suis prudent, tu vois ? Alors quand tu vas le chercher, je m'éclipse.
- Oui, j'avais remarqué, en effet.
- Seulement sur le carrelage ou sur du parquet bien ciré, dans les virages, ça rippe. 
- Ah voilà pourquoi les angles droits te prennent quelques secondes ?!
- Oui. Et je doute que ce soit d'une extrême élégance. J'y ai perdu quelques grammes de dignité, hier, dans les virages. 
- Alors tu comprends la métaphore quand je dis que vouloir être sauvé de quelque chose, ça touche au plus profond de nous, parce que ça écorche notre dignité, notre égo, notre être même ?
- Mioui.
- Du coup, je me demande si c'est bien la bonne façon de tourner la métaphore, ou plutôt si cette métaphore-là ne nous enferme pas dans une dimension imaginaire qui va à l'encontre de l'Évangile.
- Le coup d'oeil par-dessus l'épaule, tu veux dire ?
- Oui, je crois que c'est ce que je veux dire. Ça fait de nous des êtres apeurés sous le regard de Dieu.
- Tu ne peux pas nier qu'il y a des textes qui défendent cette vision-là, ceci dit.
- Non, je ne peux pas le nier, ils sont bien là. Mais ce n'est pas la totalité de ce que nous est dit sur le salut.
- Il y aurait une autre métaphore ?
- Je vais essayer. Par exemple, plutôt qu'un coup d'oeil apeuré vers l'arrière pour échapper à quelque chose, on pourrait imaginer un regard tendu vers l'avant, vers ce qu'on ne peut pas encore voir.
- Le passé ou le présent, l'arrière ou l'avant, le connu ou l'inconnu, c'est ça les oppositions entre ces deux métaphores ? 
- Oui, c'est ça. Et je me demande si la bonne nouvelle, ce n'est pas de tenir ferme à ce coup d'oeil vers l'avant, vers l'inconnu, vers l'inattendu. Vers le Royaume, en fait.
- Dans le premier cas il faut être sauvé de quelque chose, mais dans le deuxième, on est sauvé de quoi, alors ?
- On est pas sauvé de quelque chose, on est sauvé pour quelque chose.
- Miaouhoua !
- Oui... 
- OK, c'est pas mal. Mais j'ai l'impression que ce n'est pas vraiment l'un contre l'autre. C'est les deux à la fois, non ? On est sauvé de quelque chose (du péché, de l'égarement, du mal...) et pour quelque chose (le Royaume, le paradis, la vie véritable, l'à-venir...).
- Mon chaton, ça fait écho à un truc, mais à quoi déjà ? Ah oui, Luther... quand il dit que le croyant est à la fois "juste et pécheur" (simul justus et peccator en latin dans le texte), ça doit pouvoir se dire comme ça : on est à la fois pécheur (on a besoin du salut comme ce qui nous libère de ce qu'on aperçoit derrière notre épaule) et juste (on a besoin du salut comme ce qui nous pousse vers ce qu'on ne peut qu'apercevoir devant). 
- Hmmm, je vois. Derrière, l'azpirateur. Devant, mon carton. 
- C'est ça. Je crois. 



vendredi 31 août 2018

Qui a une âme ?

Les femmes ont-elles une âme ? C'est le titre d'une conférence que j'ai un temps projetée, avant d'en être dissuadée par une bonne âme qui craignait que ça ne soit pris pour une provocation. Certes, mais enfin je persiste à penser que c'eut été un titre pertinent. 
On ne pose peut-être plus la question de la même façon de nos jours, dans le monde sécularisé qui est le nôtre, mais la question se pose toujours : à quels humains une société donnée reconnaît-elle le statut et la dignité d'êtres humains ? Que faut-il faire ou être pour mériter ce titre et les avantages qui l'accompagnent ? Quels sont les obstacles insurmontables à la reconnaissance du statut d'être humain ? Bref, à qui, en tant que société, reconnaissons-nous une âme ?
Et avouez qu'accorder une âme à quelqu'un, ça nous ouvre tout un tas d'embêtements. Parce qu'on s'interdit dès lors de traiter ce quelqu'un comme un objet. Fondamentalement, un violeur ne reconnaît pas d'âme à sa victime. Un trafiquant d'esclaves non plus. Mais il y a des agressions plus subtiles qui dénient elles aussi le statut d'humain à autrui, c'est tout simplement le fait de refuser de lui reconnaître une vie intérieure. Pour reprendre les mots du psychiatre Boris Cyrulnik, "dès l'instant où l'on accorde une âme à un autre, on lui parle comme à quelqu'un qui a un monde du dedans, qui nous intéresse, qui nous étonne, qui nous irrite, mais dont il faut tenir compte. Donc le fondement de la morale apparaît : Je dois tenir compte de l'existence de votre âme". 
Je crois que tout l'Évangile (littéralement, la bonne nouvelle) tient en ceci que c'est l'humain qui compte, par-delà tout le reste. Paul le disait ainsi : "Il n'y a plus ni Juif ni Grec, il n'y a plus ni esclave ni libre, il n'y a plus ni homme ni femme, car tous vous êtes un en Jésus-Christ". Ça ne signifie pas que les caractéristiques personnelles disparaissent, mais que personne ne peut s'en réclamer pour dénier à l'autre son humanité. Tout ce qui dénie l'humanité de l'humain relève du péché, c'est-à-dire de ce qui égare, ce qui fait perdre le cap de la juste relation à Dieu. Tous un en Jésus-Christ, ça signifie que l'autre est un monde qui se déploie dans le Royaume, comme je suis moi-même un monde vivant d'une autre vie. 
Si quelqu'un vous dénie votre statut d'être humain, c'est qu'il rend un culte à une idole, à cette chose que dans son imagination vous devriez être pour qu'il vous accepte. Ce n'est pas ainsi que le Royaume fonctionne. 
Alors, les femmes ont-elles une âme ? Et bien pas pour tout le monde. Après tout, le féminisme, c'est l'idée révolutionnaire selon laquelle la femme est un être humain. Les migrants, les pauvres ont-ils une âme ? Les homosexuels ont-ils une âme ? La "bonne" couleur de peau garantit-elle une âme ? L'âge, la maladie enlèvent-elles une âme ? La liste est interminable. Elle se dessine différemment selon les époques, selon les civilisations. Mais la question, elle, ne change jamais : qui a une âme ?

L'invisible

samedi 25 août 2018

A quoi sert la grâce ?

Nous poursuivons la lecture du livre de Carey NieuwhofDidn't See It Coming: Overcoming the 7 Greatest Challenges That No One Expects and Everyone Experiences
Après avoir abordé le problème du cynisme qui guette tous ceux qui s'impliquent dans leurs engagements, il parle du compromis. Il s'appuie sur une courte parabole de Jésus dans la version de Matthieu, juste après le Sermon sur la montagne (Mt 7,13-14) : "Entrez par la porte étroite ; car large est la porte et spacieux le chemin qui mènent à la perdition, et il y en a beaucoup qui entrent par là. Mais étroite est la porte et resserré le chemin qui mènent à la vie, et il y en a peu qui les trouvent". De quoi parle Jésus ici ? Du salut ? Non, dit l'auteur : "Jésus ne pouvait pas dire que nous n'entrerons au paradis que si nous obéissons dans ses moindres détails au Sermon sur la montagne, comme s'il disait : Seuls quelques-uns d'entre vous serons justes, et si vous l'êtes, bienvenue au paradis". Si c'est le cas, nous sommes tous condamnés, moi le premier. Non, je crois que ce que Jésus veut dire, c'est que de l'autre côté de notre confiance en lui en tant que Seigneur, il y a une autre vie, une vie renouvelée, qui ne se trouve que si vous confiez totalement votre character et votre âme à Dieu. Ça ne vous sauve pas. C'est plutôt une réponse au salut."
La conversion, en ce sens, est le début d'un chemin qui nous appelle à évoluer avec Dieu qui nous transforme profondément. C'est difficile, mais ça vaut le coup... 
Autrement dit, devenir quelqu'un de bien ne nous gagne pas le salut, c'est la conséquence du salut, pour peu qu'on accepte de se lier à Dieu de cette façon. Le salut, en théologie on peut appeler ça la justification ; la suite du chemin, on appelle ça la sanctification. Il faut savoir que les différentes confessions chrétiennes ne comprennent pas toutes de la même façon comment tout ça s'articule, même si toutes sont d'accord pour dire que ce qui vient en tout premier, le cadeau fondamental de Dieu, c'est la grâce et que c'est donné une fois pour toutes, ça ne peut pas se retirer et ça ne se gagne pas. Par contre, ce qui se passe ensuite est en débat. Pour évoquer cette question, j'aime beaucoup cette parabole d'André Gounelle :
On pourrait comparer le salut, tel que le comprend le catholicisme traditionnel, à un garçon et à une fille qui éprouvent de l'attirance l'un pour l'autre et qui mettent en place un système de rencontres, une pédagogie et une stratégie qui leur permettront de faire naître et grandir un véritable amour. Tandis que le salut tel que le conçoit la logique de type luthérien ressemble à un coup de foudre qui à chaque moment doit se renouveler et s'actualiser. Selon la logique réformée (calviniste), il y a au départ le coup de foudre ; ensuite, il faut vivre ensemble, organiser l'existence, inscrire l'amour qui a jailli dans la durée
Trois positions théologiques différentes donc : le salut se gagne ; le salut se reçoit à chaque instant ; le salut se reçoit et nous engage. Carey Nieuwhof s'inscrit nettement dans la tradition réformée lorsqu'il parle de résister au compromis qui envahit notre vie si nous n'y prenons pas garde : il faut, pour vivre avec Dieu, se plier à une discipline qui permette à l'amour de s'épanouir. 
Il offre trois pistes pour cela. La première : prendre nos responsabilités. Plus d'excuses, plus de reproches aux autres qui nous dédouanent, mais accepter qu'on peut se changer soi-même. La seconde : harmoniser ramage et plumage. En se forçant à dire la vérité en toute circonstance, on s'encourage soi-même à se transformer. En effet, en mentant on peut toujours cacher les choses peu reluisantes en nous, mais si on s'engage à dire toujours la vérité, on a tout intérêt à se conduire bien pour ne pas se mettre dans une position embarrassante. La troisième : ne pas hésiter à faire passer avant tout le reste le travail sur soi-même. L'auteur pose la question : "Qu'est-ce qui est vraiment égocentrique : se compromettre encore et encore jusqu'à ce que votre famille cesse de vous respecter et jusqu'à ce que vos collègues ne vous fassent plus confiance, ou prendre du temps tous les jours pour devenir quelqu'un d'une grande intégrité et d'un grand honneur ?" Il rappelle que Jésus, avant de commencer son ministère de 3 ans, avait mis 30 ans à se préparer. Préparer pour soi-même une solide fondation spirituelle, émotionnelle, relationnelle prend du temps, de la discipline, de la volonté, une profonde honnêté envers soi-même, c'est le prix de la maturité spirituelle : "alors, votre vie intérieure s'harmonisera enfin avec votre vie extérieure". 
Ce chapitre est important, parce qu'il rappelle des vérités que les épîtres du Nouveau Testament évoquent longuement et que nous n'aimons peut-être plus beaucoup lire aujourd'hui. Les deux seuls écueils à sa lecture, je crois, restent les écueils qui guettent toute religion quelle qu'elle soit : qu'on croie, d'une part, qu'il suffit de bien agir pour se gagner son paradis auprès d'un Dieu exigeant ; et qu'on se sente justifié, par tous les efforts qu'on fait sur soi-même, pour juger des autres et de leur propre sort dans cette vie et dans une vie à venir. 
Et vous, qu'en pensez-vous ?





jeudi 16 août 2018

Le compromis

Pour aborder la deuxième partie du livre de Carey Nieuwhof, je me heurte à un problème de traduction. L'auteur, en effet, y aborde un concept passionnant : le character, en anglais dans le texte. Si on traduisait simplement par "caractère", on passerait totalement à côté du sujet. En français, le caractère désigne essentiellement l'affectivité : on a un caractère coléreux, sensible, joyeux. En anglais, il s'agit plutôt du caractère moral, de la structure de la personnalité, de ce qui fait agir de bonne ou mauvaise façon : beaucoup moins l'affectivité que l'éthique personnelle et l'engagement dans sa propre action. Autant le "caractère" à la française n'est pas tellement au risque du compromis, autant le character de la langue anglaise prend là tout son sens.
Si, dans ma vie morale, dans les choix que je fais, les engagements que je prends, je me laisse aller au compromis en lâchant un peu ou beaucoup sur l'honnêteté, la sincérité, les promesses que je fais, les obligations que j'ai, que se passe-t-il ? L'auteur nous dit que c'est une question centrale. Il y a un grand risque à ne pas cultiver son propre character.
Vous voyez qui est Lewis Carroll ? Oui, l'auteur d'Alice au pays des merveilles. On ne le sait pas forcément, mais c'était un diacre de l'Eglise anglicane, qui n'a cessé tout au long de sa vie de s'interroger sur ce que signifie réellement être chrétien. On en fait souvent le portrait d'un homme pas vraiment mûr, fasciné par les petites filles, qui se perdait dans des histoires charmantes à destination des enfants. Grave erreur, car toute sa vie ne se résume pas à Alice, et il a écrit beaucoup d'autres choses. Dans la préface à son dernier roman, Sylvie et Bruno, il écrivait que le véritable devoir d'un être humain dans la vie était "le développement du character, l'élévation progressive vers un niveau plus élevé, plus noble, plus pur, la construction de l'Homme parfait". Cette phrase a mis en colère des tas de gens, outrés que cet auteur si drôle, si innocent, si léger, se laisse aller à des considérations aussi moralistes et adultes... Que voulait-il dire par là ? Tout simplement ce que Carey Nieuwhof, plus d'un siècle plus tard, nous dit à son tour : il importe de se préoccuper de ce que nous sommes. De ce qui nous fait agir. De notre intériorité telle qu'elle se manifeste dans nos actes les plus simples, les plus quotidiens. Car agir bien, être quelqu'un de bien, ce n'est pas une façade, c'est quelque chose qui est issu de notre profondeur, c'est véritablement notre intégrité qui est en jeu. Et la compromission, nous dit l'auteur, commence par de petits compromis. 
Encore faut-il se mettre d'accord sur le fondement théologique de ce que signifie "agir bien". L'auteur prend soin de préciser cette question. Il y a deux façons de considérer une "action bonne" en matière de religion : soit on agit bien pour gagner quelque chose (son paradis, son salut, le droit de vivre, la liberté, quel que soit le nom que vous voulez donner à ce qui doit être gagné), soit on agit bien parce qu'on l'a déjà gagné. Or pour les chrétiens, le paradis, le salut, sont déjà gagnés, déjà offerts. C'est fait : plus besoin de passer sa vie à s'en préoccuper. 
On voit, bien sûr, tout le potentiel danger d'une telle affirmation. "Mais alors, ça sert à quoi d'agir bien ?" "Qu'est-ce qui va garantir que les gens vont bien agir ?" L'absence de sanction génère, bizarrement, une immense peur. 
Il y a aussi la question de savoir si c'est seulement possible, d'être quelqu'un de bien, comme ça, sans rien y gagner. L'auteur cite longuement Paul dans l'épître aux Romains : 

Je ne comprends rien à ce que je fais : ce que je veux, je ne le fais pas, mais ce que je hais, je le fais...  Le bien que je veux, je ne le fais pas, et le mal que je ne veux pas, je le fais... Je découvre donc ce principe : moi qui veux faire le bien, je suis seulement capable de faire le mal. Au fond de moi-même, je prends plaisir à la loi de Dieu. Mais je trouve dans mon être une autre loi qui combat contre celle qu'approuve mon intelligence. Elle me rend prisonnier du péché qui est en moi. Malheureux que je suis !

Le compromis se cache en nous. Ça relève, au fond, de notre nature humaine, de la pente naturelle de notre humanité. La bataille entre la volonté de faire le bien et la pente qui nous pousse au compromis est de toujours. 
Plusieurs signes nous permettent, nous dit l'auteur, de voir ces compromis en nous : un abîme se creuse entre notre vie publique et privée ; nous cachons des choses ; nous manquons à notre parole ; nous justifions nos mauvaises actions et mauvaises décisions ; nous nous refermons sur nous-même. Résister à tout cela, travailler son son propre character, demande du travail, de l'honnêteté, et c'est inconfortable : on ne peut plus accuser les autres, ou les circonstances. Et puis il est probable que personne dans notre vie n'aurait l'idée de nous demander de développer notre character pour résister aux compromis et aux compromissions. Personne ? si, en fait. Pour les chrétiens, il semble que Jésus ait abordé la question, nous dit l'auteur. Il l'a fait dans la parabole du chemin étroit, celui que bien peu prendront... 
Ce chapitre du livre de Carey Nieuwhof me semble particulièrement important. Il vient toucher à un côté du ministère qui m'a toujours laissée incertaine : quand on vient demander au pasteur "ce qu'il faut faire". Oh bien sûr, je peux exhorter à la vie bonne, accompagner sur des chemins où lâcher colère, rancunes et impasses, parler de douceur et d'honnêteté. Mais dire ce qu'il faut faire ? Au nom de quoi saurais-je mieux que la personne ce qu'il importe qu'elle fasse ? Et pourtant, il importe de ne pas oublier cette exigence de vie bonne, de vie difficile, qui consiste à rechercher le chemin étroit, à la seule boussole de la grâce. 
Nous verrons, au chapitre suivant, si l'auteur nous propose des pistes pour aborder cette question de façon concrète. La suite, donc, au prochain billet ! 


Raphoz

vendredi 3 août 2018

Cynisme et curiosité

J'ai eu la chance de recevoir récemment une copie en pré-publication du prochain livre du pasteur canadien Carey Nieuwhof, Didn't See It Coming, à paraître en septembre 2018. Après avoir vécu, ces derniers mois, des moments difficiles, c'est une lecture qui tombe à point nommé. Puisqu'il m'y autorise, je me permets de partager ici avec vous quelques impressions de lecture. 
Carey Nieuwhof, après avoir été avocat, a reçu une vocation qui l'a poussé vers le ministère pastoral où il s'est épanoui et a vécu avec bonheur une croissance importante de son Église locale. Pourtant, et malgré le soutien de son entourage, il a fait un burn-out qui a failli le dégoûter pour de bon du ministère. Ce livre représente une réflexion honnête, sans doute douloureuse, sur les circonstances de cet accident de vie, et un message d'espérance pour tous ceux qui, hors de l'Eglise et dans l'Eglise, se trouvent confrontés à la perte de sens et à l'épuisement moral. Il insiste là-dessus : ce n'est pas propre à l'Eglise. Ce qu'il esquisse, c'est plutôt l'attitude spirituelle, mentale, qui pousse peu à peu vers l'impasse. 
Ce n'est pas une condamnation : à vrai dire, l'être humain est ainsi constitué qu'il court le risque de s'épuiser dans des impasses malgré sa meilleure volonté. 
Le chapitre 1 parle du cynisme, et pas pour le condamner là encore, mais pour en retracer l'origine. Qu'est-ce qui fait que quelqu'un qui était idéaliste, plein/e d'énergie, finit par tout voir en noir et laisser le cynisme le/la paralyser ? Il évoque un épisode particulier de son ministère, où il s'efforce de porter assistance à un couple qui vit de grandes difficultés, et à encourager la communauté à faire de même. C'est un accompagnement qui prend du temps et de l'énergie : "il m'arrivait d'avoir l'impression que les aider était comme essayer de vider l'océan à la petite cuillère, mais j'étais bien décidé à me mettre à leur service et à rendre visible la grâce de Dieu". Le jour où ce couple claque la porte de l'Eglise en reprochant au jeune pasteur et à toute la communauté de ne pas faire assez pour eux, c'est une véritable claque : "J'étais choqué, j'étais en colère, j'avais le coeur brisé. En fait, je n'avais aucune catégorie dans laquelle mettre ce qui venait de se passer". C'est alors que le cynisme fait son apparition. Comme une petite voix qui dit : "Ça ne sert à rien. Tout ce que tu as investi n'était qu'une perte de temps et d'énergie. Et tu sais quoi ? S'il peut te faire ça, d'autres pourront le faire aussi. Alors arrête de t'investir autant. Arrête d'investir dans les gens comme tu le fais. Arrête de donner autant de toi. Les gens vont juste se servir de toi et te rejeter, de toute façon. Ça ne sert à rien". 
C'est une expérience que nous avons tous faite, plus ou moins intensément. Aucun être humain ne peut y échapper. A un moment ou à un autre, nous sommes tous déçus, nous sommes tous déterminés à nous protéger à l'avenir. Nous avons la tentation de cesser d'aimer, de faire confiance, de nous livrer, d'aider, de servir... Nous cessons de croire que c'est possible !
Et voici ce qui, je le crois, a le plus de sens pour comprendre comment ça se noue (et du coup, comment ça peut aider à se dénouer) : "Le cynisme s'installe non pas parce que rien ne nous tient à coeur, mais justement parce que ça nous tient vraiment à coeur" ("Cynicism begins not because you don't care but because you do care"). Les cyniques sont, en réalité, des optimistes déçus. 
Seulement, peut-être bien que le cynisme est un choix. Un choix de facilité, parce qu'il est plus facile de croire que rien ne sert à rien, un choix pour se protéger - mais un choix. Il n'est pas obligé de s'y résigner : l'optimisme peut rester de saison.
L'auteur nous propose alors un "truc", un antidote au cynisme : la curiosité. Il dit avoir remarqué que "les cyniques ne sont jamais curieux, les curieux ne sont jamais cyniques". Or la curiosité, c'est un muscle qui se travaille, un choix conscient à faire pour rester ouvert à la nouveauté, à la possibilité... à la grâce donc. Choisir d'être attentif, d'être à l'écoute, de se donner ce temps-là, choisir de rêver : c'est ainsi qu'on peut se préserver du cynisme.
Avez-vous un avis sur la question ? vous pouvez laisser un commentaire pour ouvrir la discussion.
Quant à moi, je me propose de continuer à lire ce livre avec vous. Prochain chapitre, le compromis : nous avons encore bien des choses à découvrir.

Mélancolie (1789)

dimanche 27 mai 2018

Commandements

Un des scribes, qui les avait entendus débattre et voyait qu'il leur avait bien répondu, vint lui demander : Quel est le premier de tous les commandements ? Jésus répondit : Le premier, c'est : Ecoute, Israël ! Le Seigneur, notre Dieu, le Seigneur est un, et tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ton intelligence et de toute ta force. Le second, c'est : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n'y a pas d'autre commandement plus grand que ceux-là. Le scribe lui dit : C'est bien, maître ; tu as dit avec vérité qu'il est un et qu'il n'y en a pas d'autre que lui, et que l'aimer de tout son cœur, de toute son intelligence et de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même, c'est plus que tous les holocaustes et les sacrifices. Jésus, voyant qu'il avait répondu judicieusement, lui dit : Tu n'es pas loin du royaume de Dieu. Et personne n'osait plus l'interroger. (Mc 12,28b-34)

Le premier commandement, c’est « Ecoute, Israël ! » : ça s'adresse à plusieurs, rassemblés. Le premier commandement c’est, ensemble, d’écouter la Parole de Dieu qui se fraye un chemin vers nous. Mais il y a plus à ce premier commandement : le Seigneur, notre Dieu est UN. Nous sommes nombreux, mais lui est unique. Et c’est lui qui nous rassemble. Si nous l’oublions, l’Eglise devient un club privé pour des gens qui aiment bien se retrouver de temps en temps. La seule chose qui fonde l’Eglise, c’est de ne jamais oublier que nous sommes un peuple appelé par Dieu. Et ce premier commandement se conclut ainsi : « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ton intelligence et de toute ta force. » Il n’y a pas un seul aspect de notre vie, personnelle ou collective, que nous pourrions mettre de côté dans notre relation à Dieu. C’est toute notre vie, tout notre cœur, toute notre intelligence, toute notre force, individuelle et collective, qui est appelée à être tournée vers Dieu.
Et puis il y a ce second commandement : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Ce n’est pas facile, parce que c’est difficile de s’aimer soi-même, surtout lorsqu’on passe par des moments difficiles où on ne sait plus trop qui on est. Aimer l’autre, s’aimer les uns les autres, c’est pourtant le commandement évangélique auquel on pense le plus quand on pense à Jésus. Il a passé son temps à le marteler, et ceux qui sont venus ensuite ont fait en sorte qu’on ne l’oublie pas. Tous les livres du Nouveau Testament y font référence. 
Aimer Dieu, s’aimer les uns les autres : si l’Eglise oublie ça, elle n’est plus une Église. Il n’y a pas d’institution parfaite. Mais tous les dimanches, c’est le cœur de nos célébrations : aimer Dieu, s’aimer les uns les autres, c’est notre vie. Qu'il nous soit donné à tous de vivre cet amour-là, en abondance. 
Et puis il y a cette dernière phrase... "personne n'osait plus l'interroger". Dans chacun des quatre évangiles, à un moment ou à un autre, on trouve cette idée que ceux qui entourent Jésus n'osent pas le questionner. Et franchement, ça me chiffonne (quant à mon chat, curieux comme il est, je n'ose même pas lui en parler). Il y a un moment où la curiosité n'a plus de mots. Faudrait-il insister ? ou est-ce une ouverture à la réflexion silencieuse, dans les replis secrets du coeur ? Les deux sans doute : risquer la lecture toujours reprise, à l'écoute d'une voix venue d'ailleurs, et en même temps accepter le temps du silence (même vexé, même furieux), à l'écoute d'un murmure qui germe discrètement. 


jeudi 24 mai 2018

Dialogues homilétiques (3)

Quelques personnes sont en train de discuter de l'art de la prédication. La question se pose : qu'est-ce qui, de la forme ou du fond, doit être prioritaire ? Et si ce n'était pas la bonne question ?

Moderne – Si vous permettez, messieurs, je pense que vous vous trompez tous les deux. Comme le dit l'auteur Fred B. Moderne (quel nom magnifique) dans un livre sur l'art de prêcher en 1991 : « La prédication c’est tout ensemble la Parole et les mots. Celui qui nie toute relation entre ses mots à lui et la Parole de Dieu, soit par sentiment d’humilité, soit par refus d’assumer l’autorité et la responsabilité du ministère, enlève à la prédication son objet et la place qui lui revient. En revanche, celui qui, lorsqu’il prêche, identifie ses propres mots à la Parole de Dieu, se revêt du rôle qui revient à Dieu. Rien de permet de justifier cette prétention. Ce que le prédicateur doit faire, c’est se servir des mots que sa culture et sa tradition mettent à sa disposition, choisir les plus clairs, les plus vivants et les plus appropriés, les arranger de façon à transmettre la vérité et à susciter l’intérêt, et les offrir à Dieu dans son sermon. Et c’est Dieu qui façonnera les mots pour en faire sa Parole. »
Témoin – Nous touchons ici à une question théologique fondamentale, il me semble. Monsieur le Héraut affirme que la Parole de Dieu doit s’exprimer à travers le prédicateur. Madame, vous dites qu’il revient au prédicateur la tâche ô combien importante de transmettre un message aux auditeurs dans un langage qu’ils puissent comprendre. Ce qui est en débat, c’est ni plus ni moins la théologie de l’incarnation ! La Parole de Dieu ne peut pas arriver toute crue de l’extérieur de l’humain, elle lui arrive dans son humanité, par les mots qu’ils comprend. Je me souviens qu’à la grande époque de Karl Barth, Karl Rahner, le théologien catholique, parlait de la prédication comme ce qui rend explicite ce qui est déjà présent dans l’obscurité. A propos de Barth, il disait même : « Seul un protestant, théologien de la plus extrême et obscure dialectique, pourrait maintenir que la grâce divine, la rédemption, la promesse de notre libération, la lumière et l’amour de Dieu sont tellement dans l’au-delà que personne ne pourrait les expérimenter ici-bas ; bien au contraire tout discours humain, par son caractère d’absolu paradoxe, témoigne de la Parole et de la Réalité de Dieu. » En d’autres termes, il ne faut jamais oublier le contexte en matière de prédication. Toutes les choses « humaines » ont une importance, même si c’est bien le Christ qui est présent dans la prédication.
Didacticien – J’ai une citation, moi aussi ! De Heinz Zahrnt : « D’un côté, sans la [théologie barthienne] la prédication de nos jours ne serait pas si pure, si biblique, si stimulante ; d’un autre côté elle ne serait pas si dramatiquement correcte, si ennuyeusement précise et si éloignée du monde. » Ha ha ! Il n’y a pas que moi qui suis ennuyeusement précis !
Héraut – N’empêche... La foi vient par l’écoute, c’est quand même pas moi qui le dis !
L'étudiant en théologie – Et voilà, il y a toujours un moment où quelqu'un se met à citer Paul. Toujours... 

(à suivre)

mercredi 23 mai 2018

Dr Woustache

- Mon chaton, si tu pouvais voyager dans le temps, tu irais où et quand ?
- Mon humaine, si je pouvais voyager dans le temps, le monde serait bien différent.

(Parfois, il vaut mieux ne pas chercher à savoir).

(c) P. Geluck

lundi 21 mai 2018

"Il nous faut des chrétiens fous !"

Vous avez peut-être suivi, ou lu depuis, le sermon du prêtre épiscopalien Michael Curry, lors du mariage princier samedi dernier. Je vous propose ici la traduction d'un sermon prononcé par lui en juillet 2012 et dont vous trouverez le texte original ici (clic)

Aujourd'hui, nous nous souvenons de Harriet Beecher Stowe, une femme qui a manié les mots pour libérer les esclaves. Je reparlerai d'elle un peu plus tard, mais pour l'instant, je rappellerai simplement qu'en 1943-44, une pièce de théâtre lui a rendu hommage sur Broadway. Ça s'appelait "Harriet", et Helen Hayes jouait Harriet Beecher Stowe. A la fin de la pière, sa famille se tient autour de Harriet et chante "The Battle Hymn of the Republic" pour rappeler le témoignage chrétien de cette femme aussi courageuse que téméraire. Je vous rappelle certaines paroles de ce cantique : 

Dans la beauté des lys, Christ est né au-delà des mers
Porteur d'une gloire qui nous transfigure, vous et moi
Il est mort pour rendre saints les hommes, mourons pour les rendre libres
Dieu, lui, continue à venir (God is marching on)
Glory, glory, hallelujah!
Sa vérité continue à venir (his truth is marching on)

J'ai choisi comme texte pour aujourd'hui ces mots de l'évangile selon Marc (Marc 3,19-21) : "Alors [Jésus] rentre à la maison, et la foule se réunit à nouveau, à tel point qu'ils ne pouvaient même pas manger. Ayant entendu cela, ceux de chez lui (sa famille) s'en allèrent le saisir. En effet, les gens se disaient : Il est fou." 

Il y a plusieurs traductions possibles pour ce passage ; la King James Version évoque l'inquiétude de la famille de Jésus avec les mots : "Il est à côté de lui-même" (beside himself). La vieille version J.B. Phillips traduit : "Les gens disaient : Il doit être fou !" Ma préférée, dans la Contemporary English Version, dit ceci : "Lorsque la famille de Jésus entendit ce qu'il faisait, ils pensèrent qu'il était fou et ils allèrent le chercher pour qu'il soit sous contrôle". 

Pardonnez-moi de le dire ainsi, mais Jésus était, et est, fou ! Non seulement ça, mais en plus tous ceux qui choisissent de le suivre, ceux qui veulent être ses disciples, ceux qui veulent vivre et être en chemin avec lui, sont appelés, convoqués, mis au défi d'être aussi fous que Jésus ! Aujourd'hui, je veux vous dire ceci : "il nous faut plus de chrétiens fous". 

Je ne veux pas être trop rapide à juger la mère et toute la famille de Jésus. Après tout, ils avaient de bonnes raisons d'être inquiets. Nous avons lu tout à l'heure, en 1 Pierre, un passage qui fait écho à ce que Jésus enseignait dans le Sermon sur la Montage : "Ne rendez pas le mal pour le mal, ni l'insulte pour l'insulte, au contraire, bénissez car c'est à cela que vous avez été appelés pour que vous héritiez de la bénédiction" (1 Pi 3,9). C'est fou. Dans la lecture de l'évangile selon Matthieu il y a quelques minutes, Jésus dit : "Le plus grand d'entre vous sera votre serviteur" (Mt 23,11). C'est fou. 

Ce que le monde dit malheureux, Jésus dit béni. Bénis les pauvres et les pauvres en esprit. Bénis ceux qui sont pleins de compassion. Bénis ceux qui ont soif et faim de l'avènement de la vraie justice de Dieu. Bénis ceux qui oeuvrent pour la paix. Bénis êtes-vous lorsque vous êtes persécutés pour avoir essayé d'aimer et de faire le bien. Jésus était fou. Il disait "Aimez vous ennemis, ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous utilisent avec malveillance". Il était fou. Il priait pendant que les gens l'assassinaient : "Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font." Ça, c'est complètement fou.

Il nous faut des chrétiens qui soient aussi fous que le Seigneur. Assez fous pour aimer comme Jésus, pour donner comme Jésus, pour pardonner comme Jésus, pour faire justice, pour aimer la compassion, pour marcher humblement avec Dieu - comme Jésus. Assez fous pour oser changer le monde, du cauchemar qu'il est souvent, en rêve que Dieu rêve pour lui. Et pour ceux qui veulent le suivre, pour ceux qui veulent être ses disciples, ceux qui veulent vivre et le suivre sur le chemin ? Ça sera peut-être un choc pour vous, mais nous sommes appelés à la folie. 

Laissez-moi vous parler d'un exemple de cette folie dans le Nouveau Testament : Marie de Magdala, Marie-Madeleine. Pour une raison ou pour une autre, on lui fait souvent une sale réputation. Mais rappelez-vous de la crucifixion de Jésus. L'empire romain crucifiait les gens pour des crimes contre l'État. C'était une torture publique, une peine capitale volontairement brutale, une exécution destinée à faire passer le message que la révolution et les révolutionnaires ne seraient pas tolérés. Si vous étiez un proche ou un disciple d'une personne qui se faisait crucifier, il n'était pas prudent de rester trop près lors de la mise à mort. La seule chose sensée à faire, c'était d'aller se cacher ou de partir en exil. 

Ceci étant dit, faisons le compte de ceux que Jésus avait appelés à le suivre : Simon Pierre ? absent. Jacques ? absent. André ? absent. Barthélemy ? absent. Thomas ? absent. Judas ? vraiment absent. Marie-Madeleine ? présente et bien présente ! Voilà ce qu'est une disciple ! Lorsque les esclaves chantaient "Were you there when they crucified my Lord?" ("étiez-vous là, lorsqu'ils ont crucifié mon Seigneur ?"), il y avait cette femme, Marie, qui pouvait vraiment répondre "J'étais là !" Ça, c'est vraiment fou ! 

Ça peut paraître évident, mais nous avons un jour spécial pour nous souvenir des chrétiens fous. Je crois que ça s'appelle la Toussaint, le jour de tous les saints. Ça ne s'appelle pas "le jour des gens tous pareils", c'est le jour de tous les saints, parce que, même s'ils sont faillibles et mortels et des pécheurs comme le reste d'entre nous, lorsqu'il le fallait, ceux que nous honorons comme des saints ont commencé à marcher au son d'un autre tambour. Durant leur vie, ils ont fait quelque chose qui comptait pour le royaume de Dieu. Comme vous le savez, nous sommes en train d'écrire un livre qui servira à nous souvenir d'eux ; nous l'avons appelé "Saintes femmes, Saints hommes", mais on aurait tout aussi bien pu l'appeler "Les chroniques des chrétiens fous".

Une des personnes que nous célébrons dans ce livre est Harriet Beecher Stowe, une descendante de Marie-Madeleine. Elle est née en 1811, dans une famille pieuse consacrée à l'Évangile de Jésus et à la transformation d'un monde, du cauchemar qu'il est trop souvent, en un rêve que Dieu prévoit pour lui. Elle est surtout connue pour un ouvrage de fiction, La cabane de l'oncle Tom.

Dans cette fiction, elle disait la vérité. Elle raconte l'histoire de la façon dont l'esclavage accablait une famille, accablait des vrais gens. Elle dit la vérité sur la brutalité, l'injustice, l'inhumanité de l'institution de l'esclavage. Son livre a eu le même rôle que les vidéos sur YouTube qui rapportent les injustices et les brutalités d'aujourd'hui. Il est devenu viral au 19e siècle. Il a permis aux abolitionnistes de faire front commun et il a rendu fous de rage ceux qui avaient un intérêt personnel à ce que l'esclavage existe. L'influence de ce livre a été si grande que lorsque Abraham Lincoln a rencontré Harriet Beecher Stowe, il aurait dit "Voilà donc la petite dame qui a commencé cette grande guerre !"

Une femme de cette époque était supposée écrire de gentilles petites histoires, pas des histoires qui allaient perturber la conscience de toute une nation. Elle était supposée bien se marier, élever des enfants bien élevés, participer à quelques activités charitables et devenir un doux souvenir pour tous ceux qui l'avaient connue. Voilà quelle vie elle était supposée vivre. Mais elle était née dans une famille qui croyait que suivre Jésus signifiait changer le monde, du cauchemar qu'il est souvent, en rêve que Dieu a prévu. Et ça signifie parfois marcher au son d'un autre tambour. Parfois, ça implique de se préoccuper de quelque chose ou de quelqu'un alors qu'il est tentant de s'en détourner, ou de se lever alors que les autres s'assoient. Parfois, ça signifie parler alors que les autres se taisent. Parfois, ça signifie être différent, ou même fou. 

Lorsque Steve Jobs, un des fondateurs d'Apple, est mort l'an dernier, une vieille publicité pour Apple des années 90 est devenue virale sur YouTube. Elle était sortie en 1997 pour essayer de redéfinir la marque. Le slogan pour cette pub et pour la marque, c'était "Think different" ("Pensez différent"), une expression grammaticalement incorrecte, ce qui est justement le but de la manoeuvre, au moins en partie. On y voit un montage de photos et de bouts de films de gens qui ont consacré leur vie à inventer, inspirer, créer et se sacrifier pour rendre le monde meilleur, pour faire une différence. On y voit Bob Dylan, Amelia Earhart, Frank Lloyd Wright, Maria Callas, Muhammad Ali, Martin Luther King Jr., Jim Henson, Albert Einstein, Pablo Picasso, Mahatma Gandhi, et bien d'autres. Pendant que les images défilent, on entend ce poème : 

"Pour tous ceux qui sont fous. Les inadaptés. Les rebelles.
Les fauteurs de troubles. Ceux qui ne rentrent pas dans les cases.
Ceux qui voient les choses autrement. Ceux qui n'aiment pas les règles du jeu.
Ceux qui détestent le statu quo.
Vous pouvez les citer, les dénigrer, les glorifier ou les vilipender.
La seule chose que vous ne pouvez pas faire, c'est les ignorer.
Parce qu'ils font changer les choses.
Ils poussent la race humaine vers l'avenir.
Certains voient y des fous, nous voyons du génie.
Parce que ceux qui sont assez fous
pour croire qu'ils peuvent changer le monde
sont ceux qui le font."

Il nous faut des chrétiens fous. Le christianisme sain, aseptisé, est en train de nous tuer. Ça marchait peut-être à une époque, mais il n'y a plus d'Évangile là-dedans aujourd'hui. Il nous faut des chrétiens fous, comme Marie-Madeleine et Harriet Beecher Stowe. Des chrétiens assez fous pour croire que Dieu est bien réel et que Jésus est bien vivant. Assez fous pour s'engager sur le chemin radical de l'Évangile. Assez fous pour croire que l'amour de Dieu est plus grand que tous les pouvoirs du mal et de la mort. Assez fous pour croire, comme le disait souvent Martin Luther King, que "the arc of the moral universe is long, but it bends toward justice" ("l'univers moral fait une courbe très longue, mais qui tend vers la justice").

Il nous faut des chrétiens assez fous pour croire que les enfants ne sont pas obligés d'aller se coucher le ventre vide ; que le monde n'est pas obligé d'être comme il est trop souvent ; qu'il y a moyen de poser nos épées et nos boucliers au bord de l'eau et que, comme les esclaves le chantaient, "il y a plein de place dans le royaume de mon Père", parce que tous les êtres humains ont été créés à l'image de Dieu, et que nous sommes tous à égalité des enfants de Dieu qui doivent être traités en enfants de Dieu. 

Dans la beauté des lys, Christ est né au-delà des mers
Porteur d'une gloire qui nous transfigure, vous et moi
Il est mort pour rendre saints les hommes, mourons pour les rendre libres
Dieu, lui, continue à venir
Glory, glory, hallelujah!
Sa vérité continue à venir !


dimanche 20 mai 2018

Pentecôte

Aujourd'hui, nous célébrons le souffle de l'Esprit. C'est le jour des confirmations (et je pense tout particulièrement à ceux que j'ai pu accompagner à cette occasion), c'est le jour d'une communion renouvelée. Il y a des textes "classiques" qui sont lus aujourd'hui, et d'autres un peu moins, comme celui-ci, à la fin de la lettre de Paul aux Galates :

"Celui qui sème pour satisfaire ses propres intérêts récoltera les fruits pourris de ses propres intérêts ; celui qui sème pour l'Esprit moissonnera, par l'Esprit, la vie éternelle. Ne nous lassons pas de faire le bien : en restant solides, au moment voulu, nous moissonnerons. Aussi, pendant que nous en avons encore l'occasion, faisons le bien pour tous, surtout pour ceux qui nous sont proches par la foi." (Ga 6,8-10)

Pouvoir faire le bien, c'est un cadeau qui nous est fait : c'est savoir que nous sommes libres de semer autour de nous l'amour plutôt que la haine, la bienveillance plutôt que la malveillance, le soin de l'autre plutôt que le soin de soi-même. C'est une liberté qui n'est pas donnée à tous le monde. C'est une liberté fragile, parce que nous sommes souvent tentés de la vivre à l'envers, en essayant de l'acheter plutôt que d'en vivre comme un cadeau. C'est une liberté qui doit s'exercer, comme un muscle, pour ne pas disparaître. Aujourd'hui nous disons que l'Église est ce lieu où nous pouvons exercer ce muscle-là, expérimenter concrètement ce que signifie l'amour reçu et partagé, pour pouvoir s'y risquer plus loin aussi. "Faire le bien", ça peut alors s'entendre comme une oeuvre d'art, quelque chose de beau qui vient interpréter le monde pour lui donner de nouvelles couleurs, pour pouvoir le comprendre autrement, ouvrir de nouvelles portes et de nouvelles fenêtres. 
Nous en avons encore l'occasion : au coeur du monde qui est le nôtre, du temps qui est le nôtre, nous pouvons goûter à la vie éternelle lorsqu'elle surgit. 
Que chacun et chacune reparte aujourd'hui avec au coeur la flamme d'une espérance qui ne s'éteint pas... 


samedi 19 mai 2018

Dialogues homilétiques (2)

Six protagonistes plus un étudiant en théologie sont en train de discuter le bout de gras sur ce qu'est la prédication et comment on doit la faire, la penser et la présenter. 

Conteur – Une seconde ! Vous dites que la forme n’a aucune importance ? Mais si les auditeurs ne comprennent rien, la prédication n’a aucun sens !
Pasteur – Moi j’ai une autre objection : si je comprends bien votre citation de Bonhoeffer, vous dites qu’on n’a pas le droit d’avoir des projets pour ses auditeurs ? Est-ce que vous entendez par là qu’il ne faut pas tirer de leçons du texte biblique ?
Héraut – Il ne faut pas oublier que c’est Dieu qui parle dans la prédication. Si c’est le prédicateur, avec des projets pour lui-même ou pour les autres, où est la place de Dieu ? La seule question, c’est de savoir si le sermon est un reflet fidèle de la Bible. Quand j’écris un sermon, j’écoute le texte pour annoncer la Parole, fidèlement et en vérité, à moi-même comme aux autres. Faire des manières pour rendre le sermon plus vivant ou plus convaincant, c’est se méfier du message divin. C’est prétendre que nous pourrions améliorer le langage de Dieu.
Témoin – Vous voulez dire qu’il est interdit de réarranger quelques mots du sermon pour que la Parole de Dieu devienne plus claire ?
Héraut – Pour moi, ce qui compte c’est l’écoute et l’obéissance à la Parole de Dieu. Je suis à son service. J’ai un message à délivrer qui vient d’un autre que moi. Il nous est promis que Dieu est présent lorsque sa parole est fidèlement prêchée et je m’appuie entièrement sur cette promesse. Tout ce que je dois faire, c’est accompagner le chemin de la Parole vers la communauté, comme dirait Bonhoeffer. Ou pour citer Karl Barth, c’est Dieu qui dit le premier et le dernier mot. Le prédicateur a une fonction prophétique : il porte la Parole de Dieu, c’est tout. C’est déjà beaucoup !
Pasteur – Mais enfin, il faut bien que les gens repartent avec des idées précises sur ce qu’ils doivent faire après avoir entendu la Parole de Dieu !
Héraut – Monsieur, vous blasphémez. A mon époque, on n’aurait jamais entendu des choses pareilles de la part d’un prédicateur. La prédication doit avoir du contenu, un contenu profondément biblique et théologique, un contenu vital. Il n’a rien à voir avec des considérations moralistes ou ces petites anecdotes triviales dont les prédicateurs d’aujourd’hui encombrent leur prose ! D’ailleurs c’est ça le problème : ils considèrent que c’est leur prose, et pas celle de Dieu ! Le pire, c’est que certains prédicateurs mesurent l’efficacité de leur prédication au charisme qu’on leur trouve ! Mais soyons clairs : personne n’exclut que la prédication puisse contenir un appel à une décision personnelle de la part de celui qui écoute. Mais cette décision a lieu uniquement entre l'humain et Dieu. Ce n'est pas un élément de la prédiccation. Et il n'est pas question non plus de rendre esthétique la vérité de Dieu, avec des histoires gentillettes, des images ou des effusions sentimentales. Le kérygme, c'est-à-dire l'annonce de la Bonne Nouvelle claire, nette et précise, et rien d’autre, voilà ce que je dis. Ça demande d’être à l’écoute du texte et de Dieu. Ça demande du courage.
Conteur – Vous critiquez les embellissements narratifs. Mais vous ne pouvez pas nier que la Bible a été écrite pour être lue à haute voix. Ce sont des textes qui captivent leur auditoire. Et vous, vous dites que la prédication ne doit s’appuyer sur aucun artifice rhétorique ou aucun effet de style ? Mais c’est le texte biblique lui-même qui est conçu pour toucher les gens ! Ce n’est jamais un message tout cru, un message pur ! 
Moderne – Si vous permettez, messieurs, je pense que vous vous trompez tous les deux...

(à suivre)

vendredi 18 mai 2018

Method+Madness (l'art du déménagement)

- Bon, mon humaine, c'est pas bientôt fini ce bazar ? Quand est-ce qu'on retrouve notre vie normale ?
- Mon chaton, je déteste avoir à te dire ça, mais nous sommes au beau milieu d'un déménagement, et la vie normale n'est pas près de revenir. En réalité, c'est même le but de la manoeuvre. 
- Mais c'est complètement humain !
- Ne sois pas désagréable, je te prie. 
- Mais enfin, tu es en train de me dire que tu ne vas pas remettre mon fauteuil à sa place, ni mon coussin, ni la coupelle où je lappe délicatement, ni...
- Non.
- (...)
- On s'en va, mon chaton. On quitte cette maison pour aller dans une autre. Mais ne t'inquiète pas, j'ai prévu l'emplacement pour ton fauteuil, ton coussin, ta coupelle et tout le reste. 
- Mais c'est fou ! c'est complètement fou ! 
- Mon chaton, je te l'accorde. C'est quitter ce monde pour en découvrir un autre. Lâcher la proie pour l'ombre. Faire le pari qu'on peut vivre aussi de l'autre côté. Ça paraît fou, mais la folie de... 
- Attends une seconde, tu n'en profiterais quand même pas pour faire passer un léger message théologique, des fois ?
- Moi ? mais non. Penses-tu. 
- Je suis outré. 
- Ecoute, penses-y comme ça : nous, on met tout en cartons. On décide des dates, on s'organise pour faire le ménage avant de partir, on prévoit les trajets, les étapes, on s'inquiète pour les choses fragiles, on prend des décisions décisives sur la nécessité de garder des agendas vieux de 20 ans, et puis il y a un moment où il faut lâcher l'affaire et laisser faire. 
- Je suis pas doué pour ça. J'exige ma coupelle immédiatement.
- ... Bon, je vais la chercher. Mais dans une semaine, si tu veux voyager avec elle, tu seras dans le carton. 
(J'ai aussi ressorti le coussin. Et le fauteuil.)

Grâce et paix...

jeudi 17 mai 2018

Quitter un ministère

Quitter un ministère, même temporairement, c'est...
Regretter la fin du chemin où nous avons connu de grands moments, des célébrations importantes, des temps communautaires où nous étions vraiment en communion, la joie de l'accueil des nouveaux baptisés. 
Admettre qu'on a le droit d'être déçus les uns des autres, et que ça ne remet pas en question le lien plus profond qui existe en dehors de nous et qui nous rassemble autour d'une même table, à l'écoute d'une même Parole.
Regretter la fin des petits moments, des rires, des connivences, des compréhensions partagées, des risques pris à se livrer en confiance.
Accepter que les liens tissés, parfois, se distendent, s'estompent, disparaissent, pour laisser de la place à de nouveaux liens, de nouvelles façons de comprendre et d'écouter une Parole venue d'ailleurs.
Avoir des regrets, mais ne pas s'y accrocher. Accepter d'encaisser des reproches immérités. Secouer la poussière de ce qui n'en valait pas la peine. Mais surtout, écouter les remarques qui font réfléchir et changer dans la joie.
Comprendre qu'il n'est plus temps de parler en paraboles, mais de se dire au-revoir, à-Dieu.
Rêver aux paraboles sur lesquelles on n'a pas encore prêché. Se dire que notre vocation nous invite à être, nous aussi, des semeurs.
Avoir foi de ce que le temps de la germination soit long et ne dépende pas de nous ; le Royaume est une graine qui doit tomber en terre, germer et se développer en secret avant de percer et de porter du fruit. Nous ne sommes pas là pour la récolte.
C'est tout petit, ça a l'air de rien, mais ce qui a été semé deviendra, d'une façon qui nous échappera toujours, une plante immense, lieu de repos, de protection, de partage pour d'autres.
Se dire qu'on est en partance pour des arbres déjà plantés par d'autres.

Van Gogh, Le Semeur

lundi 14 mai 2018

Dialogues homilétiques (1)

Qu'est-ce qu'une prédication ? 
Pour les protestants, la prédication c'est le coeur du culte, ou l'un des deux coeurs lorsqu'il y a Sainte Cène. C'est ce moment où, après avoir lu un ou des textes bibliques, le prédicateur ou la prédicatrice, pasteur ou non, prend la parole pour évoquer la Parole. Ce n'est ni une explication de texte, ni un commentaire moralisant, ni un prétexte pour prêcher autre chose que la Parole elle-même. Mais quand on a dit ça... on n'a pas encore dit ce que c'était. 
D'où la série de billets qui commence aujourd'hui et que j'ai intitulée "Dialogues homilétiques" (homilein c'est du grec, ça veut dire littéralement cheminer avec, ça a donné homélie ; l'adjectif homilétique désigne donc ce qui touche à la prédication). Vous y rencontrerez quelques personnages que je vous laisse découvrir au fur et à mesure : la Moderne, le Didacticien, le Héraut, le Conteur, le Pasteur et le Témoin. Il y traîne aussi un Étudiant en théologie, pas aussi naïf qu'il en a l'air. Ces dialogues ont été utilisés dans le contexte de la formation de futurs pasteurs et de prédicateurs laïcs et sont la fictionalisation de l'ouvrage de Thomas G. Long, Pratiques de la prédication : positionnements, élaborations, expériences, traduction Bruno Gérard, Genève, Labor et Fides, 2009. 

Roulement de tambour... on y va.

Didacticien – Un sermon, ça doit être ordonné. Il faut que ça explique quelque chose sur la Parole de Dieu. Les gens ont besoin d’apprendre ! D’ailleurs à mon époque, tout le monde dans nos temples connaissait la Bible, ils n’avaient pas besoin qu’on leur rappelle les textes, mais qu’on leur explique ce qu’ils signifient. A eux, ensuite, de prendre la responsabilité d’en tirer les conséquences. Pour moi, la forme idéale du sermon, c’est une thèse et un développement en trois points.
Moderne – Une thèse et trois points, quatre raisons de se réjouir !
Didacticien – Je vois, on a recours à l’ironie. Et moi qui croyais que c’était un débat sérieux. C’est sérieux, le sermon, Madame !
Moderne – Oui bien sûr, c’est sérieux... loin de moi l’idée de me moquer de vous, cher Monsieur. Si vous permettez, je vous dirai tout à l’heure ce que j’en pense. Pour l’instant, expliquez-nous un peu comment vous faites, vous.
Didacticien – Le prédicateur est un ministre de l’Eglise, il a pour fonction particulière de sortir des bancs de l’assemblée pour parler. Il a été formé pour ça. C’est lui qui dispose des outils méthodologiques et des connaissances nécessaires pour expliquer un texte. Il agit au nom du Christ pour faire advenir la Parole de Dieu pour la communauté. Au travers de la prédication, Christ est présent dans l’Eglise, avec l’Eglise, pour l’Eglise ; au travers de la prédication, Christ est présent dans le monde, avec le monde. Tout ça s’articule entre la communauté, le prédicateur, le sermon et la présence du Christ. Et pour que la communauté soit bien consciente de tout cela, le prédicateur a pour fonction d’enseigner à la communauté la façon correcte d’entendre le texte. Moi, je fais ça en déterminant ce qui est important à apprendre dans un texte et en le défendant en plusieurs points. 
Héraut – C’est vrai, ce qui se dit dans le sermon c’est la Parole de Dieu. Mais je vous trouve bien léger en disant qu’il faut la défendre... de quel droit devons-nous défendre la Parole de Dieu ? Pour citer mon maître, Karl Barth, « la prédication est un discours humain dans lequel et au travers duquel Dieu lui-même parle, comme un roi par la bouche de son héraut : elle doit être écoutée et reçue [...] dans la foi, comme une décision divine qui vient trancher entre la vie et la mort, comme un jugement divin et un divin décret de grâce, comme la loi éternelle et l’évangile tout ensemble ». 
Didacticien – On est d’accord, le but de la prédication est de rendre présent le Christ, mais on n’en tire pas les mêmes conséquences. Pour vous, prêcher est une activité divine plutôt qu’un effort humain.
Héraut – En effet : pour moi, la communication se fait de Dieu vers la communauté, à travers le prédicateur. Mais c’est la Parole de Dieu elle-même qui se fraye un chemin ! Il ne faut jamais oublier que le but de la prédication, c’est d’annoncer le règne de Dieu, contre toutes les puissances et contre les principes de la culture. J’ai l’impression que pour vous, il faut travailler sur les principes mêmes de la culture qui empêchent d’entendre la Parole de Dieu.
Didacticien – On ne peut pas oublier la culture...
Héraut – Bien sûr, et le prédicateur est profondément responsable de la qualité de sa prédication. Mais ce n’est pas la forme qui importe, jamais. Je pense à ce que disait Bonhoeffer : « Le théologien ne peut pas apprendre à parler auprès du politicien ou de l’acteur [...]. Notre langage doit être préparé jusque dans la formulation, sans qu’il devienne pour autant une déclamation. Il y perdrait sa véracité et son naturel [...]. Celui qui, selon d’autres normes, peut être un mauvais orateur, mais qui prêche selon le don qu’il a reçu, peut exercer, et exercera, une grande influence spirituelle. Qu’on ne choisisse pas le langage du tribun, qui veut persuader ses auditeurs, ni celui de l’éducateur populaire, qui subordonne ses paroles à des projets. »
Conteur – Une seconde ! Vous dites que la forme n’a aucune importance ? Mais si les auditeurs ne comprennent rien, la prédication n’a aucun sens !
Pasteur – Moi j’ai une autre objection...

(à suivre...)

Jean le baptiste prêchant dans le désert (Fontebuoni)