lundi 31 décembre 2018

La dynamique de Dieu


Lorsque l'apôtre Paul parle de la puissance de Dieu, il ne parle pas de la puissance écrasante du souverain qui a droit de vie, de mort, de destruction, mais de la foce qui donne au monde sa dynamique, son souffle, son inspiration, son élan. Ce n'est pas la force brute de l'être humain, qui peut être sans limite et meurtrière, notre monde le sait bien, ne le sait que trop. Dans la langue grecque, la langue de Paul, c'est le mot dunamis, qui a donné dynamique ou dynamo. C'est la force qui se retient, qui renonce à la violence, qui se limite, qui choisit la faiblesse pour donner la vie. C'est une puissance de vie. Là où les humains développent une logique de puissance, d'efficacité, de pouvoir, Dieu propose une dynamique, une impulsion, une création. Et il le fait en se laissant mettre en échec. En refusant obstinément de s'imposer par la force. En étant une infinie force faible... Dieu n'est pas un Dieu manipulateur des choses, des gens et des événements, mais un Dieu obstiné, qui maintient sa promesse et son espérance. 
Entendons-nous cette bonne nouvelle ? Pouvons-nous en vivre ?
Une tentation, ce serait de se dire que puisque c’est comme ça, puisque Dieu se montre faible, alors il faut, nous aussi, être faibles. Et renoncer à toute dynamique de vie. Tourner le dos à la recherche du bien, à l’action dans ce monde. Puisque Dieu est assez gentil pour agir, laissons-le faire, à sa façon... La question, vraiment, se pose. Faut-il être faible ?
Mais la question ne se pose pas ainsi. Paul, toujours lui, utilise une image pour nous permettre de comprendre à quoi nous sommes appelés. Il nous parle bien des œuvres que nous sommes appelés à faire dans ce monde, en construisant sur la bonne nouvelle qui nous a été donnée. Seulement, ce n’est pas nous qui sommes appelés à juger de la qualité de nos œuvres... Paul explique que ces œuvres seront « testées par le feu ». Un feu qui dévorera tout ce qui, de nos œuvres, ne pourra pas demeurer dans le Royaume de Dieu. Etrange image...
Imaginez : imaginez tout ce qui sera inutile dans le Royaume de Dieu. Imaginez tout ce qui est déjà inutile, lorsque nous vivons, non pas pour nous sauver, mais en sauvés. L’orgueil, par exemple... plus besoin d’orgueil lorsque nous savons que nous sommes aimés pour nous- mêmes. Plus de peur. Pouvez-vous imaginer un monde où personne n’aurait plus peur ? Peur du jugement des autres, peur de perdre, peur de se perdre, peur de perdre sa vie... tout cela disparaît. Il n’y en a plus besoin, ça n’a plus de raison d’être. Imaginez tout ce qui disparaît : nos richesses, tout ce qui nous encombre et nous empêche de vivre, toutes nos fausses sécurités. Notre rang social. Nos médisances. Notre colère. Notre rancune. Rien de tout cela ne subsistera. Alors se profile déjà, dans ce monde qui est le nôtre, la légèreté d’une vie qui nous est promise pour tout de suite. Désencombrée de nos illusions sur nous-mêmes. Libres d’agir, pour rien, par grâce – et pas pour gagner l’amour des autres ou de Dieu. Pouvez-vous imaginer vivre ainsi, dès aujourd’hui ? Car c’est ça qui nous est promis. Au boiteux, au déglingué, au plus pauvre d’entre nous, comme au plus puissant, au plus riche, au plus grand. Pouvez-vous imaginer ce qui subsiste alors ?
Ce qui subsiste, c’est la force faible de l’amour. Du temps perdu à tendre une main à notre frère en humanité. De la pauvre petite parole qui insiste face à l’ordre du monde. De la faiblesse qui, débarrassée de toutes ses illusions, peut agir vraiment, simplement, à la petite mesure de ses moyens, sans savoir si c’est efficace... Ce qui subsiste, c’est l’amour, la douceur, le pardon, la justice... la paix. Ca a l’air bien faible et dérisoire... mais c’est cette puissance-là qui nous est donnée. C’est la puissance de Dieu qui agit à travers nous.
C’est ainsi que Dieu est fort.

(c) PRG

samedi 29 décembre 2018

Scandale et folie

Pour l'apôtre Paul, le seul langage possible pour parler de Dieu, c'est le langage du scandale et de la folie...
Un scandale et une folie... Mais alors, comment croire en ce Dieu-là ? Dieu renonçant à ses prérogatives, à sa toute-puissance... Si Paul peut parler ainsi de la croix, s’il peut proclamer que c’est le cœur de notre foi, et qu’il s’agit d’une bonne nouvelle, de LA bonne nouvelle, c’est qu’il a rencontré sur son chemin ce Dieu-là. Lui qui était bourré de certitudes, lui qui était fier de son identité de juif parfait, c’est au plus intime de son existence que Dieu s’est révélé à lui, sous les traits d’un crucifié. C’est dans son manque, sa peur, son besoin d’être aimé qu’il a été rejoint. Dans son humanité. Lorsqu’il a été dépouillé de toutes ses prétentions à la connaissance, à la certitude de savoir qui est Dieu, c’est là qu’il a découvert Dieu. Il cherchait désespérément à être respectable et parfait, et Dieu l’a rejoint, non pas pour le rendre respectable et parfait, non pas pour le débarrasser de son humanité, mais tel qu’il était vraiment. Paul a réalisé que sa vie était pleine d’illusions, sur lui-même et sur Dieu, pleine de combats perdus d’avance. Mais que c’était dans cette vie-là, boiteux, désespérément en attente de justification et d’amour, que Dieu venait le rejoindre.
C’est en cela que la parole de la croix est une parole de résurrection. Tout le contraire d’une parole de mort. Au cœur même de ce qui nous tue, au cœur même de nos illusions tueuses, au cœur même de notre besoin d’exister par nos propres justifications, au cœur de nos appartenances, qu’elles soient familiales, confessionnelles, philosophiques ou politiques, Dieu vient se révéler comme celui qui n’attache aucune importance à ce que nous voudrions être par nous-mêmes. Une parole de vie et d’espérance vient s’inscrire au cœur de nos vies. Au cœur de nos Églises imparfaites, faibles, pleines d’humains boiteux, indécis, incertains, au cœur de toute l’humanité, il vient renouveler la certitude que nous sommes, véritablement, choisis, élus et aimés par lui. C’est une parole qui vient manifester un Dieu qui aime l’homme sans condition, sans tenir compte de toutes les identités qu’il se donne à lui-même.
Il est fort comment, Dieu ? Il est fort comme celui qui renonce à sa toute-puissance pour se révéler comme une infinie force d’amour, de pardon et de rédemption. Il est fort comme celui qui nous ressuscite en nous permettant de lâcher sur les exigences que nous nous imposons à nous-mêmes. Sur les identités que nous croyons devoir honorer. Sur nos exigences face à Dieu. Sur nos illusions.

(c) PRG

vendredi 28 décembre 2018

Dieu ? il est fort comme ça

Les humains se rêvent un Dieu qui serait tout le contraire de ce qu'ils sont... 
On pourrait se dire que ça n'est pas bien grave, qu'après tout, si ça les rend heureux... certes, mais cette croyance a des conséquences. Ce n'est pas un petit rêve bienveillant. Ça tue. 
Pourquoi ? parce que pour se sentir digne de ce Dieu-là, il faut soi-même renoncer à son humanité. Si Dieu est saint, devenir saint. Si Dieu est immense, se prendre pour plus grand qu'on n'est. Si Dieu est immortel, faire semblant qu'on ne va jamais mourir. Si Dieu a toujours raison... avoir toujours raison.
Renoncer à son humanité pour se croire digne d'un Dieu inhumain, renoncer au doute, au chemin sinueux, et surtout paraître. Avoir l'air mieux que le voisin. Plus saint. Plus abouti. Plus divin... 
Mais encore une fois, ce Dieu-là est-il vraiment Dieu ? Si ce Dieu-là nous pousse à convaincre le reste de l'humanité que nous, nous sommes dans ses petits papiers parce que nous avons tout compris, si ce Dieu-là nous pousse à écraser les autres de notre supériorité, simplement dans l'espoir de grapiller un peu de sa puissance, de son pouvoir de contrôle, est-ce vraiment Dieu ? 
Un des pasteurs les plus extraordinaires que la terre ait portés, c'est aussi un des premiers dans la jeune Eglise, c'est Paul. C'est lui qui a mis par écrit ce dilemme, qui en a souligné les dangers, qui a mis en garde, inlassablement, au péril de sa vie. Lorsqu'il écrit à la remuante communauté de Corinthe notamment. A Corinthe à ce moment-là, il y a des batailles terribles entre des courants théologiques différents. Tous prétendent se réclamer du véritable Dieu. Dilemme, donc... Alors que fait Paul ? 
Il questionne la question.
Il demande pourquoi ces humains-là seraient plus sages que Dieu, pourquoi ces humains-là auraient l'ultime vérité sur Dieu. Il quitte tout débat partisan, il renonce à dire qui a raison et qui a tort, pour questionner jusqu'au bout la question et demander : Mais au fond, de quel Dieu parlez-vous ? Et il explique qu'un tout autre langage est nécessaire pour parler de Dieu, un langage que nous ne maîtrisons pas, dont nous pouvons tout juste arriver à entrevoir quelques sens qui nous dépassent. Il appelle ça le langage de la croix, la parole de la croix. Pas pour décrire un Dieu tout sanguinolant sur sa croix, non, ça n'est pas le genre de Paul : ce qu'il dit là, c'est tout simple. La croix proclame sur Dieu tout le contraire de ce que les humains croient sur Dieu. 
On recommence à zéro. La croix, c'est la mise à zéro de tous les compteurs à propos de Dieu... 



jeudi 27 décembre 2018

Il est fort comment, Dieu ?

Être pasteur, c'est se voir interrogé tous les jours sur Dieu. Par vous-même, déjà ; par lui, sûrement ; et par ceux qui vous reconnaissent la fonction de pasteur, souvent. 
Il arrive que la question prenne un tour difficile, c'est quand elle vous est posée par un enfant, sous la forme : "Dis... il est fort comment, Dieu ?" La solution de facilité, c'est de répondre : "C'est le plus fort du monde (oui, il est même plus fort que ton papa)". Je dois avouer avoir cédé moi-même à la facilité, et le fait que ç'ait été dans un rôle de maman-en-train-d'éplucher-des-patates-pour-le-dîner-avant-la-réunion-du-soir plus que dans mon rôle de pasteur n'ôte rien à ma honte. 
Honte, car le boulot du pasteur, ce n'est jamais de donner des réponses faciles. C'est tout le contraire. La plupart du temps, c'est d'abord et avant tout de questionner la question. Il est fort comment, Dieu ? Mais de quel Dieu tu me parles, camarade ?
Le questionnement de la question est valable aussi bien face à un paroissien qui sait tout sur tout parce qu'il est tombé dans la marmite quand il était petit que face à un bout de chou bien décidé à vous tirer les vers du nez le temps de finir son goûter. De quel Dieu tu parles ? 
Pendant les études de théologie, vous devenez douloureusement conscient du fait que les êtres humains ont une tendance très nette à définir Dieu comme tout ce qu'ils ne sont pas eux-mêmes. Ils sont limités par leur humanité, et l'imaginent infiniment grand et infiniment puissant. Ils se sentent faibles et dérisoires à la surface de la terre : ils le définissent comme le tout-puissant, une présence qui sature tout et déborde tout ce qui existe. Ils ont peur de la mort, ils le disent immortel et même hors du temps. Ils ont l'impression de se traîner à ras de terre, ils disent de lui qu'il est tout seul dans les cieux. Ils se sentent soumis à un destin et disent que c'est lui qui en tire les ficelles et qui décide du sort du monde. Les humains définissent Dieu comme ce qu'ils ne sont pas mais qu'ils voudraient être.
Sauf que... ça parle des humains, mais est-ce que ça parle vraiment de Dieu ? Oui, ça parle d'un Dieu qui serait tout l'inverse des humains, mais est-ce vraiment Dieu ?

mercredi 26 décembre 2018

Tu m'attends encore

Seigneur, si tu veux m'attendre encore,
je serai le quatrième mage,
parti de nulle part, 
parti sans étoile aux cieux
pour un voyage au bout du temps,
pour un voyage au bout de moi...

Quand les ténèbres alentour brouillent toutes pistes,
quand ma boussole intérieure bat la chamade,
quand ma route s'enroule sur elle-même,
tu me montres quelque part dans la nuit
l'étoile inconnue que tu fais lever pour moi !

Tu me dis que je n'ai pas perdu ma vie,
ce temps que j'avais rêvé tout autre !
Tu me dis que tu m'attends encore,
car la fête ne commencera pas sans moi...
et je serai le quatrième mage,
venu d'un voyage au bout du temps,
de mon voyage au bout de moi !

Et je t'offrirai mon enfance
tapie sous les décombres de mon passé...
J'adorerai l'enfant de Noël 
comme on s'agenouille émerveillé 
devant le miracle fragile
d'une Parole enfin devenue vraie

Lytta Basset


Sempé

mardi 25 décembre 2018

De chameaux et de chats - Noël

Il n'y a rien de plus absurde que de vouloir verser une louche de soupe dans un dé à coudre ; plus absurde encore est l'idée qu'un chameau pourrait passer par le trou d'une aiguille. C'est l'image même de l'impossible, mais surtout du rêve idiot : même si c'était possible, à quoi ça pourrait bien servir ? 
Le chameau qui passe par le trou d'une aiguille, c'est donc l'absurde dans toute sa splendeur. 

((
- Hmmm, mon humaine ?
- Oui mon chaton ?
- Pourquoi vous les humains, vous voulez tellement qu'on vous ouvre la porte du Royaume ? 
- Je ne suis pas sûre de comprendre ta question. Pour y rentrer, je suppose ?
- Ah voilà où est votre problème : pour vous les humains, une porte sert à être fermée. Pour nous les chats, une porte sert à être ouverte
- Ah oui, ça change tout, en effet. Mais dans ce texte, mon chaton, un texte écrit par des humains pour des humains, note bien, la porte du Royaume, ce n'est pas une porte.
- C'est une aiguille, oui j'ai saisi, je suis assez fort en métaphores comme tu sais. Mais tu disais...
- ... avant d'être interrompue...
- ... avant que je t'explique les choses, tu disais que cette porte-là, le trou de l'aiguille pour le chameau, c'était l'image même de l'absurde.
- Oui : dans ce bout de parabole, Jésus dit que pour les riches, le Royaume de Dieu est absurde, ou plutôt l'idée même qu'on pourrait vouloir y entrer est une totale absurdité.
- Donc, si je comprends bien...
- Oui ?
- Ce qui empêche un riche d'entrer au Royaume de Dieu, ce n'est pas une porte.
- Non.
- Ce qui empêche un riche d'entrer au Royaume de Dieu, c'est de croire que c'est absurde.
- Ben oui. Le même absurde que Dieu qui devient un bébé, ce qu'il y a de plus faible chez les humains.
- Ou que Dieu qui meurt en paria, comme un déchet.
- Ou que Dieu qui transforme le monde sans donner un coup de poing sur la table.
- Ou que Dieu qui s'installe chez les humains comme un courant d'air et pas comme une statue en or massif.
))

Chut, il dort... j'en profite pour vous souhaiter une belle survenue de l'absurde du Royaume dans votre vie. Joyeux Noël !

(c) PRG

lundi 24 décembre 2018

Un autre monde s'est approché

Qu'est-ce que le paradis ? Pour une part de nous-même, le paradis c'est la même chose que le plaisir. La confusion se fait dans cette part de nous qui, étrangement, ne croit pas à l'existence d'un monde qui nous résiste et nous heurte, qui s'oppose à nous et que nous ne parvenons ni à comprendre vraiment, ni même à décrire vraiment. Ce monde-là, c'est celui contre lequel on se cogne, celui qui nous fait une bosse à l'âme et parfois au corps... Il faut faire avec. Vous avez peut-être rencontré des gens qui n'arrivent pas à faire avec et qui, du coup, nient ce monde. Ils sont souvent très dangereux, parce que pour préserver cette illusion ils sont capables de faire beaucoup de mal autour d'eux. 
Mais au fond, c'est pour chacun de nous que cette question se pose. Ce monde-là, on préférerait de beaucoup ne pas avoir à nous y frotter. Du coup, notre idée du paradis, c'est le contraire de ce monde-là : c'est un endroit où il n'existerait aucune contrainte, aucune douleur, aucune nécessité, mais la satisfaction infinie de toutes nos envies dans une suite sans fin de plaisirs. Vanité des vanités, vapeur des vapeurs, dirait l'Ecclésiaste ! C'est une illusion, une façon de ce dérober. C'est le contraire de la sagesse. La sagesse, elle, sait que le paradis n'est pas une dérobade face au monde, mais plutôt une façon d'habiter ce monde. Oui, le monde est tragique - et les chrétiens ne peuvent pas l'oublier, eux qui reconnaissent comme Seigneur celui qui est mort tragiquement. Oui, le monde est violent, oui il nous dépasse. 
Mais il y a une autre part de nous qui vient nous rappeler inlassablement que c'est au coeur de ce monde que surgit une autre réalité qui nous fait vivre non plus dans l'illusion des plaisirs qui nous ratatinent sur nous-mêmes pour ne rien voir d'autre, mais dans la joie qui nous vient d'ailleurs.
Ce soir, nous le dirons, cet autre monde que nous appelons paradis s'est approché de nous : il vient d'ailleurs, mais c'est parmi nous qu'il vient. 

Sempé

samedi 22 décembre 2018

Needle shy

- Hey, attention, tu vas me piquer avec tes aiguilles !
- Mon chaton, tu t'es installé sous mon tricot.
- C'est bien ce que je dis.

(c) PRG

vendredi 21 décembre 2018

Comme Zacharie, nous attendons

L'histoire de Zacharie, ce n’est pas seulement l’histoire de Zacharie, il y a deux mille ans. C’est mon histoire, aujourd’hui. Maintenant. J’ai le choix entre croire à ce que je veux, et accueillir celui qui vient... et dont au fond je ne sais rien, je ne peux rien savoir. J’ai le choix entre croire ou ne pas croire. Entre faire confiance ou ne pas faire confiance.
Ce choix-là n’est pas le choix d’un instant, ce n’est pas non plus le choix de la raison qui pèse le pour et le contre. C’est un choix qui se fait dans le secret. Et pour le faire, ce choix, il faut mettre de la distance entre soi et le oui possible. Il faut prendre le temps du discernement, de l’attente, du silence. Ce que Zacharie a vécu, il ne peut le dire. Ce qu’il espérait, il n’est plus temps de le dire. Ce qui vient, il n’en sait rien... C’est dans ce temps suspendu, en attente, que la confiance peut naître. C’est un silence où le « oui » peut naître. C’est un silence qui se gonfle du sens de ce qui vient. Un sens qui vient s’installer, pour que notre « oui » ne soit pas une simple approbation, mais un véritable engagement.
Le temps de l’Avent, qui se termine bientôt, est le temps du silence et de l’attente. Dieu vient... oui, il vient. Mais nous ne savons pas encore qui il est, et il nous faut l’attendre. En silence.
Pour autant, nous n’attendons pas seuls. C’est ça, l’Église. Quand moi je n’y crois plus, ce sont des gens qui attendent avec moi. Qui sont dans le silence avec moi et attendent que Dieu vienne. Qu’au cœur de l’impossible, Dieu ouvre de nouveaux possibles. Qu’au lieu de nos attentes, il vienne mettre sa nouveauté.
En espérant un petit jésus qui se tait, nous espérons être meilleurs que Dieu, nous espérons nous hisser jusqu’au ciel. En le laissant venir à nous, nous prenons le risque de le découvrir tout autre. Car Dieu est le seul à venir nous rejoindre dans cette attente. Il est le seul à plonger ses regards dans notre humanité, à venir au secours de notre détresse, lorsque nous nous sentons méprisés, pauvres, misérables, délaissés, lorsque nous ne sommes rien aux yeux du monde ni aux nôtres, lorsque nous cédons au désespoir. C’est là qu’il agit en nous pour faire vivre la confiance, pour faire naître la joie, lorsque nous nous serons sentis guéris, relevés, accompagnés, assurés d’une valeur infinie à ses yeux. C’est là que nous attendons... Avec le monde, pour le monde peut-être, porteurs d’une secrète espérance, nous attendons.
Il y a un temps pour l’attente, et nous attendons.


jeudi 20 décembre 2018

Zacharie n'a pas cru, Zacharie se tait

Zacharie n'a pas cru, Zacharie se tait...
Et pourtant, un instant de bonheur vacille. Un enfant ? Mais Zacharie voulait son enfant, leur enfant, et voici que Dieu lui annonce que ce sera un enfant pour le monde ! un enfant qui portera les paroles de Dieu, qui agira pour Dieu, en son nom. Un enfant qui aura une destinée hors du commun. Que de perspectives inconnues, quel immense projet... Zacharie se tait, quelque chose lui échappe. Ses propres rêves lui échappent. Cet enfant à venir est trop grand pour ses bras. Cet avenir est trop lourd à porter. « Il sera grand devant le Seigneur... » 
Il n’est même pas né et il porte une vocation grande comme le monde entier. Il vivra de l’Esprit, il se nourrira autrement que les autres. Beaucoup se réjouiront de sa naissance. C’est trop pour Zacharie. Cet enfant, qui n’est même pas encore là, lui échappe déjà. Il sera le guide du peuple d’Israël qui l’écoutera, il ramènera chacun au Dieu d’Israël, il ouvrira la route, il marchera à leur tête. Alors le peuple se lèvera pour accueillir le Seigneur. Les pères aimeront à nouveau leurs enfants et les rebelles auront le cœur apaisé et connaîtront la justice.
Zacharie n’a pas cru... Zacharie se tait. Puis une parole, une seule, lui échappe, la parole de tous les prophètes depuis la nuit des temps, depuis Abraham : «quel signe aurai-je?» 
Comment être sûr ? Je voulais juste, et ce n’est pas possible, un enfant, un tout-petit et voici que tu m’annonces, toi l’ange Gabriel, de la part de Dieu, que c’est un homme qui vient et qui changera le monde devant Dieu, et qu'il sera très grand ? Quel signe de tout cela ? Est-ce que je peux le croire ? Est-ce que je veux le croire ? Je n’en demandais pas tant. Au fond, je ne sais pas vraiment ce que je demandais. Est-ce que je peux croire que mon désir tout humain vient bouleverser l’humanité tout entière ?
Zacharie n’a pas cru... Zacharie se tait. Longtemps, Zacharie se tait.
Il y a un temps pour le silence. Il y a temps pour le retrait dans le silence. Il y a un temps nécessaire avant de pouvoir dire « oui, je crois ».
Nous prions, nous aussi. Nous attendons. Nous prions pour un petit jésus couché dans une crèche, et qui ne parle pas. Nous prions pour un dieu bien sage et qui ne dit rien. Nous prions pour que nos habitudes, nos rites, nos confiances soient éternels et évidents. Sommes-nous prêts à accueillir un autre Dieu que celui-là ? Sommes-nous prêts à accueillir un Dieu qui vient parmi nous, de la même chair et de la même espérance ? Qui vient nous dire des choses difficiles à entendre, nous guérir de nos aveuglements, nous remettre debout quand nous avons décidé que nous allions nous arrêter, nous libérer de nos inquiétudes et de nos certitudes ? Un Dieu qui préfère mourir lui-même plutôt que de nous laisser croire que le dernier mot nous revient sur nos vies et sur nos morts ? Un Dieu qui vient bouleverser le monde ?
Sommes-nous prêts à accueillir ce Dieu-là ?
Zacharie n'y croit pas. Alors, Zacharie se tait. 

Anselm Sickinger (1862)

mercredi 19 décembre 2018

Zacharie a peur, Zacharie se tait

Il était entré dans le Temple, désigné par le sort, appelé par Dieu, pour brûler l’encens, pour faire monter vers Dieu une fumée légère comme montent vers Dieu les prières des hommes. Mais au cœur du Temple, là où personne n’a le droit d’entrer, Zacharie n’était pas seul. C’était impossible, et pourtant c’était vrai : au cœur du Temple, où il ne peut y avoir personne, il y avait quelqu’un. Ce simple fait annonçait que l’ordinaire était terminé, que la religion et ses rituels devaient céder le pas, qu’un bouleversement était en marche dans l’ordre du monde. Sortir des habitudes... ce n’était pas un choix, c’était une évidence. Dieu lui-même venait bouleverser l’ordonnancement des choses ici-bas.
Zacharie a eu peur... pourquoi lui ? pourquoi face à lui, Dieu allait-il parler par la bouche de l’ange ? Il a eu peur, pour lui-même. Peur aussi pour la prière du peuple, dont il était le garant. Que se passe-t-il, si le peuple ne peut plus prier Dieu parce que c’est Dieu qui vient parler en personne ? Et il a eu peur pour le culte dont il était serviteur. Que se passe-t-il, si Dieu vient bouleverser par sa parole le bon ordre des choses ? Comment servir un Dieu qui vient bousculer lui-même le culte qu’on lui rend ?
Zacharie a eu peur... c’est d’abord cela que constate l’ange, que constate Dieu. La peur. Et c’est à cela qu’il répond : « ne crains pas, Zacharie ! » Non, n’aie pas peur. L’ordre ancien est bousculé et tu ne sais pas ce qui vient, mais n’aie pas peur...
Mais Zacharie a eu peur, et Zacharie se tait.
L’ange reprend la parole et annonce le plus bouleversant de tout : sa prière, à lui Zacharie, sa prière a été exaucée. Ces paroles qu’il ressasse depuis si longtemps, cet espoir de moins en moins secret, cette blessure à l’âme et au cœur, éclatent au grand jour. Ce n’est plus ni intime ni discret. Dieu vient les mettre en lumière, creuser l’écho de ces multiples paroles, les graver dans une réalité, leur imposer une forme nouvelle, un but nouveau. Ces paroles, ces prières, ne sont pas restées lettre morte. Ces paroles, ces prières, ont été entendues. Et Zacharie a peur... Dieu a entendu. Dieu a voulu. Dieu a créé. A partir de ces faibles mots humains. A partir de ce fragile espoir presque mort, et même tout à fait mort. Un enfant à son âge, à leur âge ! ce n’est plus possible. Et Dieu vient dire : c’est possible. C’est vrai. Comment croire à cela ? Comment ne pas avoir peur...
Alors, Zacharie se tait. 

James Tissot

mardi 18 décembre 2018

Tu as été cet enfant

Tu as été cet enfant, tu étais nu, affamé, faible, incapable de survivre par toi-même. Tu as été cet enfant et tu en gardes la mémoire inscrite à fleur de peau, à fleur d'âme. Tu te souviens sans le savoir de la peur de la solitude, de la faim qui tenaille, de l'attente. Tu te souviens et tu ne le sais pas des bras qui t'ont sauvé alors, tant et tant de fois. Tu n'oublies pas mais tu l'as oublié que des mains t'ont soigné, que des mots t'ont été adressés qui ont fait de toi un humain parmi les humains. Tu le sais, parce que tu le vis encore dans les tréfonds de ton corps, la vie humaine ne tient qu'à un fil d'amour qui t'intègre dans la grande tapisserie humaine.
Et pourtant, même si tu n'as rien oublié, tu ne sais plus rien de tout ça. Et lorsque tu vois celui que la vie a poussé à bout, tu détournes le regard. Lorsque tu vois ces photos des corps torturés, lorsque tu apprends l'injustice et la terreur, lorsque tu apprends que des enfants, quelque part, sont mis en cage parce qu'ils ne sont pas dans le bon pays au bon moment, lorsque tu vois ces photos des enfants décharnés parce que personne ne peut assouvir leur faim, tu l'oublies pour de bon.
C'est pour te rejoindre dans cet oubli qu'un enfant est né, un enfant comme toi, qui a souffert comme toi de la faim et de la solitude avant que des bras ne le prennent, que des mains ne le soignent, que des mots ne lui soient dits. C'est là qu'il vient, là où tu ne sais plus, là où tu crois savoir... là où tes grandes idées sur la patrie, sur la justice et sur le monde se fissurent, parce qu'un enfant te rappelle que l'enfant, c'était toi aussi. Il a pris ce risque, comme toi aussi tu l'as pris en venant au monde. Il a tissé sa vie avec celle des humains, comme tu as tissé la tienne... même si tu as parfois l'impression d'être un fil détaché de tout et de tous. 
Il est venu, comme toi, pour toi. Il ne demande rien, sinon que tu habites en humain les jours où tes bras, tes mains et tes mots sont destinés à d'autres que toi-même... et pour les autres jours, que tu habites seul, trop seul, il vient les habiter avec toi. 

Nativité du Maître de Moulins (1480)

lundi 17 décembre 2018

Naissance

Pour les croyants, quelle que soit leur obédience, la première hospitalité, celle qui fonde toutes les autres, c'est l'hospitalité de Dieu envers les humains. La Bible par exemple s'ouvre sur ce mythe extraordinaire de Dieu créant un monde hospitalier pour les humains, reprenant et retravaillant des mythes du Proche-Orient ancien. 
Une autre forme d'hospitalité, toujours pour les croyants, découle de la première : c'est l'hospitalité des croyants envers Dieu. Ca s'appelle la foi. 
Mais pour tous en ce monde, croyants ou pas, la forme la plus vitale d'hospitalité que connaît chaque humain, c'est la première qui s'exprime lors de sa naissance. Elle n'implique pas Dieu, elle est strictement entre les humains : c'est celle qui fait des parents lorsqu'un enfant survient. Hospitalité absolument vitale parce que si ces êtres humains ne peuvent pas accueillir cet enfant comme le leur, s'ils en sont empêchés, alors l'enfant meurt. Pour autant que les êtres humains soient capables d'hospitalité inconditionnelle (c'est-à-dire très relativement), rien ne surpasse celle qu'un petit humain reçoit dans sa prime enfance. C'est une hospitalité qui n'exige rien en échange, qui est active et s'exerce dans la durée (il ne s'agit pas juste d'ouvrir un peu la porte à un hôte de passage) et aimante. C'est un miracle toujours renouvelé, à chaque génération, pour chaque vie nouvelle... 
Que Dieu ait pris le risque, en naissant dans le monde, de se faire celui qui a un besoin absolu d'hopitalité pour survivre - ça ne cesse pas de m'impressionner. 

(c) MB, avec reconnaissance

samedi 15 décembre 2018

Un voleur dans la nuit

Joseph et Marie avaient trouvé porte close. Pour Dieu, c'est une histoire de tous les jours... mais au lieu de les ouvrir de force, nos portes closes, voilà qu'il s'installe ailleurs, dans le dernier endroit auquel nous penserions, un lieu qui n'a pas de porte, le plein air, ouvert à tous les vents... On se souvient d'une grotte, mais ça devait moins tenir de la maison d'un hobbit que d'un vague creux dans le rocher pour que le bétail puisse se mettre à l'abri de la pluie la plus drue. 
Il y a chez Matthieu, au chapitre 24, une autre histoire de porte : une parabole sur le propriétaire d'une maison qui, bien que préparé et ayant fermé sa porte à double tour, voit le mur de sa maison défoncé par un voleur. Ce qui est le plus étrange dans cette étrange histoire, c'est la chute, le commentaire de Jésus après l'histoire : "tenez-vous prêts, parce que vous ne savez pas à quelle heure le Fils de l'Homme va venir". Etrange pour beaucoup de raisons : c'est lui, le Fils de l'Homme, qui parle, donc il est déjà venu, pourtant il parle au futur ; le propriétaire était prêt et pourtant sa maison a été forcée, du coup on voit mal en quoi il est bien utile de se tenir prêt ; ça a l'air étrange de dire que la venue du Fils de l'Homme est un cambriolage et pas quelque chose un minimum positif... Bref. 
Prévoir l'imprévisible pour un résultat inutile, si c'est ça le message de l'Evangile, pardon mais très peu pour moi, je ne suis pas fan des missions impossibles. 
Sauf que... si on pousse de côté tous les détails pour ne garder que l'essentiel, que se passe-t-il dans cette histoire ? Quelqu'un vient ignorer royalement une porte fermée à double tour et fait un trou dans le mur pour entrer dévaliser ce qui se trouve à l'intérieur. 
Dieu qui ignore nos portes fermées pour s'installer quand même dans le monde, ça s'est déjà vu, c'est la nativité. On peut donc imaginer qu'une histoire sur quelqu'un qui ignore une porte fermée parle de Dieu. Mais Dieu est-il un voleur ? sérieusement ? c'est ça la morale de l'histoire ? Dans toutes les lectures, il y a des moments de découragement et il semble que nous l'ayons atteint.
Jusqu'au moment où, prenant le texte au sérieux, on peut admettre du bout des lèvres que le vol a du bon. Non seulement Jésus vient comme un voleur dans la nuit et nous ne sommes pas prêts, mais en plus il vient nous voler. Il passe à côté de la porte fermée, il se rit de nos précautions, il vient embarquer quelque chose. Je vois bien ce qu'il pourrait me prendre et qui me soulagerait, à vrai dire : colères, solitudes, doutes, et surtout certitudes. Toutes ces certitudes sur Dieu qui m'encombrent tellement, toutes ces certitudes sur le monde comme il va, sur moi-même et sur les autres. Dans ce temps de Noël où nous passons notre temps à remplir nos caddies, nos assiettes et notre temps en multipliant les obligations et les choses, laisser Dieu creuser en nous du rien, du vide, en nous débarrassant de ces choses qui nous encombrent et nous rendent malheureux sonne en effet comme une bénédiction.
Comme un voleur dans la nuit, il vient briser quelque chose, là, dans notre vie même, au creux de nous-même. Il ne se manifeste pas là où nous l'attendions, il dérobe au lieu de donner... quel Dieu étrange nous avons. Nous ne sommes pas prêts à ce Dieu-là. Nous ne pouvons être prêts qu'à voir, après coup, les effets de son passage. Nous pouvons être prêts à constater qu'il était là
Il nous déleste pour la vie, il fait le vide pour l'espérance. Vraiment, il était là... demain. 

Francesco del Cossa
(et l'escargot !)

vendredi 14 décembre 2018

La révolution

Le petit Jésus - à part ceci qu'il n'était pas né femme - cumulait à peu près toutes les tares sociales possibles : enfant illégitime, né pauvre, banlieusard (on disait de Nazareth qu'il ne pouvait rien sortir de bon de ce patelin), pas un vrai citoyen romain puisqu'il était juif, mais né loin du siège du pouvoir religieux, Jérusalem, et déjà en butte à la haine du pouvoir en place qui le voit comme une menace. Juste parce qu'il est qui il est, il est l'intrus par excellence dans la société de son temps. Sa prédication et son comportement une fois adulte ne va pas arranger les choses : il mange avec les goinfres de mauvaise vie, il boit avec les moins recommandables et il n'a pas l'air d'hésiter une seconde à raconter des histoires qui se moquent des gens bien, de ceux qui savent, de ceux qui décident, de ceux qui jugent. Même sa fin misérable le rend impur. 
Du simple fait que cet enfant-là, cet homme-là, soit le Messie, on peut dire que la révolution a déjà eu lieu et qu'il nous reste, nous chrétiens, à la prendre au sérieux. Si c'est lui qui est le Messie, alors il nous devient impossible de mépriser les plus petits, d'écraser les illégitimes, d'ignorer les invisibles. Prenons-nous au sérieux le Royaume qui s'est avancé et qui renverse nos égoïsmes et nos conservatismes les plus frileux ? 
Ce n'est pas la conformité à un ordre social qui nous rend légitimes. Ce n'est pas la conformité à un ordre social que nous avons le droit d'exiger de nos prochains. 
Un monde nouveau est là, à la porte, un monde où la révolution a déjà eu lieu, où personne n'est plus en butte à la violence, au mépris ni à l'inquiétude. Un monde inconnu, tant il est différent du nôtre. Il est déjà là, nous y avons notre place. 
La révolution a déjà eu lieu, c'est pour bientôt, c'est pour Noël, c'est pour la survenue du révolutionnaire par excellence dans ce monde qui est le nôtre. La révolution a déjà eu lieu. En serons-nous les acteurs ?


mercredi 12 décembre 2018

Avent, la fin du monde

Noël n'a été vraiment célébré en tant que fête chrétienne qu'à partir du quatrième siècle, quant au temps de l'Avent, il faudra attendre encore quelques siècles pour qu'il devienne un temps liturgique. Autant dire que Noël, ça n'est pas biblique ! 
Entendons-nous : l'incarnation du Christ est bien un donné biblique, puisqu'on trouve deux récits de nativité, chez Matthieu et chez Luc, avec des différences assez importantes d'ailleurs entre les deux. Ce qui ne l'est pas, biblique, c'est de demander la célébration de l'anniversaire de cette naissance... Les premiers chrétiens célébraient Pâques, mais pas Noël. 
Il y a un vrai danger à tenter de se représenter la naissance et l'enfance de Jésus. D'ailleurs, les textes qui en donnaient une vision très graphique ont été écartés du canon ; l'Eglise antique a décidé que l'important n'était pas la description d'une naissance dans ses moindres détails, autrement dit, les textes bibliques qui sont entrés dans le canon biblique n'étaient pas considérés comme une transcription littérale de la réalité, mais comme un récit qui donnait du sens à une vérité. Réalité et vérité, ce n'est pas du tout la même chose. 
Quel sens donnent alors les textes à la naissance de Jésus ? Il y en a plusieurs sans doute. Le premier qui me vient à l'esprit aujourd'hui, c'est que la naissance de Jésus, c'est la fin d'un monde. Au milieu du temps, au milieu du monde, survient quelque chose qui donne une nouvelle impulsion et une nouvelle signification à la fois au temps et au monde. 
Cet enfant est bien issu de générations antérieures, comme tout enfant, mais il fait entrer par effraction au coeur du monde une tout autre dimension... et quelle est cette dimension, c'est le sujet de notre méditation pour ce temps de l'Avent. 

Govert Camphuysen

mardi 11 décembre 2018

Les siens ne l'ont pas accueillie

"La lumière véritable, celle qui illumine tout être humain, est venue dans le monde. Elle était dans le monde, et le monde est advenu par elle, et le monde ne l'a pas connue. C'est chez elle qu'elle est venue, mais les siens ne l'ont pas accueillie". 

Au début de l'évangile selon Jean, pas de récit de Noël, mais un poème qui évoque la venue dans le monde de celui qui est le principe du monde, qui était déjà là lors de sa création et qui est venu, annoncé par le Baptiste. Il est la lumière du monde, celui qui vient révéler la noirceur mais que la noirceur ne peut pas éteindre, celui qui vient chez lui mais que personne chez lui n'accueille. 
Entre les humains et Dieu, c'est une longue histoire de rendez-vous manqués. Ce n'est pas que les humains ne veuillent pas de dieu - c'est plutôt qu'il ne veulent pas de ce Dieu-là ! 
Une lumière qui vient mettre en lumière tout ce que nous aimerions mieux glisser tranquillement sous le tapis, ça ne nous dit trop rien. Un intrus qui surgit au milieu de nous et que nous ne connaissons pas, ça ne nous dit trop rien. 
L'hospitalité, entre les humains et Dieu, n'est pas une histoire facile... 

La nativité selon Fra Angelico

lundi 10 décembre 2018

Le félin, le retour

- Bon, mon humaine. Je n'ai rien dit quand tu as dit que tu n'avais plus l'énergie d'écrire ; je n'ai rien dit quand tu t'apitoyais sur toi-même en disant que les mots ne viendraient plus jamais ; je n'ai rien dit quand tu m'as pris en photo sous toutes les coutures sous prétexte que ça réveillerait peut-être ta créativité de jouer avec les images ; je n'ai rien dit quand tu as passé des heures à effacer ce que tu venais d'écrire ; je n'ai rien dit quand tu as bougé les meubles de place dix fois dans ton bureau, malgré l'intensité de mon regard désapprobateur mais discret ; je n'ai rien dit quand tu as vidé des cartons pour installer des bouquins jusque dans mon espace vital ; je n'ai rien dit quand tu as invité des amis qui se sont assis sur MON fauteuil à l'heure où je suis supposé y faire MA sieste ; je n'ai rien dit quand tu as réalisé qu'on entrait dans le temps de l'Avent et qu'il serait sans doute bon de tendre une oreille vers moi pour savoir si j'avais quelque chose à en dire ; je n'ai rien dit quand tu as nourri les chats du quartier avec MES croquettes sous prétexte que "les pauvres, ils ont froid aux pattes en ce moment" ; je n'ai rien dit quand tu es allée fouiller dans tes anciennes prédications en pestant que tout les ans c'est la même chose, le petit Jésus met des semaines à se décider à naître et qu'il faut toujours trouver quelque chose de nouveau à dire ; je n'ai rien dit quand tu as recommencé à philosopher humainement sur l'incarnation ; je n'ai rien dit quand tu t'es moquée de moi parce que je porte bien le petit chapeau rouge que tu m'as tricoté pour Noël ; je n'ai rien dit quand tu as installé les décorations de Noël en spécifiant que c'était pensé pour être hors de portée des pattes félines ; je n'ai rien dit...
- Mon chaton, tu es bien bavard pour quelqu'un qui ne parle pas.
- ... mais là, il faut quand même que je te dise : je n'ai plus de croquettes.
- Tiens, ça me fait penser que ce que tu viens de dire, c'est une bonne illustration de l'inc...
- ... si tu dis "l'incarnation", je te griffe.
- ... l'incapacité de tout être vivant à se montrer raisonnable quand il a le ventre vide.
- Mia. OK.

(c) PRG

lundi 15 octobre 2018

Ce qu'il te manque

- Il te manque encore une chose.
- Mais qu'y faire ?
- Abandonne tout ce que tu as.

Dialogue surréaliste, vous ne trouvez pas ? C'est pourtant ce que Jésus répond à un homme qui l'interpelle (Mc 10,17-31) : il te manque quelque chose, alors abandonne tout ce que tu as. C'est une impossibilité logique. Ou un paradoxe, ce qui est mieux. 
Prenons la chose à l'envers :

- Abandonne tout ce que tu as.
- Pourquoi ?
- Parce qu'il te manque quelque chose.
- Oui, mais quoi ?
- Le manque.

Là, ça a du sens. Ce qui lui manquait, c'était le manque. 
Préférer ce qu'on a à ce qu'on n'a pas, c'est le drame du disciple raté. Préférer ce qu'on n'a pas à ce qu'on a, c'est incompréhensible, ça va à rebours de notre instinct... et de notre éducation. Dans le monde du toujours plus vite, toujours plus grand, toujours plus fort, admettre le manque, c'est une aberration. Pourtant... 
Si tu sais qu'au creux de ta vie se trouve un manque impossible à combler et que tu n'essaies pas à toute force de le combler, alors peut-être que tu te rendras compte que ce lieu vide en toi, c'est là que se déploie le Royaume. C'est un risque à prendre.

(c) PRG

jeudi 4 octobre 2018

La colère interdite

Angliciste de formation, je suis fascinée depuis longtemps par la vie politique américaine. La semaine dernière, j'ai regardé en direct le témoignage sous serment de Christine Blasey Ford devant le Sénat, puis celui de Brett Kavanaugh. La première, professeure de psychologie, accuse le second, juge fédéral candidat à la magistrature suprême (la Cour suprême des Etats-Unis), de tentative de viol lorsqu'ils étaient tous deux lycéens.
J'ai été frappée par le calme, la retenue, le sérieux de la première et par la colère explosive du second. Elle s'est efforcée de dominer ses sentiments pour expliquer ce qu'elle avait vécu, et les limitations de ce qu'elle peut en dire aujourd'hui. Lui, par contre, a exprimé la fureur que lui inspirait ce qu'il décrit comme une tentative partisane de destabilisation qui entrave son destin et entache son nom. Beaucoup de femmes se sont reconnues non seulement dans le récit que faisait le Dr Blasey de l'agression dont elle a été victime, mais aussi dans l'impérieuse nécessité de se maîtriser pour l'exposer en public. Impossible pour une femme de laisser parler sa colère, de laisser paraître sa détresse : elle serait aussitôt considérée comme hystérique, incapable de raison, et donc ne serait pas écoutée. La colère d'une femme est interdite.
Comme beaucoup de femmes, j'ai revécu ce jour-là les moments de ma vie où l'intrusion physique et non souhaitée d'un homme dans mon espace intime a creusé des dégâts. Les attouchements subis quand j'étais une petite fille. Le collègue affectueux qui essaie de vous manifester son affection par un bisou dans le cou. Le patron aux mains baladeuses, dans le bureau de qui on n'entre qu'en s'assurant que la porte est ouverte et quelqu'un à proximité immédiate. Les mains inconnues qui explorent mon corps dans un métro bondé. Tant de moments, tant de lieux, qu'on s'efforce, nous autres les femmes, d'oublier au quotidien. Et, pendant mon ministère, ce paroissien furieux qui est venu exiger ma démission en m'accusant de beaucoup de choses et surtout de faire semblant d'être malade pour me payer des vacances aux crochets de la paroisse - je me réveille encore souvent au milieu de la nuit à l'écho de cette voix -, refusant de quitter mon bureau malgré mes demandes répétées, dans la peur qu'il me frappe. A l'hôpital aussi, le refus pendant plusieurs jours des médecins de croire que j'étais vraiment en train de faire un AVC, parce que mes symptômes ne correspondaient pas au tableau clinique masculin : il a fallu dix mois et un examen enfin proposé pour poser le diagnostic définitivement.
Et pourtant, face à tout cela, la colère est interdite. Ce qui est intériorisé, c'est que ça ne sert à rien. Pire, que c'est contre-productif, que se révolter ne ferait qu'ajouter à vos problèmes. Qu'il faut se maîtriser, s'efforcer à la rationalité, agir bien, ne pas laisser prise à la colère de l'autre. Voir cette femme témoigner a réveillé, pour beaucoup de femmes, l'injustice profonde qu'il y a à voir sa propre colère interdite, alors que celle d'un homme semble naturelle, au-dessus de tout soupçon, légitime et sans doute nécessaire.  
En tant que théologienne, je ne sais pas trop quoi penser de la colère ; je ne me suis jamais penchée sur le sujet. Par contre, la violence peut se penser.
La violence est tapie à la porte de notre cœur. Nous en portons une charge explosive. En réalité, nous en avons besoin pour vivre. Naître est une opération de séparation violente entre la mère et l’enfant, mais sans ce moment de séparation violente, il n’y a pas de vie possible. Vivre en société exige que nous contrôlions notre propre violence, mais ça exige aussi, parfois, de savoir se protéger de l’intrusion des autres, et prononçant un « non » puissant pour protéger sa propre vie. Et il existe, bien sûr, la violence légitime de l’Etat, qui seul peut faire usage de violence pour exercer le droit et appliquer les principes de justice qu’une société s’est choisis. Qu’elle soit légitime ou non, la violence fait partie intrinsèque de notre vie, de notre monde. Mais le plus souvent, nous préférons l’ignorer... Nous entourons la naissance de tendresse dégoulinante qui méconnaît la difficulté de devenir parent. Nous passons sous silence la violence exercée par les petits chefs, par les époux manipulateurs, dans les rapports de classe. Nous dénonçons à mi-voix les violences policières et plus fort les violences des manifestants. Mais enfin, nous faisons avec, comme si ce n’étaient que des accidents du destin dans une vie très lisse et sauvegardée de toute forme de violence, quelle qu’elle soit. Réfléchissez. Quand, pour la dernière fois, avez-vous vu un acte de violence ? Quand, pour la dernière fois, avez-vous été victime d’un acte violent ? Si vous répondez « jamais », vous vous leurrez vous-mêmes. 
La violence est pour nous une chose dérangeante. Au chapitre 4 du livre de la Genèse (le premier quand on ouvre une Bible, même s'il a été écrit tardivement), les auteurs bibliques mettent en scène la violence dans une scène de meurtre : celui d'Abel par son frère Caïn. Ce qui me frappe aujourd'hui à relire ce passage, c'est que Dieu ne menace jamais d’exercer sa propre violence contre Caïn. Il ne le menace pas de vengeance. Pourtant, un Dieu vengeur est souvent présenté comme « le » Dieu de toute l’humanité. Combien de fois ai-je entendu ces mots, « Dieu a voulu punir », suivis des moyens de la punition : tsunamis, tremblements de terres et autres catastrophes naturelles... On entend dans certains milieux religieux parler d’un Dieu qui se venge pour les péchés du peuple : avortement, homosexualité, orgueil de tout genre... Mais dans ce texte biblique, rien de tel. Dieu ne menace pas Caïn, il se contente de le mettre en garde. Comme s’il lui disait : « regarde en toi ; la violence, c’est là qu’elle est... et nulle part ailleurs ». 
Et si nous adoptions cette idée révolutionnaire selon laquelle la violence, c’est en nous qu’elle est, et pas en Dieu ? Vous allez me dire que l’Ancien Testament regorge d’histoires où Dieu est montré sous un jour pas très reluisant : c’est lui, par exemple, qui endurcit le cœur de Pharaon. Certes. Je vous répondrai même que l’Ancien Testament n’est pas le seul à présenter un Dieu vengeur : lorsque Jésus dit « Je ne suis pas venu apporter la paix mais la guerre », c’est bien dans le Nouveau Testament que ça se trouve...
Certes. Mais je vous propose d’imaginer, ne serait-ce que l’espace d’un billet de blog, qu’un auteur biblique a su, dans ce passage de la Genèse, comprendre que Dieu était parfaitement inattendu. Dieu dit à Caïn : le mal est tapi à la porte de ton cœur... Dieu est celui qui retient sa propre violence et nous incite à faire de même. C’est douloureux. C’est douloureux parce qu’il faut admettre, d’abord, que cette violence existe en nous. Ça nous oblige en suivre les traces, à en constater les effets. Oui, j’ai à ma disposition, au fond de mon cœur et de mon âme, un puits sans fond d’où déborde la violence. Il est là parce qu’il m’aide à vivre mon humanité sans céder à tout ce qui vient s’opposer à moi. Mais il est là aussi comme une menace pour moi-même et pour les autres. De ce puits sans fond surgira, à un moment ou à un autre, quelque chose, des gestes, des mots, qui vont blesser, peut-être même tuer. Que faire de cela, que faire de cette connaissance ?
Et pour revenir à mon questionnement du moment, comment penser, inversement, la violence qui nous est faite ? Comment choisir de céder à la colère, parce que cette violence-là serait salutaire, parce qu'elle éveillerait en d'autres êtres humains la conscience du mal subi et les encouragerait à ne pas laisser faire ? Comment dire les choses, comment prendre le risque ?
Le Dr Blasey a risqué beaucoup et perdu beaucoup. Sa vie ne sera plus jamais la même, d'avoir osé parlé. Elle a choisi de ne pas se taire et elle s'est efforcée de le faire de la façon la plus digne qui soit. Il y a eu beaucoup de violence, il y en aura sans doute beaucoup encore. Tapie à la porte... 


mercredi 26 septembre 2018

Non pertinent

Nous continuons la lecture de Didn't See It Coming, de Carey Nieuwhof.
Dans cette quatrième partie, il parle de la "non-pertinence" (irrelevance). Ne plus être pertinent, c'est normal pour un certain nombre de choses, nous dit l'auteur qui prend l'exemple de meubles devenus inadaptés, trop vieux ou démodés. Mais il y a des choses bien plus importantes que des meubles et qui posent problème lorsqu'elles ne conviennent plus. "Vous n'êtes plus pertinent lorsque le langage, les méthodes ou le style que vous employez ne sont plus compris de la culture et des gens qui vous entourent. Surtout, vous finissez par parler une langue que les gens ne comprennent plus ou à laquelle ils ne sont plus sensibles. Ceux qui ne sont plus pertinents finissent par perdre leur capacité à communiquer avec les gens qu'ils aiment et à défendre les causes qui leur sont chères." En un mot, ne plus être pertinent c'est perdre son influence. 
Il faut être capable de changer pour continuer à comprendre la culture qui nous entoure et à pouvoir lui parler. Carey Nieuwhof est pasteur aux Etats-Unis et il remarque ceci : "les chrétiens croient souvent que, parce que Dieu ne change pas, nous ne sommes pas supposés changer non plus" et j'y vois beaucoup de clairvoyance. Les Eglises sont des institutions particulièrement résistantes au changement. Elles ne sont bien sûr pas les seules, et l'auteur prend l'exemple d'une grande entreprise de production de pellicules photo qui, lorsque le numérique a fait son apparition, ont créé un site... pour encourager les gens à imprimer leurs photos. Ce n'est pas qu'ils n'avaient pas vu le changement arriver, mais ils ont utilisé une technologie nouvelle pour continuer à faire ce qu'ils avaient toujours fait. Ce fut, évidemment, un échec.
L'auteur pose alors une question qui, je dois le dire, me semble lumineuse : "Que se passerait-il si les leaders d'aujourd'hui commençaient à se voir comme une organisation basée sur le numérique qui ait aussi une présence physique, plutôt qu'une organisation basée sur la présence physique qui aurait aussi une présence numérique ? Après tout, tous ceux qu'ils essaient de toucher sont déjà en ligne." Est-ce pertinent pour les Eglises d'aujourd'hui ? C'est vrai qu'une très grande partie des gens que nous sommes susceptibles de toucher sont connectés ; aujourd'hui, avant d'aller dans un temple ou une église, il n'est pas rare que des gens non habitués vérifient en ligne toutes les informations possibles. Que se passe-t-il si les informations ne sont pas disponibles ou si elles sont fausses ? D'où l'effort de beaucoup de nos Eglises locales pour soigner leur site internet et mettre à jour leurs informations régulièrement.
J'aurais cependant une réserve à ce sujet. Lorsque l'auteur dit qu'il serait possible de se voir comme une communauté virtuelle qui ait aussi une présence physique, ça peut sûrement être vrai de beaucoup d'entreprises, mais est-ce que ça peut être vrai de l'Eglise ? L'Eglise, ce n'est pas seulement l'endroit où on vient chercher, comme un client, un produit qu'on pourrait aussi bien trouver de façon virtuelle ; c'est aussi une expérience de vie commune où se met en oeuvre ce que signifie être disciple. C'est se trouver ensemble, sans avoir choisi ses voisins, appelés à vivre l'Evangile, jusque quand ça devient tendu et difficile, parce que c'est ça, être disciple. C'est se réjouir avec les autres, être triste avec les autres, apprendre avec les autres et offrir aux autres le don de sa présence. Est-ce que c'est possible en ligne ? J'en doute. Mais ça se discute sûrement.
La non-pertinence, nous dit l'auteur ensuite, se combat en acceptant le changement. Ce n'est pas simple, le changement : ça implique d'abandonner ce qu'on connaît déjà, ce qu'on aime, ce qu'on sait faire, ce qu'on a gagné, pour passer à autre chose. Carey Nieuwhof offre quatre stratégies pour cela.
La première, c'est de préférer la mission à la méthode, sans confondre les deux. Les méthodes sont ces choses que nous mettons en oeuvre pour pouvoir accomplir la mission : s'y accrocher juste parce qu'elles marchent, c'est souvent perdre de vue le but en soi. Les méthodes peuvent (et doivent) changer pour que la mission puisse être accomplie : "si les méthodes sont plus importantes que la mission, vous mourez".
La deuxième stratégie pour s'engager résolument dans le changement, c'est de ne pas hésiter à être radical. De tous petits changements sont bien du changement, mais ne seront pas très efficaces.
La troisième stratégie, c'est d'étudier la culture environnante : pour pouvoir parler à nos contemporains, il faut comprendre leur culture - qu'on l'apprécie ou pas, d'ailleurs.
Enfin, quatrième stratégie : entourez-vous de personnes plus jeunes que vous. Laissez les jeunes apporter leur pierre à l'édifice... et résistez à la tentation de vous servir d'eux juste pour les rendre comme vous. Et parallèlement, appuyez-vous sur l'expérience accumulée au cours des années de votre propre vie.
Le changement auquel on résiste, nous dit l'auteur, se transforme souvent en regret. Le changement auquel on consent, par contre, nous transforme profondément, de telle sorte que, littéralement, le meilleur est à venir.

(c) PRG

lundi 24 septembre 2018

Autrui est-il le problème ?

"Soyez tous en parfait accord, sensibles aux autres, pleins d'affection fraternelle, d'une tendre bienveillance, d'humilité. Ne rendez pas mal pour mal, ni insulte pour insulte; au contraire, bénissez, car c'est à cela que vous avez été appelés, afin d'hériter une bénédiction."

- Dis, mon chaton, il faut que j'écrive un truc sur ces lignes de la première épître de Pierre (1 Pi 3,8-9)  et ça veut pas venir. Qu'est-ce que tu en penses, toi ?
- Oh moi, tu sais, les trucs qui s'adressent aux humains, ça reste d'un pur intérêt anthropologique.
- Soit. Ca me va.
- Bon, alors une question : chez vous, est-ce que c'est toujours l'autre, le problème ?
- Comment ça ?
- C'est ce qui est dit ici : "soyez sensibles aux autres". Si vous l'étiez naturellement, il n'y aurait pas besoin de vous le rappeler tout le temps, qu'il faut être attentif à autrui, non ?
- C'est pas faux. Attends, je vérifie... oui, en grec c'est le mot qui est devenu "sympathie", ça pourrait se traduire par "ressentir avec". Si je comprends bien ce que tu dis, nous les humains on n'est pas très doués pour ressentir avec autrui ?
- Je dis plus que ça, ô douce humaine. Je dis que vous n'y arrivez pas et que du coup, c'est toujours l'autre le problème, dans vos grandes têtes chevelues.
- Et tu sais pourquoi ? à ton avis ?
- C'est que ça vous coûte, et que vous ne savez pas donner.
- Et ça coûte quoi, tu crois ?
- Si tu aimes autrui parce qu'il t'aime, ça s'équilibre, vous donnez tous les deux quelque chose et au fond, l'amour créé ne déborde pas de la relation. Par contre, si tu aimes autrui alors qu'il ne t'aime pas,  c'est en déséquilibre, ça créé de l'amour en plus. Alors, plus il y a d'autruis, plus il y a d'amour. Je crois que ce déséquilibre-là, vous ne savez pas faire.
- Peut-être bien que c'est pour ça qu'on a du mal à comprendre la mort du Christ, en fait. C'est en complet déséquilibre et il faut le prendre comme ça. Sinon on cherche à se sacrifier à son tour, comme si Dieu nous disait "après tout ce que j'ai fait pour toi, tu peux bien te sacrifier à ton tour".
- Et ça, c'est pas de l'amour, c'est juste refuser d'être en dette envers Dieu.
- Mon chaton, il faut que j'y réfléchisse. Nous autres humains, on est pas très reluisants à vos félins yeux, hein ?
- Mon humaine, c'est toi qui soupçonnes que je t'aime juste pour les croquettes... moi je sais bien que tu m'aimes juste parce que je suis moi.
- C'est donc ça, le secret du bonheur félin... 

(c) PRG

mardi 18 septembre 2018

L'heure du fennec

- Fennnnnneeeeeeeeccc !!!
- Et voilà. Ça r'commence. Bon, chaton, je te laisse la maison, je reviens dans une demi-heure, ok ?
- Okkkkkkkaaaaayyy ! et oublie pas les crevettes si tu fais les courses, hein ? yiippiiiii ! sale souris, attend que j't'attrape, hahaha !

C'est, donc, l'heure du fennec. Je sais toute l'ironie qu'il y a à traiter mon félin de canidé, et pourtant, si vous le voyiez rabattre ses oreilles en arrière en guise de prologue à une demi-heure de folie totale dans toute la maison, vous comprendriez : ça lui donne l'air d'un fennec, cet adorable petit renard des sables. Il n'a pas perdu l'esprit, il n'a pas été piqué par une mouche ni rien, c'est juste qu'il est un chat et que les chats ont des moments de folie. Je continue donc seule (et dehors dans la cour) une conversation commencée il y a un moment.
J'évoquais il y a quelque temps avec Luke (et Dietrich Bonhoeffer) la nécessité de ne pas se faire d'illusions sur l'Église, ou plutôt de se garder de vivre avec l'idéal inaccessible d'une Église parfaite par elle-même. Parfaite, elle l'est, en tant qu'elle est appelée par Dieu à être un corps dont la tête est le Christ. Mais imparfaite, parce que, comme Jésus est né, a vécu et est mort en humain, nous sommes contraints par notre humanité à ne pas nous croire capables de bonté permanente. Le bien nous échappe et le mal s'insinue. Même dans l'Église, celle d'ici-bas à laquelle nous appartenons.
Pourtant, nous sommes appelés à vivre comme des saints. N'y a-t-il pas là une énorme contradiction ? Le terme clé ici, c'est "appelés à". Nous sommes appelés à croire que c'est possible, à croire que nous pouvons faire confiance malgré la méfiance, à rendre le bien pour le mal, à pardonner les offenses. C'est un effort individuel, et c'est un effort collectif. C'est l'exercice du muscle de la charité, de la compassion, de l'amour, qui s'atrophie si on ne fait qu'en parler sans jamais s'en servir.
Je regarde mon chat passer à toute vitesse le long de la porte-fenêtre du salon, sauter sur le dossier du canapé, puis sur la table avant un rétablissement hasardeux sur la petite table branlante qui supporte une lampe. Je pourrais, bien sûr, rentrer et le mettre dans une cage le temps qu'il se calme. On peut aussi, comme je le fais à présent, sortir pour attendre que ça se calme. Il n'est pas certain qu'il y ait de solution idéale en la matière.
Dans mes recherches sur la question de l'hospitalité, celle qui se joue en Église occupe beaucoup de mon temps. L'hospitalité, c'est ce qui se tisse entre accueillis et accueillants, ça met en jeu tous les meilleurs et les pires instincts de l'âme humaine : territorialisme, fraternité, volonté de rencontre, volonté de se préserver, peur et curiosité... C'est une expérience de l'incarnation, comme celle de Jésus qui est né dans une étable parce que la salle commune était trop pleine et qui a dû fuir dans le pays d'à côté pour échapper à la mort.
Vivre et discuter avec un chat met ces choses-là en évidence : difficile de dire qui vit chez l'autre, qui se montre hospitalier pour l'autre. Ça se tricote tous les jours, et parfois, ça oblige à sortir de ce qu'on considère être chez soi, le temps que les conditions soient réunies à nouveau pour que ce soit vivable. Le drame, c'est quand les conditions sont si loin d'être réunies que certains se voient contraints de quitter l'Eglise pour de bon et de se considérer étrangers à elle. Je pense aux abus sexuels perpétrés par des gens en position d'autorité, sur des êtres trop fragiles pour se défendre et qui porteront toute leur vie les séquelles et la culpabilité de ces agressions. Je pense aussi à ceux qui n'ont jamais réussi à trouver leur place, ceux qui avaient des questions qui n'ont pas été entendues, ceux qui débordaient d'enthousiasme à leur découverte de l'Evangile et qui n'ont pas réussi à rentrer dans le rang des habitués qui ne souhaitaient pas de débordement, ceux qui, sous le coup du malheur, de la maladie, de la solitude, n'ont pas réussi à adapter leur comportement aux règles implicites de la communauté. Quand on est à l'intérieur de l'Eglise, on ne voit pas ceux qui n'y sont plus. Il arrive même qu'on les blâme, mais le plus souvent, on les oublie.
Il m'est arrivé, souvent, quand je disais que j'étais pasteur, qu'on me parle spontanément de cet éloignement. Parce qu'un oncle à l'hopital n'avait pas reçu la visite espérée ; parce qu'une grand-tante avait vécu douloureusement son éducation religieuse ; parce que le jour où l'envie de prier a surgi, la porte de l'église était fermée ; parce que "quand on se dit chrétien, on ne peut pas faire des choses comme ça" ; parce que l'Eglise est imparfaite, les gens qui y sont aussi, et que c'est décevant.
Je regarde mon chat s'installer sur son coussin tout feutré de poils et se lécher consciencieusement une patte. Pour moi, le moment de crise est passé. Pour beaucoup, il est encore si présent qu'ils ne tenteront peut-être plus jamais de rejoindre l'Eglise, la "petite", humaine institution qui s'efforce d'organiser la vie des croyants, alors qu'il font toujours bien partie de l'Eglise, la grande, la vraie, celle dont Dieu seul connaît les contours. Et je rêve d'une Eglise qui n'oublie pas qu'elle ne sera jamais propriétaire de ses frontières, parce que des gens là-dehors lui appartiennent et qu'il suffirait d'un peu d'attention pour qu'on leur fasse de la place et qu'ils s'y trouvent enfin bien. Parce que c'est chez eux.

Vulpes zerda

samedi 15 septembre 2018

La déconnection

Nous connaissons tous le sentiment d'être déconnecté de nos semblables, rendu plus cruel encore par l'extrême connectivité de notre civilisation. Il y a de fortes chances pour que vous lisiez ce billet sur votre téléphone : nous passons une bonne partie de notre temps sur un écran, à portée de clic du monde entier et de ses milliards d'habitants. Pourtant, c'est une grande isolation qui caractérise notre vie contemporaine. Ce paradoxe n'en est pas un si nous considérons que les écrans ne créent pas le problème, mais le révèlent.
Voilà ce que développe Carey Nieuwhof dans son livre Didn't See It Comingdont nous continuons la lecture ensemble (et qui est paru la semaine dernière). Il rappelle que la technologie "est un maître terrible mais un merveilleux serviteur" qui révèle en nous le pire comme le meilleur - le pire étant notre tendance à nous déconnecter des autres "réels", les gens en chair et en os qui nous entourent. L'auteur déplore la mort de deux choses fondamentales qui nous connectent aux autres : la conversation et la confession.
Pour deux raisons différentes, ces deux thèmes me sont chers, et je vais m'éloigner un peu du livre de Carey Nieuwhof pour les aborder tous les deux ici.
La conversation est un art qui consiste d'abord et avant tout à écouter. Pour citer l'auteur : "Une conversation qui souffle la vie, c'est un échange, un va-et-vient dans lequel les interlocuteurs s'intéressent vraiment l'un à l'autre. Pensez à un match de ping-pong, par exemple : si vous gardez la balle trop longtemps, vous ne jouez pas vraiment." Ensuite, il faut des choses à dire, mais plus probablement encore, de l'incertitude. S'il n'y a pas d'incertitude, il peut y avoir une série d'annonces, mais pas vraiment de conversation. Converser, c'est accepter de se laisser bousculer un minimum, parce que le monde de l'autre vient éclairer le nôtre d'une autre lueur. Prendre le temps de la conversation, prendre le risque de ne pas savoir ni maîtriser ce qui sera dit, c'est ouvrir un espace insoupçonné et tisser une relation qui a vraiment du sens. C'est devenu rare... et bien sûr, c'est un risque : celui de se livrer, celui de découvrir de l'autre quelque chose qui dépasse un peu de l'ordinaire. Ecouter l'autre, selon Dietrich Bonhoeffer, c'est "le commencement de l'amour du prochain". Il ajoute : "Certains chrétiens, et en particulier les prédicateurs, se croient toujours obligés d'"offrir quelque chose" lorsqu'ils se trouvent avec d'autres hommes comme si c'était leur leur service... Mais l'être qui ne peut plus écouter son frère finit par ne plus pouvoir écouter Dieu lui-même et vouloir seulement lui parler. Ici commence la mort spirituelle et finalement il ne reste que le bavardage spirituel, la condescendance cléricale qui s'étouffe dans des paroles pieuses. A ne pas pouvoir accorder une attention soutenue et patiente aux aures, on leur parlera toujours en étant à côté de la question, et cela, finalement, sans plus s'en rendre compte. L'être humain qui estime son temps trop précieux pour pouvoir le perdre à écouter les autres n'aura en fait jamais de temps pour Dieu et le prochain ; il n'en aura plus que pour lui-même, pour ses propres paroles et ses propres projets." Pour préciser sa pensée, Bonhoeffer ajoute que notre attitude à l'égard de notre prochain n'est, au fond, que le reflet de notre relation avec Dieu.
Quant à la confession, pour les protestants d'aujourd'hui, ce n'est pas quelque chose à quoi on penserait spontanément. Pour nous, la confession fait partie de la liturgie, mais ce n'est pas un rituel pratiqué hors du cadre du culte. Pas de confessionnal dans nos temples, pas de confession auriculaire auprès de pasteurs seuls habilités à prononcer l'absolution. Ne concluons pas pour autant que "chez les protestants, on ne se confesse pas". La confession fait partie de la relation à Dieu, relation de confiance où peut se dire ce qui pèse, ce qui empêche d'avancer, ce qui empêche de lui faire confiance. Elle devrait aussi, si l'on en croit toujours Bonhoeffer, faire partie de la vie communautaire. Le service du pardon, c'est l'absence de jugement et le pardon donné tranquillement, dans l'intercession mutuelle : chacun des membres de la communauté porte les péchés des autres, et chacun le sait, ce qui lui donne la force de le faire. Il s'agit bien en effet de porter l'autre  : "Le chrétien doit porter la charge du prochain. Il doit supporter le frère. C'est seulement comme charge que l'autre est vraiment un frère et non un objet qu'on domine." Bonhoeffer explique que porter l'autre, c'est le porter tel qu'il est réellement, avec ses forces et ses faiblesses, ce qui nous plaît en lui et ce qui nous déplaît en lui, bref, sa réalité.
La conversation et la confession, en ce sens, nous mettent à l'épreuve de l'autre et nous livrent à cette épreuve auprès de l'autre. La foi ne peut être qu'une affaire de relation.

Amicale de l'IPT Montpellier, circa 2013

samedi 8 septembre 2018

L'outrage

Sur le papier, les chrétiens devraient être les gens les moins choquables du monde.
Celui qu'ils appellent Seigneur, celui qui a le dernier mot sur leur vie, est mort comme le dernier des derniers. C'est celui-là précisément, et pas un autre un peu mieux coiffé, qui est central pour leur espérance, leur vie spirituelle, leur vie tout court. Folie ! Scandale ! (ce n'est pas moi qui le dis, c'est Paul). Folie et scandale que de prêcher cela. Les chrétiens doivent, au coeur même de leur foi, faire avec ce scandale, cette folie, et y trouver en quoi c'est bon, en quoi la grâce de Dieu s'y renouvelle et se déploie en bousculant le monde et ses usages, ses habitudes et ses pouvoirs. En principe, ils croient que plus rien ne peut outrager Dieu, qui a accepté volontairement de passer, justement, par les pires outrages pour accéder jusqu'à nous. 
On pourrait croire que ça les blase pour tout un tas de choses, or pas du tout. Comme l'essentiel de nos contemporains, les chrétiens semblent souvent se choquer de tout un tas de choses. "Oui mais quand même" sont peut-être les mots que je déteste le plus. La grâce se déploie pour les pécheurs, les moins que rien, les ratés de la vie... oui mais quand même, il faudrait qu'ils soient un peu mieux peignés. Dieu ne s'arrête pas sur le curriculum vitae pour faire route avec un quidam... oui mais quand même, il faudrait qu'il apprenne à marcher au pas. Dieu accepte et adopte... oui mais quand même, il faut montrer patte blanche, sinon où va-t-on ?
En réalité, ce réflexe n'a rien de fondé théologiquement, ou pour le dire autrement, ce n'est pas Dieu qui a des exigences. Je me demande parfois si ce n'est pas une bête question humaine, sur la façon dont fonctionnent les êtres humains. 
Quand on a passé du temps et mis beaucoup d'énergie à faire des efforts pour se rendre acceptable, parce qu'on croit que c'est ainsi que Dieu nous acceptera (enfin), on a tellement investi qu'il est difficile de faire demi-tour, de penser autrement, de renouveller sa compréhension de la grâce. On a mis tellement de soi dans tout ça que renoncer, ce serait accepter de tout perdre, au fond. 
Dans le déroulement du culte (ou de la messe), il y a un moment juste après le début où il y a la confession du (ou des) péché(s). C'est un moment où on fait retour sur soi, où on admet qu'on fait fausse route, qu'on s'est perdu, qu'on ne sait pas. À chaque culte (ou messe), on fait se détour pour admettre qu'on n'est pas comme il faudrait. Si on prend ça au sérieux, alors ça veut dire qu'on ne peut pas, sans être hypocrite, se croire en règle avec Dieu. On ne peut pas se faire d'illusion en croyant que des efforts, du temps, de l'énergie, peuvent nous mettre en règle avec Dieu. On ne peut pas croire qu'on a enfin atteint la sainteté et que du haut de cette sainteté, on peut juger les autres.
Ce moment-là, c'est un moment de choc, de deuil et d'acceptation. C'est la grande baffe de l'humilité. On en ressort tout nu, d'une certaine façon, et conscient que nos efforts, pour courageux qu'ils soient, ne sont que marginaux dans notre relation avec Dieu. Le moment qui suit, l'annonce de la grâce, nous redit que c'est dans la grâce de Dieu que notre vérité se joue.
Comment, après tout ça, se targuer de sa propre bonne conduite ? Comment s'outrager de la mauvaise conduite supposée des autres ? 
Sur le papier, les chrétiens ne peuvent pas être choqués - sinon par eux-mêmes, d'abord et avant tout...  Pour le reste, ils sont les messagers de la grâce. Celle qui n'attend pas pour agir que nous ayons fini d'être choqués.

(c) PRG